lundi 31 mars 2008

"Un enfant de l'amour" - Doris Lessing


Par Zaphod

Nous suivons le jeune James Reid, un étudiant anglais tout ce qu'il y a de plus banal qui va se faire mobiliser pour la guerre.
Envoyé en Inde sur un paquebot aménagé en transport de troupes bondé, le voyage sera extrêmement pénible, si ce n'est une escale paradisiaque de quatre jours au Cap, où James fera la connaissance de Daphné, épouse d'un officier anglais.

Durant son affectation en Inde, longue, suffocante, ennuyeuse, c'est le souvenir de Daphné qui va permettre à James de tenir le coup.

J'ai une opinion assez partagée sur ce livre.

L'histoire fait penser à de la littérature de gare, et honnêtement, pendant la première moitié du bouquin, je me serais cru dans un bouquin d'Alison Lurie. Mieux écrit, certes, mais encore plus convenu.

Car c'est vrai que Lessing écrit bien. C'est ce qui m'a fait continuer ma lecture (et aussi le fait que le bouquin n'était pas très épais).

"Les soldats mangeaient l'air autant qu'ils le respiraient, cet air étranger, poudreux, tandis qu'un soleil pareil à un orchestre de cuivres les sonnait de son éclat."

Ce genre de phrase, même si elle fait un peu recette de cuisine, n'est malgré tout pas désagréable à lire.

Et puis, dans la seconde moitié du livre, les choses se sont mises en place. Les personnages (enfin, LE personnage, parce qu'il n'y en a qu'un digne de ce nom) ont pris de l'épaisseur, et j'ai vu où Lessing voulait en venir.

Finalement, l'histoire de James, qui vit une vie creuse qui n'est pas la sienne, qui se raccroche pendant des années à un fantasme comme seule source d'espoir, et qui finit par accepter que sa vie ne soit pas autre chose, cette histoire fait mouche.

C'est seulement dommage que la mise en place soit aussi laborieuse, et que l'intrigue paraisse un peu artificielle.

dimanche 30 mars 2008

"Le Désert des Tartares" - Dino Buzzati

Par Livrovore

Résumé

Giovanni Drogo est un jeune militaire. Il est nommé d'office au Fort Bastiani, lieu éloigné, au milieu de nulle part. Il est donc forcé de quitter ses attaches à la ville. Les activités des habitants de ce fort consistent à surveiller la frontière, dans l'attente d'une éventuelle attaque du côté du désert.

Mon avis

Les autres critiques m'avaient fait attendre un chef-d'oeuvre, je n'ai pas été déçue. L'écriture de Buzzati est belle, poétique, touchante.

Chacun peut voir et ressentir ce qu'il veut, et ce qui le concerne, je crois, à la lecture du "Désert des Tartares".

Pour ma part, il m'a un peu fait penser au film "Jarhead" (même si en fait ça n'a rien à voir, mais c'est pas grave), et à l'absurdité parfois de nommer d'office des militaires dans des endroits où ils passent leur temps à attendre des choses qui n'arrivent pas, et en deviennent fous.

Mais j'ai surtout ressenti un malaise, parce que Dino Buzzati nous parle de la fuite du temps.


"Au lieu de cela, Giovanni Drogo, étendu sur le petit lit, hors du halo de la lampe à pétrole, fut, tandis qu'il songeait à sa vie, pris soudain par le sommeil. Et cependant, cette nuit-là justement - oh ! s'il l'avait su, peut-être n'eut-il pas eu envie de dormir - cette nuit-là, justement, commençait pour lui l'irréparable fuite du temps."


Le héros de cette histoire passe des jours et des jours dans ce fort, et il attend. Encore et toujours, il attend quelque chose qui ne vient jamais. Et il ne voit pas sa vie passer. Et ça fait peur. Parce qu'on vit tous ça à un moment ou un autre, on veut toujours attendre quelque chose de mieux au lieu de profiter de l'instant présent et ne rien rater. Ça m'a fait penser qu'il ne faut jamais oublier de profiter de la vie, de ne pas repousser à plus tard ce que l'on peut réaliser aujourd'hui.


Ce livre est un indispensable : même s'il déstabilise, il nous concerne tous.

samedi 29 mars 2008

"L'Elegance du hérisson" - Muriel Barbery

Par Livrovore



J'ai cédé à la déferlante d'avis positifs sur ce bouquin. Que ce soit sur la blogosphère littéraire, dans les conversations ou avec le prix des libraires 2007, l'engouement était quasi général. Forcément, ça m'a donné envie. Ce genre de coup de foudre général me fait quasiment chaque fois le même effet : j'ai été déçue. Je m'attendais à un truc génial et je me suis mangé un bouquin simplet et ma foi assez sympathique, mais je l'aurai certainement oublié dans trois jours. C'est pour ça que je me dépêche de faire ma critique sinon j'en serai peut-être incapable demain.

Muriel Barbery veut donc essayer de bousculer les stéréotypes, en faisant parler une concierge qui est cultivée et une gosse de riche qui se rebelle contre ses bourgeois de parents au point de vouloir se suicider et faire brûler l'appartement. Déjà, l'idée n'est pas super emballante. Mais en plus, l'auteure enfonce avec élan des portes ouvertes, en voulant casser les préjugés elle ne fait que les renforcer. Parce qu'elle suppose qu'on doit être super surpris et hyper extasié d'avoir pu penser qu'une concierge lise des livres, oh mon dieu, que je suis surprise. Ben oui, il y a des concierges qui ne sont pas idiotes, je ne savais pas que c'était surprenant. Et la Paloma, elle, est une gamine insupportable et extrêmement intolérante, on a envie de la baffer pendant tout le roman. Mais j'avoue que ça s'arrange vers la fin, heureusement.

Ensuite, le livre ne raconte rien. Sous prétexte de faire parler ses personnages, on dirait que Muriel Barbery a livré ses petites réflexions de tous les jours, sur la Vie et les Hommes. Des petites pensées que plus ou moins tout le monde a, pas de quoi se pâmer. Rien qui fasse avancer. Bon, je mens un peu, allez, il y a vaguement une petite histoire qui arrive vers la page 160 avec le monsieur japonais.
Je vous laisse, je vais me limer les griffes.

"La Musique du hasard" - Paul Auster

Par Zaphod


Résumé :
C'est l'histoire d'un mec qui roule en voiture, qui perd aux cartes, et qui construit un mur.

Ma lecture: Je crois que je vais me faire descendre. Il y a longtemps, j'avais emprunté un livre d'Auster à la bibli. Je ne me souviens plus du titre, une histoire dont le personnage principal était écrivain (mais a mon avis, cet indice ne doit pas suffire à identifier un livre précis d'Auster).

Je m'étais ennuyé comme un rat mort et le livre m'était bien vite tombé des mains. Ni les personnages, ni l'histoire, ni le style ne m'intéressaient.
Pourtant, j'ai toujours entendu le plus grand bien (c'est un euphémisme) de cet écrivain, alors, je devais lui donner une seconde chance. J'ai choisi "la musique du hasard" pas tout à fait au hasard. Et j'ai bien failli revivre la même expérience, car j'ai trouvé le début du livre affreux.

La manière dont Auster met en place son histoire est pour moi l'incarnation typique d'un style lourd.
Je me rends compte que je dois argumenter un peu ici, alors, je recopie le début du chapitre 3, mais beaucoup d'autres extraits pourraient servir d'exemple.

Nashe réalisait que cette manière d'agir ne lui ressemblait pas. Il s'entendait prononcer des mots qui, à l'instant même où il les articulait, lui paraissaient exprimer la pensée de quelqu'un d'autre, comme s'il n'avait été qu'un acteur en train de se produire sur la scène d'un théâtre imaginaire en récitant un texte écrit d'avance à son intention. Il n'avait jamais rien ressenti de pareil, et ce qui l'étonnait c'était combien ça le troublait peu, l'aisance avec laquelle il se glissait dans ce rôle. L'argent seul importait, et si ce gamin mal élevé pouvait lui en obtenir, Nashe se sentait enclin à tout risquer pour contribuer à la réussite de son entreprise. Ce projet était sans doute insensé, mais le risque en lui-même constituait une motivation, ce geste de confiance aveugle prouvait qu'il était enfin disposé à accueillir tout ce qui pouvait lui arriver.

Etc ...
Je me demande pourquoi Auster croit devoir nous expliquer tout ce qu'il vient de nous raconter dans les deux premiers chapitres. Chez un auteur qui a du style, toutes ces interprétations des faits et ces impressions auraient du ressortir de la lecture du récit sans devoir être froidement exposés comme s'il prenait le lecteur pour un idiot. Ces explications du récit à l'intérieur du récit sont d'une lourdeur insupportable. Elles pourraient à la rigueur passer s'il s'agissait d'un récit à la première personne (le personnage essaye de comprendre ce qui lui arrive et fait part de ses réflexions), mais pas avec un narrateur omniscient. On dirait un mauvais résumé fait par un potache de cinquième.

Heureusement, ce défaut s'atténue grandement vers le milieu du roman, je crois que c'est lorsque le personnage principal rencontre son alter ego, ce qui permet une forme de dialogue et ouvre un peu cette relation figée entre l'auteur et son personnage.
Je dois dire aussi pour être honnête qu'il y a quelque chose de génial et de fascinant dans ce roman : c'est la situation du héros.

Qui n'a pas eu envie au moins une fois de tout plaquer, de se débarrasser de toute contrainte ?

La question est dans ce cas si on se révélerait une personne différente, ou même si on pourrait atteindre de cette manière le vrai Moi.
Cette question est suffisamment passionnante pour ne plus avoir envie de lâcher le livre. J'ai adoré (et pour cause !), puisque c'est finalement le problème de l'individu confronté à son propre néant. Je ne résiste pas à deux petites citations :

... le musée de Flower n'était qu'un cimetière d'ombres, un autel dément à l'esprit de néant.


Car même le plus minuscule zéro était un grand trou de néant, un cercle assez vaste pour contenir le monde.


Auster, à ce stade, ne donne pas de réponse toute faite et on n'est même pas sûr de ce qui se passe vraiment (par exemple, est-ce qu'il y a eu arnaque, la vie des héros est-elle réellement menacée, ...).


J'ai bien aimé aussi certaines des situations loufoques, comme la manière de tout miser sur un "coup de chance", ou le mode de remboursement de la dette. La fin est un peu une pirouette toutefois, mais c'est vrai aussi qu'elle s'inscrit dans la logique du récit et qu'on la sentait venir d'une certaine manière.

En résumé, je n'ai pas accroché au style, ni aux personnages un peu plats, mais j'ai adoré les situations et les thèmes abordés. Donc, je m'en vais lui laisser une autre chance, probablement avec "Moon Palace" (le livre que j'avais l'intention d'emprunter initialement).

vendredi 28 mars 2008

"Achille au pied léger" - Stefano Benni

Par Gaël

Ulysse, auteur en mal d'inspiration, travaille dans une petite maison d'édition du nom de Forge qui, face à une concurrence de plus en plus déchaînée, est menacée de perdre son âme. Frappé par des accès de sommeil impromptus et poursuivi, jusque dans ses rêves, par les auteurs des manuscrits qu'il doit lire, il se réfugie dans son amour pour Pilar-Pénélope, une BTLSPS (beauté typiquement latino sans permis de séjour), mais cède également volontiers aux avances des sirènes telles que Circé, secrétaire du directeur de la maison d'édition...
C'est alors qu'Ulysse reçoit un étrange courriel provenant d'un certain Achille, qui souhaiterait lui parler. Intrigué, il accepte et découvre, au fin fond d'un palais bourgeois, un jeune homme cloué à vie dans un fauteuil roulant. Une amitié hors du commun naît entre eux ; elle bouleversera leurs existences.

Stefano Benni regroupe à lui seul toutes les images que l'on peut avoir de l'Italie. Il allie à la fois la culture classique et le roman moderne, la richesse d'une ancienne aristocratie et la générosité du peuple italien. Ca chuchote en ciselé et ça gouaille à tue-tête, ça nous raconte des histoires banales et des épopées extraordinaires. Dans "Achille au pied léger", on retrouve un peu de tout ça, et plus encore. Benni crée avec Ulysse un anti-héros dépassé par les événements, mais qui n'a d'autre choix que de les affronter, à l'instar de son homonyme antique. Le monde dans lequel vit Ulysse est angoissant, oppressant, significatif d'une certaine Italie encore récente, menée sous l'égide de Berlusconi, qui n'est jamais cité ouvertement mais dont l'aura pèse sur le contexte : vagues de licenciements massifs, expulsion de sans-papiers, industrialisation à outrance de l'art, valeur suprême de l'argent... Sans accusation explicite, Benni écrit un pamphlet contre une Italie qu'il refuse, qui tue sa propre culture à petit feu. En employant les patronymes des héros mythologiques, l'auteur invoque la grandeur culturelle de ce pays comme arme contre un système capitaliste qui fait honte à son passé.
Mais "Achille au pied léger", c'est avant tout une histoire. Celle d'un écrivain qui a bien du mal à gérer sa vie, vie qui va être bouleversée quand entre en scène le personnage d'Achille, sorte de monstre tapi dans sa chambre tel un ermite au ban de la société. La rencontre entre les deux personnages évoque celle de Jonathan Harker et de Dracula, mais également la découverte de John Merrick dans "Elephant Man". Achille ne peut pas marcher, souffre de multiples difformités physiques et d'une maladie incurable, mais il est aussi doté d'une intelligence hors du commun et d'un cynisme à toute épreuve. Achille propose un marché à Ulysse : si celui-ci lui raconte tout ce qu'il veut savoir en détail, il lui écrira le livre qu'Ulysse ne parvient pas à écrire. Naît alors entre les deux une relation fondée sur la sincérité et l'humour, mais aussi sur la perversité et la souffrance. Des échanges entre les deux hommes naîtra une complicité inattendue, qui prend la dimension d'une parabole sur le respect d'autrui et de la vanité de se fier aux apparences. On peut voir dans le personnage d'Achille un symbole de la création de l'artiste. Ulysse étant sujet à des phases de sommeil aussi fréquentes que subites, n'a-t-il pas rêvé Achille? Dans ce cas-là, leur relation prend une dimension métaphorique de l'artiste affrontant son monstre intérieur pour pouvoir écrire un livre, LE livre. Car dans le monde de Stefano Benni, une oeuvre se doit d'être comme une amitié : entère, sans compromis ni mensonge.
Malgré ces thèmes graves, il ne faut pas oublier la légèreté de ton de l'auteur, l'art avec lequel il dissémine la folie et le fantastique dans son monde oppressant. Spécialiste de la situation grotesque et absurde, Benni amène avec plaisir ses personnages dans des situations aussi loufoques que poétiques, comme Ulysse victime d'un hold-up de la part des auteurs imaginés des manuscrits dont il a la charge (il se fait ligoter tel Gulliver par les Lilliputiens), ou un concours de danseuses exotiques aussi hilarant que pathétique. Benni continue à nous surprendre, à trimballer son lecteur dans une Italie à la fois si familière et inédite à chaque roman. "Giovanna, grazie mille per la scoperta di questo scrittore"!

jeudi 27 mars 2008

"Le Livre des Illusions" - Paul Auster

Par Thom

Il aura suffit que je dise quelques semaines plus tôt que depuis quelques années Paul Auster était en baisse pour que je tombe sur une merveille ! Comme si une puissance supérieure avait voulu me montrer à quel point j'avais tort et avait délibérément placé ce livre d'occase sur ma route, ce livre sorti en 2002 - c'est à dire précisément au moment où j'avais décidé que j'avais accordé bien assez d'attention à des textes très moyens comme "Tombouctou" ou "Sophie Calle"...

A la mort de son épouse et de son fils, David Zimmer s'est réfugié dans l'écriture, rédigeant l'unique étude sur le cinéaste Hector Mann (sorte de Chaplin trascendé par l'imaginaire austeresque). Vers la fin des années 30, après une poignée de comédies à succès, Mann a tout plaqué, s'est littéralement volatilisé...David, qui s'est rapidement laissé fasciner par le mystère entourant le personnage, a fait de son étude un ouvrage référence doublée d'un mini succès...puis a tenté de trouver d'autres dérivatifs à sa douleur.
Il en est à ce point de sa vie lorsque débute le roman, sur un étrange courrier : une femme prétend en effet être l'épouse de Mann, qui serait toujours en vie mais à l'agonie. Pis encore : elle lui demande expressément de les rejoindre, lui et son époux, au Nouveau Mexique...

Difficile de sortir du livre...je l'ai fini il y a une heure et je suis encore tout remué, tout confus...assailli par un mélange de sensations bizarres...pour moi c'est assurément le meilleur livre d'Auster depuis "Music Of Chance". On y retrouve un élément qui, à mon sens, avait disparu de ses livres ces dernières années : le côté "histoire extraordinaire vécue par des gens ordinaires". Une sorte de "auster's touch" (totalement sublimée dans "Mr Vertigo").
D'un autre côté, s'il est évident que Paulo a conservé sa marque de fabrique, il introduit aussi des éléments nouveaux et innattendus...à commencer par le cinéma, comme par hasard (puisque pour ceux qui ne le savaient pas Auster a pas mal bossé pour le 7eme art depuis une dizaine d'années). Les premières pages, lorsque le narrateur évoque ses rapports avec cet art, sont superbes. C'est assez paradoxal, car même si la couverture de mon édition montre un vieux rétroprojecteur, le cinéma n'est absolument pas au coeur de l'oeuvre...pas plus en tout cas que la littérature - ou n'importe quel autre art.
Autre élément totalement nouveau, la construction du texte, bâti comme une tragédie antique. Ce qui le rend difficile à résumer, chaque détail étant capital (même les passages où Zimmer essaie de traduire Chateaubriand) pour amener au dénouement final, prévisible au moins cent pages à l'avance mais pas moins douloureux pour autant.

Une oeuvre-somme, finalement. Car certains des éléments utilisés par l'auteur étaient déjà présents en filligranes dans "Leviathan" ou "The Locked Room".



(exemple de détail : vers le milieu du livre, un des personnages laisse entendre que l'histoire se passe en 1988...et il faut attendre la dernière page pour comprendre pourquoi, pourquoi ça ne pouvait pas se passer en 2002)

mercredi 26 mars 2008

"De manière à connaître le jour et l'heure" - Nicolas Cauchy

Par Laiezza

Le titre ne me disait rien, et le résumé, encore moins. Mais c'était un livre pour moi, on me l'avait juré. En effet : tous ceux qui, comme moi, entrent dans la catégorie "familles, je vous hais", ont des chances de se laisser passionner par le roman de Nicolas Cauchy.
En apparence, une histoire simple racontée de manière compliquée : premier flash, Jean fête ses cinquante-quatre ans avec toute sa famille. Second flash, Jean est mort, les mêmes sont réunis pour son enterrement. Les langues se délient, les rancoeurs éclatent, et chacun aura voix au chapitre dans ce roman "choral" qui m'a enthousiasmée. Nicolas Cauchy ne raconte rien de très original, mais il le raconte très bien, donnant un caractère, une personnalité, et une voix crédible à chacun de ses dix personnages. Aux grands secrets il préfère les petits tabous destructeurs, le lecteur-voyeur assiste à la dissolution d'une famille modèle.
Difficile de lâcher ce livre, et le pire, c'est que je ne sais pas vraiment pourquoi : l'histoire n'est pas très originale, la construction non plus, mais ça marche. C'est vrai que la langue est très belle, et que le ton est particulier, mélancolique mais distancié, moins sombre que le laisse supposer le résumé. De ces idées de départ souvent reprises ailleurs se dégage une personnalité et un style ; résultat, ce roman élégant est très au-dessus de la moyenne de ce qui se publie de nos jours.

"Portrait de l'écrivain en animal domestique" - Lydie Salvayre

Par Lhisbei

"J'avais le cou meurtri à cause de la laisse, et l'esprit fatigué de l'entendre me dire C'est noté ? vingt fois par jour C'est noté ? Car je devais me rendre à l'évidence, j'étais à son service." Le livre s'ouvre sur cette phrase. Les 234 pages qui suivent tournent en rond autour de cette phrase. Tobold le roi du hamburger a embauché la narratrice pour qu'elle rédige un livre à sa gloire. Elle l'accompagne dans ses déplacements, dans sa vie, et prend des notes lui obéit au doigt et à l'oeil, devient son toutou, son objet jusqu'à perdre toute estime d'elle même. Il faut dire que Tobold est un odieux personnage riche, cynique, mégalomane, brutal, un Homo Capitalistus capricieux, entouré de d'une cour de carpettes soumises et peureuses.

C'est long, répétitif, convenu. Le rapport de domination est traité sans originalité. La narratrice inspire pitié. Dès les premières pages j'ai eu envie de lui coller 2 baffes. Elle ne se soumet pas aux désirs de Tobold, elle arrive à lui déjà soumise et prête à toutes les compromissions. Difficile ensuite de la comprendre et de la défendre dans ses choix. Les clichés sont nombreux (la femme de Tobold est un archétype), la critique facile. Bref ce portrait ne casse pas 3 pattes à un canard. Vite lu, vite oublié.

mardi 25 mars 2008

"Mon idée du plaisir" - Will Self

Par Ingannmic

Ian Wharton est doté d'une étrange faculté : il a une mémoire eidétique, qui lui permet non seulement de se souvenir dans les moindres détails de scènes aperçues même fugitivement, mais aussi de deviner ce qui se cache derrière ce qui constitue normalement une barrière pour l'oeil humain. Un mystérieux personnage se faisant surnommer L'Obèse contrôleur, survenu dans sa vie alors qu'il n'est encore qu'un enfant, lui propose d'apprivoiser ce don afin de pouvoir l'exploiter. Malgré tout, Ian grandit avec la crainte de ce pouvoir qu'il va refouler jusqu'à ce qu..(pour connaître la suite, vous n'avez qu'à le lire!)

Le roman est divisé en 2 parties : l'une dans laquelle le personnage principal s'exprime à la première personne, l'autre dans laquelle la narration s'effectue à la 3ème personne. Confronté aux doutes qui habitent Ian Wharton quant à la nature de son incroyable capacité -dans la première moitié de l'ouvrage- le lecteur est lui-même partagé : s'agit-il effectivement d'un pouvoir confinant à la magie, ou du délire d'un individu atteint de sérieux troubles psychologiques? Ensuite, on a l'impression que l'auteur, las des interrogations de son héros, reprend les rènes du récit pour laisser libre cours à une imagination débridée et faire la lumière sur la véritable nature dudit héros : finies les incertitudes et les mièvreries, place à la cruauté gratuite et à un monde où le mal, nourri de pouvoir et d'argent, ne peut que triompher. Cela fait froid dans le dos, surtout lorsque l'on devine que W.Self, derrière l'irréalisme de l'histoire, ne fait que dépeindre notre société consumériste, qui confère au "produit" toute son importance, et où la faiblesse, l'innocence et l'affection n'ont pas leur place.
L'auteur le fait avec un vocabulaire très riche (proximité du dictionnaire conseillée pendant la lecture), et n'hésite pas à impliquer le lecteur en l'interpellant de temps à autre.

Une découverte très intéressante...

"La vérité sur Lorin Jones" - Alison Lurie

L'Avis de Zaph

Polly Alter, historienne de l'art, se voit confier la mission d'écrire la biographie de Lorin Jones, une peintre talentueuse mais méconnue décédée quelques années plus tôt.

Polly va donc se lancer sur les traces de Lorin et rencontrer les personnes qui l'ont connue. Mais celles-ci ont des visions très contrastées, pour ne pas dire contradictoires de l'artiste. D'autant que chacun essaye de tirer la couverture à soi, et que personne n'a envie d'être dépeint sous un jour défavorable dans le livre de Polly.

Tout ce questionnement sur la personnalité de Lorin, va forcément avoir un écho dans la vie de Polly, à un moment ou des choix importants s'offrent à elle.
Polly va en quelque sorte se découvrir elle-même tout en découvrant Lorin, et pour nous, lecteurs, c'est un vrai plaisir de voir se dessiner progressivement et parallèlement ces deux personnalités.
Tout cela est amené par Alison Lurie avec beaucoup de subtilité.

Finalement, saura-t'on la vérité sur Lorin Jones?
Je vous laisse le soin de le découvrir. Mais c'est sûr que la vérité n'est jamais aussi simple qu'on pourrait le croire, par exemple, en lisant une biographie.

Une chouette découverte.



L'Avis de Lhisbei

Polly Alter est New-Yorkaise, divorcée et mère d’un adolescent avec lequel le courant ne passe plus. Elle rêvait d’être peintre mais sa vocation s’est envolée quand elle a posé les yeux sur une toile de Lorin Jones. Cette toile représentait tout ce que Polly aurait voulu exprimer mais Lorin Jones l’exprimait avec beaucoup plus de talent qu’elle n’aurait pu le faire. Polly est donc devenue historienne de l’art et travaille aussi pour des galeries d’art. Polly est une féministe (nous sommes à la fin des années 70, début des années 80) et beaucoup de ses amies sont lesbiennes (ce qui pour l’époque devait probablement être le comble de la subversion dans les milieux artistiques guindés). Lorsqu’on lui propose de rédiger une biographie de Lorin Jones elle s’emballe. Persuadée que Lorin Jones était victime des hommes qui jalousaient son talent, elle part en croisade pour prouver SA vérité. Bien sûr il est difficile de retrouver qui était vraiment Lorin Jones et plus Polly avance dans son enquête moins Lorin Jones correspond à l’image qu’elle s’en était faite. Et par un effet miroir cela va amener Polly à se remettre en question.

Comme souvent chez Alison Lurie le personnage principal mérite des baffes. Sa vision simpliste et manichéenne du monde, ses certitudes, son féminisme à 2 balles, sa pseudo-libération et ses préjugés font de Polly une tête à claques.
Maniant les clichés pour mieux ridiculiser le milieu artistique new-yorkais, les féministes anti-hommes et ceux qu’on appellerait de nos jours les bobos, Alison Lurie nous donne une petite leçon de vie - leçon au trait un peu forcé d’ailleurs. La plume est légère, teintée d’ironie et parfois d’amertume. Un regret pour la fin un peu trop prévisible et finalement décevante.

"Le vieux qui lisait des romans d'amour" - Luis Sepulveda

L'Avis de Livrovore

Antonio José Bolivar Proaño vit seul dans sa cabane. Il connaît très bien la forêt amazonienne, pour avoir vécu quelque temps avec les Indiens Shuars. Il a aussi une grande connaissance des animaux. Et puis il découvre qu'il aime les romans d'amour, de ceux qui font souffrir, malgré une maîtrise incertaine de la lecture.

Il m'a été difficile de résumer cette histoire, et nous vous y fiez pas trop : plongez-vous directement dans ce livre magnifique.

C'est un hymne à la nature, d'abord. La forêt amazonienne, Sepulveda nous y fait entrer sans difficultés, rien qu'en lisant on ressent la chaleur et l'humidité, on a les odeurs de la végétation abondante qui nous entourent.

"C'était, dans l'obscurité, le bruit de la vie. Comme disent les Shuars : le jour, il y a l'homme et la forêt. La nuit, l'homme est forêt."

Il y a aussi les hommes, et la société. Une critique du fonctionnement hiérarchique, ainsi que du racisme ambiant face aux indiens Jivaros et Shuars, est clairement ressentie dans ce récit.

Enfin le plaisir de la lecture, celui que ressent Antonio lorsqu'il se délecte de ses romans d'amour : il nous en parle avec une beauté qui m'a fait frissonner.

"Il lisait lentement en épelant les syllabes, les murmurant à mi-voix comme s'il les dégustait, et, quand il avait maîtrisé le mot entier, il le répétait d'un trait. Puis il faisait la même chose avec la phrase complète, et c'est ainsi qu'il s'appropriait les sentiments et les idées que contenaient les pages.

Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu'il l'estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau."

Il est vrai que l'histoire se passe en Equateur, et à la seule évocation de la forêt équatorienne et de Guayaquil, j'ai une foule de souvenirs, dans les meilleurs souvenirs de ma vie, lorsque j'étais restée quelque temps là-bas, qui me reviennent en tête. Forcément, j'étais déjà prédisposée, du coup, à aimer ce livre. Mais ce n'est pas que ça, vraiment, l'écriture de Sepulveda est superbe, et même si vous ne connaissez pas cette région du monde, vous y serez, le temps de la lecture. Vous ressentirez, vous aussi, la forêt, les animaux. Et bien sûr, le plaisir d'Antonio quand il lit.



L'Avis de Sandrounette

Toute l’histoire de ce livre tourne autour d’Antonio José Bolivar, un vieil homme qui vit dans un petit village au bord de l’Amazonie et qui lit des romans d’amour. Ses souvenirs, sa vie sont le prétexte à l’auteur pour évoquer la forêt amazonienne, ses lois et ses codes, ses peuples (les Shuars par exemple) et les mutilations qu’elle subit de colons ignares et idiots.

L’histoire est à la fois simple (un personnage central solitaire et perdu dans ses souvenirs) et complexe (richesse du thème abordé, questionnement du lecteur par un auteur engagé). Le ton est ironique ou amusé, les colons sont caricaturés et ridiculisés par un vieux loup solitaire.

Un petit livre engagé qui donne matière à méditer.

« Il possédait l'antidote contre le redoutable venin de la vieillesse. Il savait lire. »

« Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu’il l’estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait être aussi beau »

« Il pensa au proverbe shuar qui conseillait de se cacher de la peur et il éteignit la lampe. Il s’allongea sur les sacs, dans le noir, son fusil armé sur la poitrine, et laissa toutes ses pensées s’apaiser comme les cailloux quand ils touchent le fond du fleuve. »


L'Avis de Gaël

Et si Sepulveda avait commencé sa carrière en écrivant son meilleur roman? C'est bien l'impression qui se dégage lorsqu'on lit "Le Vieux qui lisait des romans d'amour", dans lequel les thèmes chers à l'auteur, qui sont évoqués dans ses autres livres, sont ici développés et maîtrisés comme il se doit. Avec une écriture simple et parfois un peu bancale (mais peut-être est-ce simplement la faute de la traduction?) l'auteur nous fait découvrir la forêt d'Amazonie au sein de laquelle une colonie s'est installée. Sepulveda fait preuve d'une force d'évocation inégalée dans son oeuvre, nous faisant appréhender la forêt tropicale par tous les sens. Chaleur, humidité, couleurs et lumière, tout y est rendu accessible à notre imaginaire. C'est aussi le décor rêvé qu'a choisi l'auteur pour défendre ses causes, à savoir la survie de la forêt elle-même, détruite peu à peu par les humains qui rognent progressivement le poumon de la Terre, mais aussi la survie de ses habitants d'origine, des Indiens. En l'occurence, dans ce roman, ils sont représentés par le peuple des Shuars. Délocalisés, sans cesse repoussés et maltraités, les Shuars n'ont, aux yeux des Européens colonisateurs, pas beaucoup plus de valeur que les animaux. Un seul homme arrive à faire la jonction entre les deux communautés : Antonio José Bolivar Proaño. Comme souvent chez Sepulveda, ce personnage est un solitaire envahi par les souvenirs. Veuf, blanc, Antonio a vécu des années au sein des Shuars, sans en devenir un. Des années durant lesquelles il a appris leurs coutumes, leurs codes, leurs valeurs. Mais n'étant pas un Shuar, il a dû les quitter pour retourner auprès des siens, des Blancs, tout en se méfiant de leur cruauté. Il apparaît comme un vieux fou dont on a besoin car il connaît le forêt mieux que personne. Parmi les Blancs, seul semble trouver grâce à ses yeux un dentiste farfelu qui ne vient qu'une fois par mois au village, seul lien avec le reste du monde, puisque c'est lui qui lui amène ses romans d'amour. Parce qu'Antonio José Bolivar aime les romans d'amour. Même s'il ne lit pas très bien. Si cette marotte crée un contraste étonnant dans ce personnage ô combien terre-à-terre, elle n'a malheureusement que peu de cohérence avec la psychologie et la logique interne du héros. Mais puisque ça pouvait fournir un titre à l'auteur...
"Le Vieux qui lisait des romans d'amour" raconte également une histoire. À la suite de la mort d'un Blanc, la communauté d'El Idilio accuse sans vergogne les Indiens de meurtre. Mais Antonio sait que le coupable n'est autre qu'un ocelot, sorte de gros chat sauvage d'Amérique latine. Après une enquête et une traque au milieu de la forêt, accompagné d'un maire suffisant et condescendant et d'autres acolytes, Antonio va se retrouver seul face à cet adversaire menaçant. Sepulveda profite de la scène finale du roman pour rendre hommage au livre qui semble l'avoir le plus inspiré. En effet, comment ne pas penser, dans la chasse à cet animal sauvage, au capitaine Achab à la poursuite de la baleine blanche dans "Moby Dick"? On retrouve le même duel à un contre un, le respect de l'un pour l'autre, le combat équitable mais inévitable. Sepulveda déploie pendant toute la durée de cette scène une tension dans le style qui aiguise tous les sens du lecteur pour mieux le happer dans son récit. L'idée de climax est d'autant mieux rendue que le roman semble flotter dans un flou rythmique et narratif pendant ses trois premiers quarts. Loin d'être un chef d'oeuvre, "Le Vieux qui lisait des romans d'amour" est sans conteste LE livre qu'on retiendra de Sepulveda, par la qualité d'écriture et les thèmes abordés. Peut-être aurait-il fallu s'arrêter là ?...

dimanche 23 mars 2008

"Histoire de Lisey" - Stephen King

Par Laiezza


Encore un grand Stephen King ?, vous demandez-vous.

Oui ! Mais cela faisait longtemps que ce n'était pas arrivé, quand même. Le dernier que j'avais lu, "Roadmaster", m'avait assommée (je ne l'ai même pas fini !). Alors, comme à chaque panne d'inspiration, Stephen King a utilisé sa botte secrète : l'histoire d'écrivain torturé. L'histoire de Lisey, c'est surtout celle de Scott, dont elle est la veuve. Un écrivain torturé (pléonasme ?) a l'univers bien particulier, très riche, très coloré, très sombre (voir la très belle couverture).Une fois Scott mort, Lisey va sombrer un peu (c'est le cas de le dire), et se perdre, littéralement, dans l'œuvre de son défunt mari. Donc, dans sa psyché baroque, et macabre. Stephen King nous fait assister là à des vision impressionnantes, délirantes comme les voyages "transdimensionnels" de "Rose Madder", douces et romantiques comme les rêveries de "Sac d'Os".
"Histoire de Lisey", un "thriller psychologique" ? J'ai bien tremblé, de page en page. Pourtant, le suspens n'est pas le principal atout de ce ixième roman. "Roman psychologique" ? Oui, plutôt ! Et roman très, très réussi. Il fallait bien que cela arrive un jour, voilà, c'est fait : pour la première fois (à mon avis : pas la dernière), le mot "THRILLER" sur un livre de Stephen King, est juste là pour ne pas désorienter les fanatiques. A voir leurs (mauvaises) réactions sur le Net, cela n'a servi à rien. Et bien : tant pis pour eux !! Stephen King n'a plus besoin d'égorger des femmes, de trucider des chiens, d'agresser des enfants...Pour dire ce qu'il a à dire, et faire passer l'émotion. Un roman superbe.

Voir aussi :


"Histoire de Lisey" - Stephen King

Par Ananke


Je reste sur des impressions assez mitigées, mais avant d'aller plus loin il me faut me rappeler et dire qu'il m'est déjà arrivé de passer complètement à côté d'au moins un livre de S. King. Je crois que c’était Rose Mader, mais n'en suis plus très sûr. C'est à dire qu'après l'avoir lu et m'être dit que bof bof, je l'ai relu (heu, pas tout de suite, quand même !) pour le trouver vraiment très bien. C'est dire que la première impression n'est pas forcément la bonne.
J'ai lu je ne sais pas où que cette "Histoire de Lisey" ne faisait presque pas appel au fantastique. Connerie. L'intrigue repose entièrement là dessus. J'ai lu aussi, mais je sais où, c'est sur la quatrième de couverture, qu'on trouvait là dedans beaucoup d'ingrédients éparts dans les autres livres. Tout à fait vrai. C'est sans doute ce qui fonde l'impression d'avoir affaire à une sorte de "somme", une tentative d'intégration, pas sur le modèle de "La tour sombre", qui fonctionne aussi ainsi, par élargissement, mais plutôt ici par une sorte de condensation.

Non, ce qui freine vraiment, sur quoi j'ai buté, ralenti, me trouvant de fait évacué du livre assez facilement au moins jusqu'à la page 300, c'est la langue.

Je ne sais pas ce que ça donne dans le texte original - j'imagine que l'auteur s'est fait assez plaisir en multipliant ses interventions sur le vocabulaire - mais j'ai l'impression que la traductrice a pas mal ramé. A l'arrivé, j'ai trouvé ça vraiment lourdingue. Du coup, et comme souvent quand on tarde à être embarqué, ou quand le vêtement nous gratte, ou qu'un truc resté en travers de la gorge le matin colore toute la journée d'une acuité un peu malveillante, ou qu'il restait un noyau dans la première bouchée de clafouti aux cerises (1), on passe de lecteur-lecteur à lecteur-observateur et dans un petit coin de sa tête s'allonge la liste des trucs qu'on repère : la voix et les dialogues intérieurs, les emboîtements passé-présent, le psychopathe de service (deux pour le prix d'un), le territoire secret, la part des ténèbres, le gamin sacrifié, la chose innommable, les objets fétiches, le Maine réel ou inventé, la musique omniprésente...
Mais bon, on peut aussi voir le verre à moitié plein et se dire que pas mal de choses qu'on aimait dans les autres livres sont aussi dans celui là. Accrochées au mur.

Bon, je le relirai dans un an ou deux.
Voir aussi : L'Avis de Thom

(1) Je sais, je sais, le clafouti aux cerises, c'est meilleur quand on laisse les noyaux. Remplacez "cerises" par "poires" et n'en parlons plus. Comment ça "Y'a pas de noyau dans les poires". Vous me cherchez ou quoi ?

"Histoire de Lisey" - Stephen King

Par Thom


Ceux qui suivent et apprécient Stephen King connaissent depuis longtemps les deux facettes de son talent. Capable du meilleur comme du pire, susceptible d’enchaîner deux romans génialement ambitieux avec quatre espèces de séries Z assommantes de maladresse, l’auteur le plus lu au monde (ou du mois le seul à avoir été constamment dans le Top 5 depuis vingt ans) écrit sans doute trop. Probablement plus par besoin que pour remplir un compte en banque qui se porte très bien, comme le prétendent ses détracteurs, il évoque parfois les Stones, incapables de s’arrêter de tourner dans tous les stades du monde alors même que leur réputation ne s’en porterait pas plus mal s’ils créaient un peu le manque et ne se lançaient pas tous les deux ans dans leur-peut-être-ultime-tournée. Les points communs sont frappants, surtout depuis que le seul grand écrivain capable de s’inviter dans la bibliothèque de l’inculte le plus crasse nous a fait le coup archi rebattu du mec qui va arrêter d’écrire, c’est fini, il est sec, il a plus rien à dire et en plus il est malade. Résultat des courses depuis le jour de 2000 où il a déclaré ça il a publié six romans, trois volumes de la Tour Sombre, un essai et trois recueils de nouvelles – on a vu des agonisants en moins bonne santé.

Cependant un truc n’était pas faux dans ce numéro à la Dutronc qui prend sa retraite de la Sacem : depuis cette époque, King donnait franchement l’impression de tourner en rond. Sa Tour mise à part, aucun de ses derniers livres n’avait le souffle de ses classiques. Entre un « Dreamcatcher » parfois à la limite du grotesque et d'inégaux textes-tributes au cinéma bis qu’il aime tant (« From a buick 8 », « Cell » ou le sympathique « Colorado Kid »), on finissait par se dire que les innombrables détracteurs de King allaient l’emporter par K.O. et que le majestueux « Bag Of Bones » n’aurait jamais de suite. Jusqu’à ce que la presse américaine se mette à encenser à longueur de pages ce « Lisey’s Story » présenté comme la grande-œuvre non-fantastique que King devait à ses lecteurs (ah bon ?). Lesquels se divisèrent immédiatement en deux clans : ceux qui s’en félicitaient, et ceux qui s’inquiétaient de voir leur idole tomber dans l’écueil du Grand Roman de la Matûrité.

Assez ironiquement (à moins que ce ne soit assez logiquement), « Lisey’s Story » reprend précisément les choses là où « Bag Of Bones » les laissaient il y a dix ans (attention : c'est dans la lignée, mais ce n'est pas une suite). Dans la douleur sourde du deuil, dans ce silence incompréhensible, dans les méandres de la création libératrice. Scott est mort depuis deux ans maintenant, et Lisey continue d’être hantée (au sens figuré) par ce mari si remarquable, brillant écrivain et homme de bien (semble t’il). Hantée au point que cela tourne à l’obsession, au point qu’elle le cherche plus ou moins consciemment partout, et notamment dans ses mots, ses phrases, ces signes connus d’eux seuls qu’elle n’a de cesse de pourchasser. Loin de vouloir se débarrasser de la mémoire, elle l’entretient, l’attise en permanence, et hérite sans vraiment en avoir conscience de la part des ténèbres (!) de Scott…cette part menaçante, effrayante même, qui fit de lui un grand écrivain. Se perdra t’elle dans tout cela ? Se remettra t’elle de cette disparition ? Telles sont les questions clés de ce nouveau roman qui, il faut bien le reconnaître, joue beaucoup moins la carte du suspens que la plupart de ses grands prédécesseurs. Et beaucoup moins aussi, c’est indéniable, la carte du fantastique……ou plutôt du paranormal.

Car les critiques annonçant une œuvre plus « réaliste » (vous pouvez rire), pour n’en pas moins contenir une part de vérité, ne me paraissent pas totalement justes. Elles se fondent sur la sempiternelle association du paranormal et de la littérature, mais pas tellement sur ce qu’est le genre fantastique en lui-même. A savoir (pour faire court) un genre artistique dans lequel la réalité dérape, ce qui qualifie parfaitement « Lisey’s Story » et s’applique aussi bien à « L’Ensorcelée » de Barbey d’Aurevilly, qu’au « Château » ou au « Procès », aux œuvres de Robert Bloch comme à celles de Charles Nodier, de Graham Joyce, ou à « L’Ancre des rêves » de Gaëlle Nohant…autant d’oeuvres dont le point commun est de contenir une portée fantastique sans qu’on y croise ni goules ni fantômes ni vampires ni aucun folkore de ce genre. Et si ni les critiques ni les rayonnages de librairies n’aident à éviter la confusion, il me semble important de souligner que le fantastique n’est pas l’horreur, pas plus qu’il n’est la fantasy ou la SF. Le fantastique est le fantastique, il a beaucoup plus de points communs avec la littérature dite « générale » qu’avec tous les sous-genres auxquels on l’associe.Il est donc évident que si : « Lisey’s Story » est un roman fantastique. C’est même l’un des plus fantastiques (dans les deux sens du terme) que j’ai lu depuis longtemps.

Stephen King a souvent été grand, mais jamais autant que lorsqu’il a décidé d’évoquer les affres de la création. A l’exception notable de « Needful things », ses plus grands textes sont presque toujours ceux où l’on croise un écrivain : « Shining », « Misery », « The Dark Half », « Secret Window / Secret Garden », « Bag Of Bones »…sans oublier la Tour. « Lisey’s Story » s’inscrit clairement dans cette lignée, en plus fin et en plus fort, comme si l’auteur avait enfin accepté d’affronter le problème en face, de le traiter de manière directe et non plus comme une simple donnée de base servant de toile de fond à une intrigue plus vaste. Ceux qui ont aimé un peu beaucoup ou passionnément les titres suscités que pourront qu’adhérer à celui-ci tant il semble l’accomplissement de toute cette partie (considérable) de l’œuvre kingienne.

Alors oui, comme on pouvait s’y attendre, « Lisey’s Story » est un chef d’œuvre. Le meilleur livre de son auteur, difficile de l’affirmer, mais en tout cas son meilleur depuis plus de dix ans – pas de doute. Cela dit il serait un peu trop réducteur – quoique tentant – de conclure par une réflexion comme celle-ci. King faisant depuis longtemps partie des auteurs qu’on adore ou qu’on déteste, on a tendance parfois à oublier qu’il ne s’adresse pas qu’à ses admirateurs. « Lisey’s Story » s’imposera évidemment d’office comme un chef d’œuvre dans sa bibliographie, mais c’est aussi un chef d’œuvre tout court. En cela, il pourrait bien rallier à la cause de l’un des plus grands écrivains de son temps certains qui jusqu’alors le snobaient, confondant trop souvent popularité et populisme. Il pourrait même devenir à terme le Between the buttons de King...c’est à dire : le livre préféré de tous ceux qui le détestent.

vendredi 21 mars 2008

"Meshugah" - Isaac Bashevis Singer

L'Avis de Céline

L'homme et le monde qui l'entoure est "Meshuga" c'est bien ce que semble dire cet écrivain qui mène une vie discrète et effacée jusqu'a ce que surgisse un vieil ami Polonnais rescapé de la Shoah.
Les rencontres qui vont suivrent rendront la vie de Aaron bien plus compliquée qu'il ne semble pouvoir la comprendre lui même.

Max est un vieux Monsieur excessif, aux multiples conquêtes féminines dont la dernière en date est une jeune femme qui veut se partager entre lui et Aaron.
Miriam est aussi une survivante des camps et pour ce faire elle a du vivre des moments peu glorieux. Lorsque son secret va éclater elle ne cherchera pas pour autant la rédemption de ses pairs et Aaron n'aura pas la courage de la quitter malgré tout ce que les textes sacrés condamnent. Miriam est une jeune-femme instruite autant que malicieuse, là ou Aaron est un céréblral toujours proche de la lâcheté masculine.

Les fantômes sont autant de vivants qui habitent le roman et les vivants autant de mort qui déambule. Tout Singer éclate de talent dans ce roman doux amer aux personnages inoubliables.




L'Avis d'Ingannmic

New York, 195....Aaron Greidinger, écrivain juif polonais proche de la cinquantaine, travaille pour un journal yiddish, dans lequel il publie des feuilletons et prodigue des conseils en tous genres à ses lecteurs, issus de la diaspora. Il retrouve l'une de ses connaissances de Varsovie, Max Aberdam, de 20 ans son aîné, qui a perdu sa 1ère femme et ses 2 filles dans les camps de concentration, et qui est à présent remarié.
Max lui présente Miriam, sa maîtresse de 27 ans. Ils vont former une sorte de ménage à trois, la jeune femme étant éprise des deux hommes, qui se vouent mutuellement amitié et respect.

Isaac Bashevis Singer nous brosse le portrait d'une communauté juive déracinée de sa Pologne natale, souvent marquée par les épreuves infligées par les nazis à eux-mêmes ou à leurs proches, mais qui, grâce à sa faculté d'adaptation et à une forte solidarité, connaît aux Etats-Unis une certaine "réussite" financière..(car d'un point de vue psychologique, elle garde les stigmates desdites épreuves, notamment sous la forme de cette "folie" dépeinte par l'auteur et matérialisée par le terme "meshugah", qui signifie "fou à lier, fêlé, cinglé, fou de joie et de tristesse").

J'ai été frappée aussi par les contradictions dont fait preuve le personnage d'Aaron : il considère la polygamie d'une façon très libertaire, puis est choquée d'apprendre que Miriam a du , pendant la guerre, vendre son corps pour survivre...De même, il est très imprégné de la culture et de la religion juives, auxquelles il se réfère constamment, mais a une façon très personnelle de considérer Dieu, qui n'est pas pour lui un Dieu de compassion, ni un Dieu tout-puissant, mais simplement celui qui a bâti le monde et se contenterait à présent de l'observer, l'Homme conservant toujours son libre arbitre.

Un ouvrage qui se lit facilement, plutôt plaisant, mais je ne peux pas dire non plus que j'ai adoré, sans trop savoir pourquoi..disons qu'il n'a pas éveillé en moi cette sensation d'être plongée dans l'histoire, ni celle d'éprouver de l'empathie envers les divers personnages...



L'Avis de Thom

« Si on m’avait prédit que je deviendrais imprimeur à Shangaï, que les juifs auraient leur état à eux, et qu’à New York je jouerais en bourse, j’aurais été plié de rire. Mais tout ceci est arrivé, aussi dingue que ça puisse paraître. A moins que je rêve. »

…mais non : Max ne rêve pas. Et c’est bien dans une Amérique ressemblant beaucoup à ses fantasmes qu’il retrouve le narrateur, Aaron Greidinger. Lequel est pour sa part devenu journaliste et écrivain vedette de la communauté juive new-yorkaise, particulièrement en vue en ce début d’année 1952.
Les retrouvailles sont touchantes…mais aussi pour le moins déroutantes : Max semble moins heureux de retrouver un vieil ami perdu de vue pendant la guerre que de parader au côté d’un artiste connu, auquel il présente toutes les femmes de sa vie. Et il y en a ! Car Max l’hédoniste n’est rien de plus qu’une sorte de gigolo sexagénaire navigant au milieu d’une cohorte de femmes ayant pour trait commun d’être toutes fan de…son vieux copain Aaron. Max aurait-il un dessein caché ? Et qui est vraiment Miriam, sa fascinante maîtresse, vingt-sept ans et déjà plusieurs vies à son actif ?

Beaucoup, beaucoup de choses de ce remarquable roman posthume. Plusieurs romans même, peut-être…un roman à la rigueur quasi sociologique, décortiquant les rapports de cette petite société juive new-yorkaise toute à la fois meurtrie par un exode encore tout proche et émerveillée de ce curieux paradoxe : la guerre et la fuite qu’elle a leur a imposé leur a en fait ouvert tout un horizon de possibles dont ils n’auraient osé rêver s’ils étaient restés en Pologne. Drôle de réflexion suffisant à faire comprendre dès les premières pages qu’on aura pas droit ici à un énième livre mettant en scène des survivants de l’Holocauste. Et de fait alors que le lecteur se croit embarqué dans une histoire de ce type il a la surprise de voir subitement le texte glisser vers une affaire de triangle amoureux aux confins du libertinage (certes implicite), plein de fureur et de passion.
C’est alors un tout autre roman qui commence, plus étonnant encore que le premier et tout à fait passionnant : entre Max et Aaron naît comme on pouvait s’y attendre une rivalité amoureuse, Miriam devenant l’arbitre d’une joute étrange entre l’écrivain talentueux se révélant un brave type ordinaire et le baroudeur ayant survécu à tout mais témoignant en permanence de son inaptitude à l’existence quotidienne - lecteur vorace qui pourtant méprise sans le savoir la littérature :

« …je ne suis pas jaloux [d’Aaron]. Moi aussi, je l’aime bien. Il ne connaît pas le centième de ce que je sais sur la Pologne et Varsovie. Comment le pourrait-il ? Il est né dans un pauvre petit shtetl paumé. C’est un pur provincial. Il s’installe derrière son bureau et se met à inventer des trucs. Pour toi ces inventions valent plus que mes faits. Le Guemarah dit qu’après la destruction du Temple le don de prophétie a été donné aux prophètes et aux fous. Puisque les écrivains sont fous, c’est connu, ils sont devenus prophètes. Comment un jeunot comme lui peut-il savoir comment parlait mon père ?! »

…et comme si l’auteur s’était lui-même scindé en deux pour créer ce duo de personnages aussi antagonistes que complémentaires, on a régulièrement le sentiment que Max a littéralement kidnappé le panache, la folie et la magie que le lecteur (ou Miriam) s’attendait à trouver chez l’artiste. Qui est réduit à n’être qu’un conteur, réceptacle de l’interminable (et il est vrai fort romanesque) histoire de Miriam, auditeur et non acteur – spectateur et non créateur. Et tandis que Max continue de vibrillonner à sa guise on se dit que le meshugah n’est pas celui que l’on croit…

En somme un roman exceptionnel qui me fait m’incliner et retirer une bonne partie de ce que j’ai pu écrire dans un précédent billet sur Isaac Bashevis Singer. A vrai dire dans « Meshugah » on se demande si c’est le même écrivain qui pontifiait à outrance dans « Gimpel the Fool ». Qu’importe : cet écrivain-là, aux obsessions troubles et à l’écriture bariolée, oui, je vois parfaitement sa filiation avec un certain plus grand écrivain vivant bien connu de nos services…

"Le Certificat" - Isaac Bashevis Singer

Par Zaphod

David Bendiger est un apprenti écrivain vivant en Pologne, et qui par un concours de circonstances, se porte candidat pour l'obtention d'un certificat lui permettant d'émigrer dans le jeune état d'Israël. L'obtention de ce papier, qui va s'avérer plus longue et difficile que prévu est bien sûr un moment charnière dans l'existence pénible du jeune homme, et l'occasion de multiples questionnements.

Le personnage de David dans lequel Singer a probablement mis beaucoup de sa propre jeunesse, est intéressant et bien dessiné. Le récit est bien conduit aussi, et le portrait d'un lieu et d'une époque très réussi.

Mais quelque chose m'a irrité dans ce livre, et je vais tenter de l'expliquer.
David est aux prises avec les aléas de la vie. Mais pour lui, les aléas viennent surtout du fait qu'il est juif.
On tombe avec ce livre dans une sorte de questionnement circulaire sur l'identité juive, et il se produit une sorte de confusion entre identité sociale et personnalité individuelle. Si cette confusion est certainement compréhensible pour le héros, elle l'est moins pour l'écrivain.

Je ne vais pas être très politiquement correct ici, mais moi, je m'en tape un peu de l'identité juive. Ce qui m'intéresse, c'est l'identité humaine.
A la base, je me fiche du Shabbat, de la Thora, de ce qui est kosher ou pas.
Bien sûr, les Juifs ont été persécutés parce qu'ils étaient juifs (et ils le sont encore parfois), et on ne leur a pas toujours donné le choix de l'oublier, cette identité. Je suis le premier à le reconnaitre.
Mais, de la part d'un écrivain qui fait une oeuvre littéraire et non un témoignage, j'attends qu'il transcende une situation particulière pour y toucher l'universel. Pas qu'il fasse un roman qui parle des Juifs aux Juifs.

David est obsédé par l'identité juive qui se symbolise par la question d'émigrer ou pas en Israël. C'est cette obsession qui m'irrite. Si je dis ça, c'est parce qu'en lisant les autres commentaires sur Singer, j'ai l'impression qu'il répète la même approche dans toutes ses oeuvres. (J'en lirai une autre pour vérifier.)

Pour tenter une comparaison, Roth aussi est obsédé par l'identité juive, mais Roth est obsédé par une bonne centaine de choses, et il utilise ses obsessions pour universaliser son individualité. Chez Singer, rien de tel, j'ai l'impression que tout se ramène à une seule obsession. C'est bien sûr, je le répète, une impression totalement subjective.

"What a strange people, what a strange religion. What faith they put in words that had been written thousands of years ago."

"Le Golem" - Isaac Bashevis Singer

Par Ingannmic

Après Meshugah, je me suis plongée dans ce curieux petit ouvrage dont l'un des héros est le Golem, cette créature de légende juive faite d'argile... Il s'agit d'un conte fantastique pour enfants, très court et écrit simplement, qui se lit avec plaisir (surtout quand on garde une grande part de son âme d'enfant, ce qui est souvent le cas de ceux qui aiment lire...).

Nous sommes à Prague, au XVIème siècle. Les juifs sont victimes des rumeurs et des persécutions perpétrées par les chrétiens à leur encontre. Quand Reb Eliezer, banquier juif, refuse un ènième prêt à l'odieux comte Bratislawski et est injustement accusé d'avoir assassiné la fille de ce dernier, un mystérieux messager conseille au rabbin de construire un golem pour sauver Eliezer, ainsi que la communauté juive.
Seulement, une fois sa mission accomplie, ledit golem va échapper au contrôle de son créateur...et semer la pagaille parmi la population.

Singer reprend ici un thème classique de la tradition juive européenne, celui des limites des créations de l'homme par rapport à celles du divin, et même s'il fait preuve d'un certain manichéisme (les "mauvais" chrétiens contre les "bons" juifs), ce conte est vraiment divertissant, et selon Singer lui-même, "divertir est le vrai rôle des livres".

"Ennemies, une histoire d'amour" - Isaac Bashevis Singer

Par Céline

Herman Broder est un rescapé de la grande épuration ethnique Polonaise, il n'a pas connu les camps mais a passé trois ans dans un grenier sous la protection de la petite bonne de sa mère. Toute sa famille a été exterminé, il ne croit plus en l'homme et vit une polygamie douloureuse. Lâchement sa vie va lui échapper sans qu'il ne sache lui redonner un sens préférant à la religion la luxure.

Les thèmes qui anime l'oeuvre de ce grand auteur sont toujours présent, les femmes dévouées au salut de l'homme, mais aussi objet de tentation menant à la folie. La reconstruction impossible dans un pays ou le capitalisme règne en maître et cette religion identitaire à laquelle on ne peut plus croire. Bien avant tout le monde il pose la question de la place du "juifs" dans le monde, son devenir et ces trahisons au dogme.

Avec cette écriture incisive cette histoire m'a encore une fois régalée.

"Gimpel le naïf" - Isaac Bashevis Singer

Par Ingannmic

J'avoue tout d'abord, en toute humilité, que je ne connaissais pas du tout Isaac Bashevis Singer...mais voilà une lacune comblée grâce à la meute, et grâce à la médiathèque qui vient d'ouvrir près de chez moi, car en librairie, Singer est introuvable!
Pour commencer en douceur, j'ai choisi Gimpel le naïf, recueil de nouvelles dont les histoires se déroulent en Pologne, souvent au sein d'un petit village, avec toutes les catégories de population que l'on peut y trouver : rabbins, boulangers, mendiants, hommes riches, femmes pauvres, etc. Ce recueil se lit très facilement, à chaque récit correspond un narrateur différent, avec des incursions dans le monde des superstitions, voire du fantastique,et quelques thèmes récurrents : les petites gens sont souvent condamnées à ce que leur situation perdure, voire s'empire, mais Singer nous donne parfois l'impression qu'elles en sont elles-même responsables. Par exemple, Gimpel, qui croit à toutes les bêtises qu'on lui raconte, et se fait abuser par sa femme et tout le village, avoue par moments qu'il a choisi la crédulité par facilité..De même pour cette prostituée devenue mendiante et qui raconte à ses compagnons de misère qu'elle a un jour laisser s'échapper une chance d'épouser un homme de bonne situation.
Parfois, les protagonistes sont menés à leur perte par l'intervention d'un démon, personnage à part entière (et même narrateur) dans certaines nouvelles, et qui sait jouer des faiblesses de ses victimes pour les tenter, notamment par la luxure.
La façon qu'a Singer de conter ses histoires m'a beaucoup plue, entre la fable et l'anecdote, certains des personnages sont vaiment truculents et remarquables et l'omniprésence de la culture juive donnent à Gimpel le naïf un côté très pittoresque.

Une citation pour finir :

"Si vous ne pouvez pas être un bon juif, comportez-vous comme si vous en étiez un, parce que, à force, vous le deviendrez... Si vous n'êtes pas heureux, comportez-vous comme si vous l'étiez. Le bonheur viendra plus tard. Il en est de même pour la foi."

Isaac Bashevis Singer (Aristochat oct / nov 2007)

Par Céline

Cet auteur est celui d'une langue et d'un monde qui n'existe plus, le témoin d'une époque tragique ou une culture entière fut anéantie.
Il est né à Radzymin en Pologne dans une famille de rabbin, il a un frère de 10 ans son aîné (lui aussi écrivain) et une soeur dont il n'a jamais beaucoup parlé (elle aussi à écrit un livre qui ne fit pas l'unanimité dans la famille).
Il immigre au USA vers 1935 pour rejoindre son frère qui est déjà installé et reconnu dans le monde des lettres. Celui-ci lui donne du travail dans son journal écrit en Yiddish ou il écrira toute sa vie des nouvelles qui plus tard donnèrent lieu à des romans comme "ombres sur l'hudson"
Il fut couronné du prix nobel en 1978 pour une oeuvre entièrement écrite en Yiddish et il alla même jusqu'a prononcé son discours à Stockolm dans sa langue maternelle.
Il devint citoyen Américian en 1943 mais son coeur ne quitta jamais tout à fait sa Pologne natale et sa culture resta celle des Shtetl.
Son oeuvre est une interrogation sur la place d'une religion aussi exigeante et ancestrale qu'est le judaïsme Européen dans un pays aussi libéral que l'Amérique.
Dans son grand roman aux multiples personnages "ombre sur Hudson" la génération née en Amérique perd peu à peu ce qui fit la culture de leur parents, mais la culpabilité est si pesante que le bonheur semble leur être refusé.
Il y a toujours une dychotomie entre le bonheur de se libérer du poids de la religion et l'incapacité à s'en défaire complètement, dans ses personnages. Un côté sombre qui fait de l'humain un être imparfait, jamais complètement lisse.
On peut penser qu'il y avait beaucoup de lui dans ces interrogations, il a abandonné son fils à l'âge de trois ans pour ne le revoir que 20 ans plus tard dans des conditions que celui-ci raconte dans un très beau témoignage ni rancunier, ni revanchard (Israel Zamir ; mon père cet inconnu)
Durant sa carrière il a publié 18 romans tous avec un mélange d'humour et de réalisme sur les juifs de l'Est dans une tradition de conteurs qui a fait la richesse de cette culture.
Le premier de ses romans fut "Satan in Goray" publié en 1932, il nous fallut attendre la fin des années soixante pour découvrir cet immense auteur d'un monde aujourd'hui révolu mais toujours vivant sous sa plume talentueuse.

"Shosha" - Isaac Bashevis Singer

Par Céline

Nous sommes en 1939 au cœur du yiddish land Polonais et l’heure des dernières illusions semblent avoir sonné. Hitler fait de plus en plus d’adeptes chez les Polonais et les Juifs savent qu’ils doivent fuir pour échapper au gourou de leurs compatriotes. Pourtant tous veulent croire encore en la nature humaine, hésite à quitter cette patrie qui ne sera plus ni en Amérique ni en Palestine, craignent de voir leur monde vaciller sous la modernité.

Arele (le double de l’auteur qui a du mal à se cacher derrière son héros) fait comme tout le monde il se force à vivre comme si des lendemains chantants allaient revenir. Croyant que le succès à son importance auprès de son entourage, épousant son amour d’enfance tout en connaissant ses limites, vivant dans la dichotomie que lui impose sa religion si peu adaptée au monde moderne dans lequel il se précipite. Il s’entoure de gens comme lui à la fois hésitant et profondément empreint de leur identité religieuse et mystique.

La crainte de voir cet Univers anéantie par la folie de Hitler habite chaque personnage, mais il y a une sorte de fatalisme handicapant qui semble les réduire a l’inaction qui les conduira droit dans le gouffre de leur bourreau, l’amour d’un pays qu’ils ne verront plus et qu’ils devront recréer ailleurs le charme en moins.

Un personnage fort qui ne cesse de réfléchir, qui se laisse conduire par ses émotions, allant jusqu'à épouser un amour de jeunesse qui n’a jamais complètement grandi alors que la richesse l’attend auprès d’une actrice américaine.

Il y a de la mélancolie dans le ton et cette sagesse d’une époque qui n’a plus sa place dans la modernité, tout l’univers qui fît le succès de Singer est dans ce personnage légendaire.

"Le Bruit & La Fureur" - William Faulkner

L'Avis de Zaphod

Je l'ai lu en anglais et je suis content. Ca me donne une bonne excuse pour n'avoir pas tout pigé.
Mais c'est du grand art. Une vraie oeuvre d'art. Je crois qu'il y a dans ce livre une technique qui n'est pas donnée à beaucoup de monde. A tel point que je crois que même l'imitation serait difficile.
Par exemple, en travaillant beaucoup, j'arriverais peut-être à écrire une histoire à la manière de Vonnegut. Mais même en bossant mille ans à temps plein, je n'arriverais jamais à créer quelque chose qui ressemble à ce livre. C'est une peu comme si j'essayais de recopier une toile de Rembrandt. C'est définitivement du domaine inaccessible de l'art.

C'est génial cette vision d'une situation rapportée par quatre personnes différentes.
La première étant racontée par un "idiot", on est dans le brouillard complet. Et puis, grâce aux autres récits, ce brouillard se dissipe en partie. Et on se rend compte qu'à la lecture du premier récit, on avait déjà ressenti ou perçu beaucoup de choses de manière semi-consciente.
En fait, le brouillard ne se dissipe jamais totalement, il reste des interrogations. On se dit par moment "ai-je vraiment lu telle chose ou l'ai-je imaginée?". Et on a envie de tout relire depuis le début.
C'est d'ailleurs une oeuvre qui mériterait d'être lue plusieurs fois, un peu comme les écoutes successives d'une grande symphonie nous surprennent chaque fois par la découverte de nouveaux aspects.

Life's but a walking shadow, a poor player That struts and frets his hour upon the stage And then is heard no more: it is a tale Told by an idiot, full of sound and fury, Signifying nothing.
J'imagine Faulkner relisant ces lignes de Macbeth et ayant l'étincelle de génie d'imaginer un objet littéraire tel que the sound and the fury.

Quand on dit que tout est dans Shakespeare ...
à condition de savoir regarder!




L'Avis de Livrovore

Il y avait longtemps que j'entendais du bien de William Faulkner. Et pouf, c'est le nouvel Aristochat jusque fin septembre. Alors je me rends à ma chère bibliothèque, qui, comme d'habitude, n'avait pas les titres que je convoitais... Je me rabats donc sur "Le bruit et la fureur", un classique en somme.
La première partie du livre est vue par un des personnages qui est handicapé mental. Du coup, on ne comprend pas grand chose, tout est en désordre. Mais je me suis dit que c'était donc normal, et c'est très fort de la part de l'auteur d'avoir réussi à rendre cette impression-là. Mais j'attendais quand même la deuxième partie avec impatience pour me "fatiguer" un peu moins à la lecture, et enfin y comprendre quelque chose.
La deuxième partie est vue par un autre personnage, mais je n'y comprenais toujours rien, absolument rien. Les phrases sont hachées, mélangées... Mais j'imagine que c'est tout le génie de cet auteur, une écriture hors du commun. Beaucoup y reconnaissent un grand auteur. Ils ont certainement raison, mais ce n'est pas pour moi. J'ai laissé tomber cette lecture...




L'Avis de Jeanne

Plusieurs l'ont dit avant moi: il faut accepter le rythme, accepter de ne comprendre que progressivement ce que nous raconte l'auteur, voir de ne pas comprendre certaines choses. Moi aussi, au début de la première partie, j'étais complètement perdue. J'ai recommencé deux fois . Puis j'ai accepté et continué à lire. Je n'ai pas vraiment aimé le livre, il m'a fascinée. Les dialogues intérieures que Faulkner décrit sont exactement comme nos pensées. Des phrases qu'on ne finit pas, des idées évoqueés par d'autres, des souvenirs et des bouts de souvenirs qui remontent soudain à la surface. Ça c'est génial. Je n'ai pas trouvé l'histoire vraiment intéressante et les personnages m'énervaient pas mal, mais c'est un livre que je relirai un jour pour mieux comprendre, pour découvrir ces choses cachées que je n'ai pas vue lors de ma première lecture. Petite remarque. Ce que je trouvais bizarre dans ce livre c'était que Benji, le retardé mental, qui était presque toute la journée entouré de noirs qui parlaient un anglais terrible, plein de fautes, quand lui, Benji est le narrateur il maîtrise parfaitement la langue.

"Lumière d'août" - William Faukner

L'Avis de Thom

Comme souvent chez Faulkner, tout n'est qu'une histoire de destins croisés. Ici, une jeune fille enceinte traverse tous les Etats-Unis et atterit à Jefferson afin de retrouver le père de son enfant, un certain "Lucas Burch" dont personne n'a jamais entendu
parler.
Et comme souvent avec Faulkner, le destin se joue des personnages. La jeune femme débarque le jour même où ce petit patelin loin d'être tranquille est en ébullition suite au meurtre d'une des notables locales. Comme dans la fable de La Fontaine, on
va vite crier harrot sur le baudet, et en l'occurence le baudet est le brave Joe Christmas (déjà rencontré dans "Soldier's Pay"), un marginal refusant de s'insérer dans les commérages locaux, et qui plus est doté de la pire des tares aux yeux d'un cul-terreux du Mississipi: du sang noir coule dans ses veines...

"Light In August" est probablement de tous les romans de Faulkner celui qui est le mieux construit, en cela justement qu'il n'a pas l'air du tout d'être construit (vous me suivez ? ). Tout semble partir dans tous les sens, avec des chapitres entiers où rien ne se passe et d'autres où l'on croule sous les évènements, et finalement, arrivé à la moitié du livre, tout s'emboite miraculeusement ! C'est la magie de Faulkner, dont on dit qu'il a réécri ce livre plus de 40 fois (personnellement je veux bien le croire!).

Pour une fois, il ne nous triture pas trop la chronologie (ce qu'on ne peut qu'apprécier) et se contente de quelques flashbacks explicatifs. Surtout, il brosse ici le portrait de Joe Christmas, assurément son personnage le plus incroyable, inoubliable...le plus drôle, le plus attachant et par conséquent le plus humain. Alors qu'on se fout éperdument de ce qui va arriver aux autres, on est totalement happé par le destin (forcément tragique de Joe).

Il est rare que Faulkner centre un de ces romans sur un caractère précis, ce qui rend "Light In August" d'autant plus charmant qu'il va finalement à contre courant de tout ce que l'auteur à fait auparavant. Ecrit entre "Sanctuary" et "Pylon", c'est une oeuvre charnière entre ces deux "périodes". De plus en plus, on pense à un
pendant agricole et américain de La Comédie Humaine. En plus sombre, en plus désespéré...un long fait divers tragiquement banal, tragiquement humain.






L'Avis de Zaphod
En fait, je ne sais même pas très bien quoi dire sur ce livre, si ce n'est qu'il m'a laissé l'impression d'une maîtrise totale. Faulkner m'a pris par le bout du nez, moi pauvre petit lecteur, et m'a amené à travers son histoire sans que je puisse m'écarter d'un pas du chemin tracé.
Il y aurait probablement beaucoup à dire sur la technique de narration de l'auteur, qui -parait-il, est un génie en la matière, mais comme toute technique maîtrisée à la perfection, elle devient complètement transparente pour les profanes comme moi, pour ne laisser paraître que l'efficacité du récit. Non, aucune ficelle visible ici, tout se tient parfaitement.

J'ai trouvé superbe la manière dont il commence l'histoire en suivant Lena à la recherche de Burch. Et puis à un moment, comme par hasard, le récit croise la route de Joe Christmas. Et on a l'impression que Faulkner se dit "tiens, finalement, ce Christmas m'a l'air d'un personnage plus intéressant, on va plutôt le suivre lui". Et tant pis pour le lecteur qui a envie de savoir l'issue de la quête de Lena. De toutes façons, on s'aperçoit vite qu'en réalité, c'est l'histoire de Christmas qu'on veut connaître ; le reste attendra. Voilà ce que j'appelle se faire mener par le bout du nez. C'est vrai qu'il ne raconte pas de façon chronologique, il raconte simplement ce qui est important de raconter à ce moment du récit, et voilà pourquoi cela passe très bien.

Il ne fait pas de concessions, Faulkner. Il est dur avec ses personnages. Je n'en ai trouvé aucun très sympathique. Mais il leur donne une réalité terriblement tangible, en fait des personnes mémorables plus que des personnages.

Tout son art est d'arriver à nous faire sentir et comprendre des personnages terribles, minables et gigantesques à la fois ; incompréhensibles parce qu'ils se confrontent avec des valeurs et une morale révolue, incarnée par la "ville" bien pensante, affublée d'yeux et d'oreilles, qui vous observe et vous juge implacablement, qui vous digère, vous rejette, vous ignore ou vous condamne ; une morale liée à ce Sud qui sombre peu à peu, mais une morale d'autant plus impérative qu'elle sombre, justement, à cette époque, à cet endroit du monde ; mais nous savons qu'elle renaîtra, que le puritanisme redeviendra fanatisme, et le fanatisme redeviendra haine, tel un démon jamais totalement vaincu, et d'autant plus redoutable qu'il prend la forme d'un Dieu ; c'est ce que nous révèle ce livre, dans la cruelle lumière d'Août, qui montre sans concessions les spectres tapis dans les plus inaccessibles coins d'ombre de l'âme humaine ; et c'est une phrase vachement longue que je viens d'écrire, donc je vais la terminer ici, même si elle ne veut pas dire grand chose.

A la fin, une sensation d'avoir lu quelque chose de fort, comme ces cocktails où l'alcool, dissimulé derrière le goût des fruits, n'en fait pas moins son effet. Quand on repose ce livre, on a un peu la tête qui tourne.

L'aube point : la lumière du jour, cet instant gris et solitaire pendant lequel les oiseaux s'essaient doucement au réveil. L'air qu'on respire est comme l'eau d'une source. Il respire profondément, lentement, se sentant lui-même, à chaque respiration, dilué dans la grisaille neutre, assimilé à cette quiétude, à cette solitude qui n'ont jamais connu la rage ni le désespoir. " C'est tout ce que je voulais, pense-t'il avec un étonnement tranquille et lent. C'est tout, depuis trente ans. Ce n'était pas demander beaucoup, il me semble, en trente ans. "

"Le Passage de la Nuit" - Haruki Murakami

Par Zaphod

Voici un petit Murakami bien compact qui se lit vite et qui re-décline une nouvelle fois certains thèmes chers à l'auteur. Je trouve que ce ne serait pas un mauvais point d'entrée pour ceux qui veulent découvrir son oeuvre.

Cette impression de compacité est renforcée par le fait que toute l'histoire (ou la portion qui nous en est montrée) se déroule sur l'espace d'une nuit. A nous d'imaginer le reste.

La nuit, justement, dont l'ambiance dans une grande ville est extrêmement bien rendue, est ce qui fait le ton très particulier de ce livre.

Oui, la nuit dans une ville tentaculaire comme Tokyo, il semble que la réalité frémit au bord d'un état différent.
Le temps passe différemment. La lumière des néons et des réverbères jette un voile irréel sur la ville.
Les gens sont différents, une population beaucoup plus sombre, étrange, paumée, dangereuse prend possession des lieux.
La musique de jazz imprime son tempo syncopé sur les activités de ceux qui veillent dans les bars, les restaurants de nuit, les love-hotels.

Ici, plus que dans ses autres romans, Haruki nous emmène avec lui pour nous montrer des endroits, des gens, des situations. Il utilise d'ailleurs le "nous", incluant le lecteur, et l'amenant à l'endroit qui présente exactement l'angle de vue désiré.

Le procédé est très cinématographique. Le lecteur a souvent la sensation de se trouver à la place de la caméra, et on a vraiment l'impression de voir un film se dérouler devant nos yeux.

Et encore une fois, les personnages sont très marquants et attachants, malgré le peu que nous savons d'eux. Pourtant, ils sont peut-être un peu moins fins que dans d'autres romans de l'auteur; le jeune musicien, par exemple, me semble avoir trop de sagesse et de recul pour son âge. Mais c'est une critique mineure.

J'ai beaucoup aimé.

"Kafka sur le rivage" - Haruki Murakami

L'Avis de Zaphod

L’autre jour, j’allume la radio et j’entends un concerto pour piano que je ne connais pas. Il m’a suffi de quelques mesures pour identifier le compositeur : Mozart sans aucun doute. Il est tellement reconnaissable que j’ai un peu l’impression qu’il réécrit toujours le même concerto avec quelques variantes. Mais les vrais fans de Mozart vous diront que Mozart fait du Mozart, et qu’ils ne voient pas pourquoi il devrait faire du Bach ou du Beethoven, qu’ils préfèrent écouter 10 concertos de Mozart qu’un concerto de 10 autres compositeurs, que Mozart a atteint une sorte de perfection dans son style, et que faire différent serait perdre une partie de cette perfection.
Mais il me semble plus probable que Mozart était dans un processus de recherche de la perfection, ou en tout cas de son idée de la perfection ; qu’il avait l’intuition de la direction à emprunter, mais n’était jamais (comme tout perfectionniste) complètement satisfait du résultat, d’où les multiples tentatives et variations sur le même thème.

En fait, je n’avais pas l’intention de parler de Mozart, mais de Haruki Murakami ; cependant, pour moi, le rapprochement entre les deux s’impose : Murakami écrit toujours le même roman.
Cela fait un moment que j’ai envie de parler d’un livre de Murakami, mais à vrai dire, cela m’est difficile, car ils se confondent tous dans ma mémoire : les personnages se superposent, voyagent d’un roman à l’autre, des éléments d’intrigue se reproduisent comme dans un jeu de miroirs.

Alors, prenons celui que je viens de terminer, tant qu’il est encore frais dans mes souvenirs, avant qu’il ne rejoigne les limbes obscures de l’univers Murakamien.

C’est un concerto à deux personnages.
Prenez deux personnes en rupture volontaire ou involontaire avec leur vie et avec la société. Deux personnages à l’esprit plus ou moins désaccordé. Deux voix qui vont évoluer parallèlement, puis se poursuivre dans une sorte de fugue, pour finalement se rejoindre. Ajoutez une touche de fantastique pour donner à l’histoire ce timbre étrange typique du maître. Vous avez une orchestration à la Murakami.

Il reste à créer la mélodie, et là, Murakami puise sans vergogne dans sa bonne vieille réserve de thèmes : l’absence, la solitude, la quête identitaire.
Une fois de plus, une femme insaisissable est absente et un des personnages la recherche sans vraiment la chercher. Une fois de plus, les personnages principaux sont porteurs d’une part d’ombre, d’un secret dont ils ignorent eux-mêmes la nature, et qui les poursuit au cours de leur vie. Une fois de plus, les héros vont se retrouver en situation de rupture, ce qui va les amener à abandonner la vision qu’ils avaient d’eux-mêmes, peut-être pour la remplacer par une autre, mais en tout cas pour évoluer, pour gagner en liberté, se réconcilier un peu avec eux-mêmes.

Donc, encore une fois le même roman, le même concerto. Mais ce qui est incroyable, c’est que comme pour Mozart, la sauce prend et on se fait avoir à chaque coup. Il suffit que ces deux là jouent quelques notes, et notre esprit se met à vibrer à l’unisson, on n’y peut rien. Et on en redemande. Et puis, Murakami se joue un peu de ses thèmes habituels : tout à coup, on s’aperçoit qu’on se trouve dans le nœud d’une tragédie grecque, puis dans une histoire d’amour.

Faut-il vraiment résumer l’ « action » ? Dire que Kafka Tamura, un ado de 15 ans fugue du domicile paternel pour échapper à une sorte de malédiction ; dire que Nakata, un vieux bonhomme dont le cerveau s’est vidé quand il avait 8 ans suite à une évènement bizarre, décide lui aussi de quitter pour la première fois sa banlieue de Tokio, c’est ne rien dire. Mais l’action est-elle vraiment importante pour Murakami ? L’important sont les personnages, et avec une remarquable économie de moyen, Murakami réussit à leur donner une personnalité, un magnétisme, et une présence incroyable. Comme Mozart peut composer un adagio avec quatre notes.

Comme souvent, ces personnages éveillent beaucoup d’échos en moi. Ils me rappellent que la vie est comme la surface d’une bulle de savon ; que cette surface est extrêmement mince, qu’elle peut changer de forme ou éclater à tout moment, qu’elle n’est que bien peu de chose face à l’espace intérieur et extérieur qu’elle délimite, mais qu’il suffit que le bon rayon de lumière la traverse, et pour un instant, elle peut prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. (Hum, je ne suis pas totalement satisfait de la métaphore bullique. J’aurais dû utiliser celle de la peau de banane. Tant pis, ce sera pour une autre fois).

Ce n’est pas mon roman préféré de Murakami (j’aime mieux « the wind-up bird chronicles », ou même « south of the border, west of the sun »), et ce n’est pas encore le roman parfait. L’auteur retombe dans ses habituels tics énervants tels que les descriptions insipides et répétitives de vêtements ou voitures. Il y a des voies sans issues, et des questions sans réponses (comme dans la vie, en somme). Ne vous laissez pas abuser par le début du roman qui démarre en enquête policière sur un phénomène étrange : vous ne connaîtrez jamais le fin mot de l’histoire ! Cette imperfection, on pourrait même croire que Murakami s’en explique ou s’en excuse, et en prenant comme par hasard une analogie musicale :

« Works that have a certain imperfection to them have an appeal for that very reason –or at least they appeal to certain types of people. […] That’s why I like to listen to Schubert while I’m driving. Like I said, it’s because all the performances are imperfect. A dense, artistic kind of imperfection stimulates your consciousness, keeps you alert. If I listen to some utterly perfect performance of an utterly perfect piece while I’m driving, I might want to close my eyes and die right then and there. But listening to the D major, I can feel the limits of what humans are capable of –that a certain type of perfection can only be realized through a limitless accumulation of the imperfect. And personally, I find that encouraging. »

Mais moi, j’y peux rien, je suis conquis, et Murakami peut bien encore continuer à écrire dix fois le même roman, je le lirai toujours avec plaisir.
Pour paraphraser l’aphorisme qui dit que le silence après Mozart est encore du Mozart, longtemps après avoir refermé un livre de Murakami, cette ambiance étrange et nostalgique si particulière continue à me bercer. Et ces personnages si attachants à m’accompagner comme des ombres.

« Why don’t you just go ahead and imagine what you want ? You don’t need my permission. How can I know what’s in your head? »






L'Avis de Livrovore

Kafka Tamura (il s'est lui-même choisi ce prénom : Kafka), quinze ans, fuit la maison où il vit avec son père. Il veut échapper à cette vie, ce père, ce destin qui lui a été tracé.
De son côté, Nakata, un vieux qui se dit "pas très intelligent", car il ne sait plus ni lire ni écrire depuis un accident qu'il a eu dans son enfance, parle avec les chats, et vit de sa petite pension de l'état.
Les vies de ces deux personnages avancent en parallèle, se rapprochent et se croisent, à travers le récit.

Ce roman est un conte philosophique, onirique, mais réaliste aussi quand même... il y a tout dedans !! Il fait réfléchir à des questions d'identité, de construction de soi par rapport aux autres et à la vie, que l'on soit adolescent comme Kafka Tamura ou non.
L'écriture de Murakami est douce, feutrée, les émotions nous effleurent puis nous bouleversent. Une pincée de rire, quelques larmes et des sourires... J'ai ressenti de grandes bouffées d'émotions pendant cette lecture, qui fait réfléchir au sens de la vie, au sens que l'on donne à sa vie, aux façons de surmonter des difficultés, des choses qu'on ne maîtrise pas.

"Je me lève, vais à la fenêtre et regarde le ciel. Et je pense au temps qui ne reviendra pas. Je pense aux rivières, aux marées. Je pense aux forêts et aux sources. A la pluie et aux éclairs. Aux rochers. Aux ombres. Et tout cela est à l'intérieur de moi."

L'auteur allie la beauté de l'Homme et de la nature : on croise forêts, chats ou humains... les sensations que chaque chose procure... Ainsi que la puissance des rêves, des pensées.
Il y a tellement de sujets et d'émotions dans ce livre que je ne sais pas bien en parler : le mieux c'est de le lire. J'ai déjà envie de le relire.

"Le passé, c'est comme une assiette brisée : on aura beau tenter d'en recoller les morceaux, on ne pourra jamais lui rendre son aspect d'antan."






L'Avis de Laiezza

Je ne referai pas de résumé, et passerai directement à mes impressions.

Vous connaissez mon amour pour Kafka ? Mauvaise nouvelle : rien à voir avec Kafka. Bonne nouvelle, par contre : c'est un conte philosophique extrêmement bien écrit, une fable comme je les aime, réflexions ouvertes...à mon avis quelqu'un de totalement réfractaire à la "pensée orientale" et à ce genre de trucs ne pourra pas accrocher (m'étonne pas que Thom ait détesté au point de ne même pas écrire un mot dessus, ce qui est quand même rare).
Au-delà du côté fable, donc, universel ou du moins universel du côté du pays du Soleil Levant, il y a aussi l'univers propre à l'auteur, très lumineux. J'avais déjà ressenti ça il y a quelques années, avec Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. Pas vraiment quelque chose d'onirique mais plutôt...quelque chose de planant. Murakami plane, son écriture plane complètement, d'ailleurs des fois je me disais : "C'est pas très bien écrit, ce passage"...alors qu'en fait, c'est très bien écrit. Parce que ça colle à l'histoire.

Un très beau livre. Un peu trop long, mais très beau !