mercredi 30 décembre 2009

"La conjuration des imbéciles" - John Kennedy Toole

Légèrement indigeste, par Ingannmic.

D'emblée, John Kennedy Toole nous immerge dans un univers que l'on pourrait qualifier d'"intermédaire", dans la mesure où il donne l'impression d'être situé juste sur la frontière séparant le réel de l'imaginaire. En effet, le monde décrit est bien le nôtre (l'action se déroule en l'occurrence dans divers quartiers, plus ou moins bien famés, d'une ville de La Nouvelle-Orléans) seulement, les personnages qui y évoluent ressemblent à des caricatures : leurs traits de caractères sont exacerbés, leur langage est exagérément pittoresque, les conséquences de leurs actes amplifiées au point de donner au récit des allures de comédie burlesque. Et celui qui rassemble toutes ces caractéristiques de façon évidente est le personnage principal de ce roman : Ignatius J.Reilly. Agé d'une trentaine d'années, il vit toujours chez sa mère, dans l'oisiveté la plus totale. Obèse, caractériel, paranoïaque, il rejette en bloc toutes les institutions et les valeurs de la société au sein de laquelle il évolue : l'Eglise, le travail, la télévision ; il ne supporte pas plus les homosexuels que les hétérosexuels mais est capable d'imaginer que l'infiltration par ces premiers aux postes clé de l'armée peut être une solution pour ramener la paix dans le monde... Il admire à la fois les penseurs romains, ceux de début du Moyen-Age, et Batman (!) parce que dernier fait preuve d'une morale rigide.
En conclusion, Ignatius est un individu totalement décalé, pétri de contradictions, qui ne trouve pas sa place dans une société de consommation dont il méprise de plus les valeurs matérielles.
Malheureusement, suite à un accident de voiture occasionné par sa mère, la voici devenu obligé de rechercher un emploi pour rembourser les dégâts occasionnés. Et c'est le début d'une série de catastrophes...

J'ai dans un premier temps trouvé ce roman plaisant et d'un second degré réjouissant. Et puis, après une centaine de pages, je n'avais plus vraiment hâte de retrouver mon livre en fin de journée, et ça, c'est mauvais signe ! Je ressentais un peu le même sentiment qu'en lisant "Le monde selon Garp" : je m'ennuyais, en dépit d'une action plutôt rythmée. Je ne me souviens plus de la cause de l'ennui qui m'a pris lors de la lecture du roman de John Irving, mais ce qui m'a lassé ici, c'est la récurrence des répliques échangées entre les personnages, l'impression que c'était les mêmes dialogues qui revenaient en boucle, et que l'auteur avait à certains moments manqué de concision et de subtilité.

Dommage... la recette utilisée était bonne, mais à force de me la servir, John Kennedy Toole m'a un peu écoeurée...

jeudi 24 décembre 2009

« Mrs Dalloway » - Virginia Woolf

Faut-il avoir peur de Virginia Woolf ?, par Ingannmic.

Avant d’entamer la lecture de « Mrs Dalloway » (le 1er roman que je lis de cette auteure), j’imaginais que Virginia Woolf était une femme à l’écriture complexe, torturée, laborieuse. Je n’imaginais pas si mal… du moins en ce qui concerne la complexité, et par conséquent, la nécessité à certains moments de faire preuve d’une certaine concentration pour suivre le cheminement de son récit (donc, oui, c’était parfois un peu laborieux aussi !)
Peut-on d’ailleurs véritablement parler de récit, concernant « Mrs Dalloway » ? L’action s’y déroule sur une seule journée, et culmine avec la description des quelques menus préparatifs auxquels s’attèle Clarissa Dalloway en vue de la réception qu’elle donnera en soirée.
Et pourtant, en lisant , j’ai souvent éprouvé au cours de ma lecture une sensation de mouvement incessant, presque de frénésie, qui tient au procédé de narration utilisé par l’auteure : tout le roman est la restitution des pensées, souvenirs, des divers personnages, qui se succèdent souvent sans transition.
Ces personnages parfois se croisent, parfois se connaissent. Virginia Woolf s’attarde davantage sur certains d’entre eux, et notamment sur cette fameuse Mrs Dalloway. Arrivée à la cinquantaine, mariée à un célèbre député dont elle a eu une fille, celle-ci fait preuve d’un état d’esprit qui peut sembler confus car émaillé de réflexions contradictoires. En effet, elle s’émerveille de bonheurs simples, fait preuve d’une humeur égale et sereine, puis manifeste soudain des regrets quant à la femme qu’elle est devenue, qui agit sous l’influence du regard d’autrui, va jusqu’à penser qu’elle aurait aimé être quelqu’un d’autre… Et surtout, elle laisse transparaître, sous-jacente, une angoisse, voire une terreur de la mort, qui à certains moments sera même clairement exprimée..
Les considérations de Peter Walsh, l’amour de jeunesse de Clarissa, confirme la dualité évoquée plus haut : s’appliquant à plaire à la classe dominante pour entretenir les relations mondaines de son époux, elle a acquis une rigidité préjudiciable à son sens critique et à sa vivacité d’esprit. Et pourtant, il lui reconnaît toujours un « sens du comique exquis », un caractère agréable et facile.
Quant à lui, son retour après 5 années passées aux Indes (alors colonie anglaise) fournit un prétexte à l’auteure pour souligner les changements intervenus après la première guerre mondiale (le roman se passe en 1923) en Angleterre, la fin du conflit insufflant un vent de liberté qui se traduit par une évolution des comportements : Peter constate ainsi que les anglais se montrent moins pudibonds qu’auparavant, la censure morale semble être moins pesante. Un personnage d’ailleurs plutôt sympathique que ce Peter, qui se soucie peu du « qu’en dira-t-on », se contentant de suivre ses envies, ses impulsions, affichant une forme d’épicurisme débonnaire et aussi quelque peu enfantin. Lui-même se décrit comme étant « à la fois gai et bougon », sa bonne humeur alternant parfois avec des accès de mélancolie provoqués par une certaine nostalgie de la jeunesse.
Plus tragiques et beaucoup plus sombres sont les pensées de Septimus, un autre des protagonistes qui occupe une place importante dans le roman. Se promenant dans les rues de Londres au bras de Rezia, son épouse italienne, ce rescapé de la guerre, atteint d’une profonde dépression, sombre dans la folie…
Par la transcription des pensées, des états d’âme de ses personnages, Virginia Woolf a su donner à son récit une réelle consistance, l’enveloppant d’un réseau complexe de sentiments et de réflexions plus ou moins conscientes. Il s’en dégage au final une vague impression de mal-être existentiel, une difficulté pour les individus à accéder au véritable bonheur, à jouir de la maturité et de la sérénité que pourrait leur conférer l’âge.
S’agit-il de l’écho des angoisses et de l’instabilité mentale de l’auteure ?
On notera à plusieurs reprises l’évocation du suicide ou de la délivrance que peut apporter la mort, considérée aussi à certain moment comme un « enlacement »…

mercredi 23 décembre 2009

"Willard et ses trophées de bowling" - Richard Brautigan

Critique express, par Ingannmic.

Quel est le point commun entre un jeune couple qu'un papillome verruqueux a réduit à pratiquer des jeux sexuels sado-masochistes, trois frères aux allures de Daltons qui attendent, dans une chambre d'hôtel, un coup de téléphone d'une extrême importance, et un autre jeune couple sorti assister à une rétrospective Greta Garbo au ciné-club ?
Ben, les trophées de bowling, bien sûr !

Ne cherchez pas à comprendre. Tout ce que vous avez à faire, c'est d'attraper ce roman de Brautigan, vous installer dans votre fauteuil préféré, et vous laisser aller. Avec l'assurance que vous allez bien vous marrer !
De situations loufoques en absurdités hilarantes, c'est un vrai moment de plaisir que nous offre l'auteur avec ce récit quijamais ne se prend au sérieux... mais bon sang, quel dommage qu'il soit si court !!

Pour la peine, ma critique s'arrête là. Na!

mardi 22 décembre 2009

"La Reine Morte"- Henry de Montherlant

Démodé et encore très moderne par Anne


Je n'aurais pas choisi un livre de Montherlant si on n'avait pas décidé de nous amuser avec des auteurs suicidés. C'est ce qui fait intéressant de suivre un thème tout les deux mois - on fait souvent de jolies découvertes! "La Reine Morte" est une histoire assez banale : Le roi du Portugal, Ferrante, exige que son fils Pedro marie L'Infante de Navarra, mais Pedro est amoureux d'Inès, et il ne veut pas la quitter. Marier l'Infante et prendre Inès comme sa maîtresse comme lui propose son père n'est pas possible non plus. Il ne peut et ne veut pas. Pedro et Inès se sont déjà mariés en secret et Inès est enceinte. Pour le Roi est-ce qu'il y a autre solution que de faire assassiner Inès?

Une histoire très simple, n'est-ce pas ? Pourtant Henry de Montherlant a réussi à en faire une pièce de théatre assez fascinante. On suit le roi qui avec des arguments souvent contradictoires arrive enfin à prendre une décision sur le sort d'Inès. Le vieux roi fatigué nous montre que les motives de nos actes ne sont pas toujours claires. On change facilement d'opinion ou de principes surtout quand on a marre d'une personne ou d'une situation. Il nous arrive de faire des choses seulement parce qu'on a le pouvoir de les faire.
C'est une pièce pleine de réflexions intéressantes, c'est très bien écrit et elle me donne envie de découvrir les autres textes de Montherlant.

jeudi 17 décembre 2009

"Timequake" - Kurt Vonnegut


Time again to read Vonnegut, par Zaph

J'aime pô les préfaces, en général.
Sauf quand c'est Kurt Vonnegut qui les écrit. Même que des fois, je me demande si la meilleure partie de ses livres n'est pas dans la préface.
C'est pas comme les autres écrivains, qui se sentent obligés de nous avertir de ce qu'ils vont raconter (comme si on n'était pas capable de nous en rendre compte par nous-mêmes), ou de nous expliquer comment et pourquoi ils ont eu cette brillante idée (sans blague, on s'en fiche un peu, de leur égo). Puis des fois, ils nous collent en plus une postface pour nous expliquer ce qu'on vient de lire (des fois qu'on serait trop con pour comprendre). Ça m'énerve, toutes ces pages inutiles ; ça détruit la chlorosphère.
Non, chez Kurt, c'est différent. La préface est un pont, un passage en douceur entre le monde réel et la fiction. La préface est déjà un peu le roman, et le premier chapitre est encore un peu la préface.

Cette fois, Kurt franchit un pas de plus, car j'ai l'impression que ce roman n'est qu'une longue préface en 63 chapitres et un épilogue (et une pré-préface).
C'est un joyeux bordel, en tout cas. Un mélange bizarre de fiction, de souvenirs (dont certains sont peut-être réels), et de considérations loufoques.

Va bien falloir que j'explique un peu ce qu'est le timequake...
C'est bien simple : le 13 Févier 2001, l'univers a décidé pour on ne sait quelle raison d'opérer un saut temporel de dix ans en arrière, si bien que tout le monde se retrouve à vivre une seconde fois la même période de dix ans, en en étant pleinement conscient, mais sans pouvoir rien y changer. Tout le monde reproduit ("rerun") les mêmes actions et prononce les mêmes paroles une seconde fois.
Idée complètement barge, mais littérairement géniale.

A la fin de la carrière et de la vie de Vonnegut, le personnage de Kilgore Trout reçoit enfin la place d'honneur qu'il méritait.
C'était jusqu'ici un double discret, un fantôme énigmatique qui faisait quelques apparitions dans plusieurs romans de Kurt. Et là, Kurt a fait ce fantastique cadeau à Kilgore : il l'a tout simplement rendu RÉEL.

Timequake est un roman circulaire. Ce n'est pas étonnant, puisqu'on parle de boucle temporelle. J'ai déjà eu l'occasion de le dire ; chez Vonnegut, il y a toujours une recherche formelle, qui est probablement pour une bonne part dans le fait que les thèmes de ses romans fonctionnent si bien (franchement, construire un roman qui tient debout sur les prémisses de "Timequake", c'est pas donné à tout le monde).
Dans son livre, Kurt nous parle d'un roman, "Timequake one", dont celui-ci serait une ré-écriture. Il nous raconte aussi différents romans de Trout. Un roman qui raconte des romans, c'est très récursif, comme de juste. En plus, "Timequake" a été publié en 1997, soit en pleine période de "rerun", selon Kurt... et tous les écrivains actifs à cette période ont bien sûr été forcés de ré-écrire une seconde fois les mêmes oeuvres.

Je me suis évertué pendant longtemps à chercher le plus grand écrivain de Science Fiction, jusqu'à ce que je rencontre enfin Vonnegut.
C'est en effet un des rares écrivains qui vous proposent quelque chose de vraiment différent. Est-ce que ce n'est pas justement ce qu'on devrait attendre d'un grand écrivain de SF ? Quoique, Vonnegut ne fait pas tout à fait de la SF. Peut-être qu'il ne fait pas non plus tout à fait de la littérature. Mais il ne faut pas trois phrases pour reconnaître qu'on est dans un roman de Vonnegut. Et dans ce cas précis, il s'agit en plus d'un grand roman de Vonnegut. S'il y avait un timequake là maintenant, je le relirais une seconde fois avec plaisir.

"Then again, I am a monopolar depressive descended from monopolar depressives. That's how come I write so good."

mardi 15 décembre 2009

"De chair et de cendres" - Ehud Havazelet

Oubliable, par Ingannmic.


"De chair et de cendres" est un roman sur des êtres égarés, des individus qui à un moment de leur vie ont connu un drame ou subi un manque qui les ont laissés à jamais infirmes -au sens affectif du terme-, incapables de communiquer avec autrui, de maîtriser leur colère, ou encore de trouver tout simplement un sens à leur existence.
Il y a Sol, le père juif, originaire de Russie, qui a connu l'enfer des camps, où il a perdu toute sa famille.
Il y a son fils Nathan, médecin, qui entretient des relations parfois perverses avec les femmes, et qui a coupé tout lien avec Daniel, ce frère qu'il a pourtant tant admiré.
C'est justement suite au décès de Daniel dans des circonstances obscures que Sol et Nathan ont fait le voyage à San Francisco.

Le récit progresse par bribes, alternant les souvenirs des divers protagonistes, insistant sur les regrets des uns, les rancoeurs des autres, tous affichant comme point commun un immense mal-être.
En tant que seul survivant de sa famille, Sol parvient difficilement à s'autoriser un quelconque bonheur. Taciturne, dur avec ses enfants, il est comme un étranger qui n'aurait pas appris le langage de l'affectif, du relationnel. Les souvenirs de son enfance, qui le hantent, mais qu'il n'a jamais voulu évoquer devant ses fils, creusent entre ces derniers et leur père une incompréhension mutuelle devenue insurmontable. L'auteur pose ainsi la question d'une certaine forme d'héritage que peut transmettre un rescapé de la Shoah. Il ne s'agit pas ici de la transmission d'un témoignage, mais de celle, moins tangible, de la conséquence des déréglements psychiques et sentimentaux qui affectent, pour toujours, l'individu. Sol a légué à ses fils, de façon inconsciente, par son mutisme et sa froideur, un malaise profond et indéfini, d'autant plus difficile à combattre qu'ils ne peuvent en identifier l'origine.

En dépit de la problématique posée, qui peut effectivement sembler intéressante, j'ai refermé ce livre avec le sentiment que je n'en conserverai pas un souvenir inoubliable... Ehud Havazelet y évoque des destins fort, mais le problème, c'est qu'il ne fait que les évoquer, justement, lançant des pistes qu'il n'explore jamais vraiment à fond. Cela tient sans doute au fait qu'il passe rapidement d'un personnage et d'un fragment de souvenir à l'autre, pour finalement ne s'attarder sur aucun, ce qui laisse au lecteur l'impression d'avoir croisé ses héros sans avoir jamais fait leur connaissance.

samedi 12 décembre 2009

« En attendant l’orage » - Graham Joyce

Encore un bon cru !, par Ingannmic.

Voilà une lecture qui rallonge encore la liste des auteurs/romans que je découvre en allant fureter dans la cave de Thom. Il faut dire qu’étant rarement déçue (si, si c’est tout de même déjà arrivé), ladite cave est devenue une source d’inspiration régulière.
Encore une fois, il s’agit là d’une chouette découverte !

James, Sabine et leurs filles Beth et Jessie passent leurs vacances d’été en Dordogne, dans une vaste ferme rénovée entourée de champs de maïs. Ils sont accompagnés de trois amis : un couple et l’ex-secrétaire de James.
Le poids des secrets que dissimulent les uns et les autres se fait rapidement sentir, instaurant des tensions, ressuscitant les rancunes et les jalousies, entretenant un climat de suspicion.
La principale force d’ « En attendant l’orage » réside dans la subtilité avec laquelle l’auteur installe cette atmosphère lourde, chargée de conflits latents, qu’il met en parallèle avec les conditions météorologiques, comme si les perturbations du ciel se faisaient l’écho des déséquilibres humains. A moins que ce ne soit l’inverse ? Car tout est question de point de vue : selon l’angle d’approche qu’adopte le lecteur, l’interprétation des événements qui se déroulent dans le roman peut être sujette à variations. Certains y décèleront un parfum de fantastique, d’autres préfèreront y voir un drame psychologique… le mieux restant sans doute de ne pas réduire ce roman à un genre particulier, mais de se laisser embarquer par le talent de Graham Joyce, l’observer faire doucement émerger les démons de chacun, qu’ils soient réels ou imaginaires, inspirés par l’angoisse (de vieillir, de grandir, de passer à côté de sa vie…) ou par la folie.

jeudi 10 décembre 2009

"Le seigneur des porcheries" - Tristan Egolf

La revanche des "moins-que-rien", par Ingannmic.


Ne vous laissez pas décourager par l’interminable et obscure 1ère phrase qui ouvre « Le seigneur des porcheries ». Les mystérieux termes qui y sont employés –« trolls, Village des nains, Hessiens des Coupe-gorge et autres citrons »-, vous seront expliqués en temps voulu, tout comme les événements qui ont mené à l’effroyable « crise » dont il y est question vous seront minutieusement exposés.
Mais d’abord, nous allons faire la connaissance de John Kaltenbrunner, héros anti-conventionnel qui, pour son malheur, est né à Baker, l’archétype du patelin de bouseux, où la médisance, la bigoterie, l’intolérance, l’hypocrisie et la bêtise règnent en maîtres depuis toujours. Enfant unique de la veuve d’un cadre des exploitations minières de la ville, John affiche dès son plus jeune âge sa différence : ainsi, à 8 ans, alors que ses professeurs le considèrent comme un attardé, il a remis à flot la ferme familiale délaissée par sa mère, et mis sur pied un élevage florissant de volailles. Investi corps et âme dans les projets d’extension dudit élevage, il aurait pu s’accommoder de sa solitude, du rejet subi de la part des autres enfants, mais une succession de malheurs, survenue alors qu’il n’est encore qu’adolescent, va irrémédiablement changer le cours de sa vie…

« Le seigneur des porcheries » est un roman dense, foisonnant, difficile aussi, en raison de son intense dimension tragique.
Deux phases principales se distinguent dans l’histoire de John. Dans un premier temps, il cumule une poisse de tous les diables et de telles vicissitudes que l’on se demande où il trouve la force de ne pas sombrer dans la folie, voire tout simplement de survivre… La deuxième partie sera celle de la revanche, celle où John mettra le nez des péquenots de Baker dans leur merde, au sens propre comme au figuré…
Et à ce moment-là, Tristan Eglof est si bien parvenu à nous gagner à la cause de son anti-héros, que l’on applaudit des deux mains ! On se réjouit de voir les plus miséreux, les plus méprisés, avoir pour une fois l’avantage sur ceux qui habituellement les conspuent. Le sous-titre du roman est d’ailleurs éloquent : « Le temps venu de tuer le veau gras et d’armer les justes ».
L’auteur semble avoir exprimé dans ce roman tout son dégoût pour une société profondément injuste, toute son amertume envers un système où les plus faibles sont anéantis, toute sa haine pour ceux qui, se croyant détenteurs d’une morale infaillible, font preuve d’étroitesse d’esprit et de méchanceté.
Rien n’échappe à sa plume acérée, et surtout pas les instances censées représenter les fondements de la communauté de Baker : l’école est « un reliquat pétrifié du principe de Satan le malin géré par des créationnistes irréductibles, des paranoïaques de la guerre froide », la justice condamne les innocents et laisse courir les coupables, et tout est à l’avenant, Tristan Eglof usant d'un ton à la fois désespéré et grinçant, et nous livrant une véritable orgie de métaphores irrésistibles.

C'est à la fois à rire et à pleurer !

mardi 8 décembre 2009

"Leaving Las Vegas" - John O'Brien

Love story, par Zaph



Pendant environ cinquante pages, nous suivons les pas de Sera. Sera est prostituée à Las Vegas. Cette ville est un élément capital de l'histoire, en est le mauvais génie. Ville bidon par excellence, artificielle, ville en trompe-l'oeil, des décors clinquants masquant l'horreur ou le néant. Les américains ont tenté de reléguer dans une île au milieu du désert le jeu, l'alcool, le sexe. Un Jurassic Park du vice. Île à l'intérieur de cette île : Sera.
Elle est la résignation personnifiée. Elle est pute comme on a les yeux bleus. C'est comme ça. On a envie de lui crier "Non !". Mais il n'y a pas d'horizon ; au delà des limites de la ville, derrière le dernier hôtel, il n'y a rien, le désert. Elle accepte, même les clients tordus, même un proxénète salaud, même les coups. De toute façon, on ne peut pas fuir plus loin que Vegas. Vegas est le terminus de l'humanité.

Deuxième partie. Nous laissons Sera pour suivre Ben.
C'est peu dire que Ben est un alcoolique. Ben passe ses jours et ses nuits à boire. Même qu'il ne pense qu'à ça. Il s'est bien sûr fait virer de son boulot. Donc, il n'a plus qu'une seule et unique activité (je parie que vous avez deviné laquelle).
Un seul petit souci : que faire si on se réveille à trois heures du matin avec une grande soif, et tous les magasins d'alcool fermés ?
Une solution : déménager à Las Vegas, là où l'alcool coule à toute heure.
Forcément, Ben et Sera vont se rencontrer, attirés comme les deux pôles d'un aimant. Sera ayant comme seule préoccupation de continuer à vivre, et Ben ayant comme seule perspective de mettre un terme à sa vie.

"He will feel her heart beat and sit in joyous wonder of her, someone who takes the trouble to work so hard just to live so hard: a neat trick."

Je ne vais pas vous raconter la fin. Mais n'espérez pas trop un happy end quand-même.
Le film m'avait bouleversifié, et le livre, bah, c'est la même chose.

Je me demande si c'est pas tout simplement l'ultime histoire d'amour que ce bouquin raconte. Enfin, d'habitude, l'amour, ça rime avec espoir, avec rêve, avec bonheur (ça doit être pour ça que les poètes parlent souvent d'amour, c'est facile pour les rimes). Même quand ça se termine mal ; même dans "Roméo et Juliette", les amants sont réunis dans la mort (pour toujours quoi ! si c'est pas mignon !). Mais si on retire tous ces attributs, qu'est-ce qui reste ? On pourrait dire qu'il reste l'huile essentielle de l'amour.
C'est quand on n'attend rien, qu'on sait que tout va mal, et va aller plus mal encore, qu'on est même finalement incapable d'aimer, mais qu'on ne peut quand-même résister à l'amour. L'amour est plus fort que tout, mais il ne triomphe de rien, voilà le constat de John O'Brien.

C'est pas tous les jours qu'un bouquin rentre directement dans mon top 10, mais c'est le cas ici (je dois avouer qu'il y a probablement bien plus que dix livres dans mon top dix, mais ça n'enlève rien au mérite de celui-ci).

vendredi 4 décembre 2009

« Dieu reconnaîtra les siens » - Elmore Leonard

L'habit ne fait pas le moine, par Ingannmic.


Je m’attendais à un roman grave et sérieux…
A ma décharge, je ne connaissais pas Elmore Leonard, et sans doute ai-je été induite en erreur par cette sombre couverture.
Et d’ailleurs, le début de l’histoire a d’abord conforté cette impression : nous sommes au Rwanda, juste après le génocide des Tutsis par les Hutus. Terry Dunn, missionnaire américain en charge de la paroisse d’Arisimbi, ne confesse plus les fidèles dans l’enceinte de son église depuis que les corps des 47 personnes qui ont été assassinées sous ses yeux y pourrissent.
Suite au décès de sa mère, il rentre aux Etats-Unis.

Bien vite, nous découvrons que le Père Dunn est un drôle de prêtre, qui se contente de dire la messe à Pâques et pour Noël, et qui entretient avec sa gouvernante Rwandaise des relations que l’on peut difficilement qualifier de chastes ! Et le reste du récit est à l’avenant, peuplé de personnages hauts en couleur, qui contournent avec allégresse les règles de la morale, de la légalité et de la bienséance.
Sous le couvert d’une intrigue aux ingrédients somme toute banals (meurtres et arnaques…), Elmore Leonard envoie valser avec insolence les pseudos valeurs sûres censées consolider de leur ciment l’équilibre de nos sociétés dites « civilisées » -la justice et la religion, notamment- et nous rappelle que « l’habit ne fait pas le moine » (c’est le cas de le dire !), l’humanité se dissimulant parfois sous des apparences trompeuses.
Et là où il fait fort, c’est qu’en même temps qu’il fait preuve d’un sens de la dérision parfois hilarant, cela ne l’empêche pas de traiter par ailleurs avec beaucoup de justesse le thème du génocide rwandais.

jeudi 3 décembre 2009

"Histoire de Lisey" - Stephen King

THE King, par Ingannmic.


Cela fait deux ans que Scott Landon, écrivain célèbre, est mort. Sa veuve, Lisey, se décide enfin à mettre de l'ordre dans le bureau de son défunt mari.
Se doute-t-elle qu'en s'attelant à cette tâche, elle s'engage dans une épreuve extrêmement douloureuse et dangereuse, et qu'elle va devoir exhumer de sa mémoire des souvenirs qu'elle a jusqu'à présent préféré garder enfouis au plus profond d'elle-même ?

C'est sur le chemin de ces souvenirs que nous accompagnons Lisey. Le couple qu'elle formait avec Scott pouvait par bien des aspects être qualifié d'"idéal" : ils éprouvaient l'un pour l'autre un amour et une confiance indéfectibles, et parlaient même un langage qui leur était propre, auquel l'écrivain avait initié sa femme, composé de jeux de mots, de termes inventés, qui souvent la faisaient rire. Mais elle savait aussi que la volubilité -orale et littéraire- de son mari camouflait une part ô combien obscure de lui-même, Lisey et l'écriture représentant quant à elles la part de lumière de son existence.

C'est à une incursion sur la frontière qui sépare la raison de la folie que nous invite Stephen King, explorant à la fois les mécanismes qui font basculer dans la démence et ceux que l'esprit met en oeuvre pour résister à ses démons, en les maintenant dans le déni, ou en les exorcisant par l'écriture, par exemple. Tout cela en jouant avec nos nerfs, ainsi qu'il sait si bien le faire, en instillant en nous le sourd pressentiment que le pire est toujours à deux doigts de se produire, et en nous interpellant sur nos propres frayeurs, celles, irraisonnées mais incontrôlables, qui sont issues de l'enfance (la peur du noir, ou des monstres...). Et ce qui fait véritablement froid dans le dos, et que l'on retrouve dans nombre de ses romans, c'est que l'auteur parvient -presque ?- à nous persuader que l'horreur est autant à l'intérieur de nous, que le fait d'une cause extérieure. Oui, car bien que Stephen King, dans "Histoire de Lisey", rende visible la face obscure de l'esprit, en la matérialisant sous la forme d'un monde et de créatures imaginaires, je n'ai pu m'empêcher de penser qu'il s'agissait là d'une parabole lui permettant de décrire le puits insondables des dérèglements de l'inconscient. Un puits qui, s'il est le réservoir de notre monstruosité, peut aussi se révéler être celui de notre créativité et de l'expression de nos plus chers désirs.

Il y a bien longtemps que je n'avais pas lu de roman du "maître de l'horreur", et il m'a époustoufflée. Il déploie dans ce récit une inventivité incroyable et une très grande maîtrise de l'intensité dramatique. Je me suis attachée à la courageuse Lisey et à son malheureux mari d'autant plus facilement qu'en dépit de l'aspect tragique de leur histoire, ils font preuve d'une générosité et d'une affection l'un envers l'autre très émouvantes.

Nard ! Fin !

Lire les avis de Thom, Ananke et Laiezza.

mercredi 2 décembre 2009

"Le livre des illusions" - Paul Auster

Discussion de comptoir, par Ingannmic et Zaph


- Tiens, salut Zaph, ça va ? Que lis-tu, en ce moment ?

- Ing, tu sais très bien ce que je lis, puisqu'on a décidé de le lire ensemble. Je lis "The book of illusions" de Paul Auster (sauf que moi, je le lis en VO, nananère). C'est pas parce que tu l'as terminé depuis une semaine qu'il faut en profiter pour rappeler une fois de plus que je suis un gros lambin !

- C'est vrai, où avais-je la tête (loin de moi l'idée de me moquer de toi, pour qui me prends-tu) ?
Et qu'en as-tu pensé ? En ce qui me concerne j'ai beaucoup aimé, surtout le procédé qu'utilise Paul Auster pour imbriquer les histoires les unes dans les autres...

- Moi aussi, j'ai beaucoup aimé. C'est vrai, je suis d'accord sur le procédé. Mais ce qui est remarquable, c'est qu'il ne semble pas du tout lourd. Pourtant, j'ai eu peur un moment, parce que raconter un film pendant des pages et des pages, c'est périlleux ! Mais Auster réussit à le faire très bien passer.
Et puis, ce qui est stimulant, c'est que non seulement les histoires sont imbriquées, mais elles se répondent de manière très subtile. Je ne suis pas sûr d'avoir détecté toutes les correspondances.

- Moi non plus.
Ce qui est fort, quand même, c'est qu'il parvient à nous absorber dans un espace-temps à part. Je m'explique : quand il nous raconte en détail les films d'Hector Mann, on oublie qu'on est en train de lire un roman qui lui-même parle d'un livre qui traite de ces films... pour être entièrement plongé dans ledit film ! Je crois que c'est dù au style très simple et descriptif de l'auteur : il s'oublie pour laisser la place à l'histoire et aux faits. Du coup, ça laisse la part belle à l'imagination du lecteur.

- Pour parler du thème (d'un des thèmes), il y a un rapport clair entre la destruction d'une oeuvre et la mort de son auteur, non ? On dit que les oeuvres d'art sont éternelles, ou confèrent une sorte d'immortalité à leur auteur. Est-ce que pour vraiment tuer un artiste, il faut aussi détruire son oeuvre ? Finalement, il n'y a que Chateaubriand qui s'en sort bien, dans l'histoire...

- Oui, si l'on considère que l'artiste recherche l'immortalité et la reconnaissance. Dans le cas d'Hector Mann, il m'a semblé que l'art était plus un but en soi qu'un moyen, puisqu'il n'a pas l'occasion de partager ses créations avec un public. En même temps, il semble le regretter puisqu'il considère cette non-diffusion de ses oeuvres comme une punition... mais il ne peut s'empêcher malgré tout de créer, et ce, sans les contraintes et les influences que peuvent habituellement subir les artistes, lorsqu'ils doivent rendre des comptes, se plier aux exigences commerciales du marché. Et il en résulte des oeuvres véritablement originales, novatrices. Serait-ce cela, l'art véritable ? Celui qui se suffit à lui-même, et dont la seule conception serait pour l"artiste un aboutissement ?
A vrai dire, Paul Auster m'a donné l'impression de poser ces questions sans donner de réponse, parce qu'il n'y a sans doute pas de réponse, tout simplement. Il explore, et nous fait explorer en même temps, les mécanismes qui poussent l'homme à réaliser des oeuvres d'art, et ceux qui poussent d'autres hommes à ressentir ces oeuvres, à être fascinés par elles... avec l'exemple de Zimmer, le personnage écrivain, qui lui, se plonge dans l'étude des films d'Hector Mann par instinct de survie, comme une bouée à laquelle il se raccroche pour ne pas sombrer après la mort de sa famille. Ainsi qu'il le dit lui-même, "(...) c'était alors pour moi la seule façon de vivre sans m'écrouler en morceaux".

- Oui, d'ailleurs, je ne parlais pas tellement de la diffusion de l'oeuvre, mais de sa simple existence. Mais c'est vrai que les interprétations sont multiples, et c'est ce qui est chouette.
Un autre aspect qui m'a marqué, c'est que malgré l'histoire à couches, les personnages sont bien dessinée. Même Hector Mann qui n'est présenté que de manière indirecte, est un personnage qui acquiert finalement une certaine richesse. Même les personnages secondaires sont habilement brossés, tu ne trouves pas ?

- C'est vrai. J'ai lu deux ou trois autres livres depuis, et pourtant, je me souviens très bien de tous ces personnages, y compris de ceux qui n'apparaissent qu'un court laps de temps, et aussi de ceux qui apparaissent dans les films d'Hector ! Je crois que c'est parce que comme je le disais plus haut, le style d'Auster exhorte le lecteur à l'imagination, et du coup, on s'investit complètement dans la lecture : on "voit" les personnages, et c'est vrai qu'en cela son style descriptif nous aide beaucoup. En fait, son livre est comme un film écrit...

- C'est sûr, il a le truc pour créer des personnages.
Je me souviens aussi des personnages de "Brooklyn follies" que j'ai lu il y a un bout de temps. En fait, je crois que je préfère encore celui-là. Mais c'est marrant, il parle aussi des thèmes de l'écriture et de la mort. Et toi, tu as lu d'autres livres d'Auster ? Quel est ton préféré ?

- Ma connaissance de cet auteur est très limitée : avant "Le livre des illusions", je n'avais lu que "Cité de verre" et "Revenants", qui sont les deux premiers volumes de ce qu'il a appelé sa "trilogie New-Yorkaise". J'avais bien aimé ces singuliers petits ouvrages (surtout le premier), que j'ai trouvés originaux. Mais j'ai tout de même préféré celui-là, et nul doute que j'en lirai d'autres (pourquoi pas "Brooklin Follies", justement ?).

- Ah, celui-là, je te le conseille. Je suis sûr que tu aimeras !
Lire aussi l'avis de Thom

mardi 1 décembre 2009

"Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" - Stefan Zweig

C'est un complot, par Zaph


J'avais pas spécialement l'intention de lire "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme", de Stefan Zweig. Même pas du tout.
Non, moi je voulais lire "Le joueur d'échecs", du même auteur. Comme j'avais déjà lu "Le maître de go", de Kawabata, je me disais que ça faisait un beau programme : les deux plus beaux jeux d'esprit évoqués par deux auteurs suicidés. J'aurais pu ainsi m'adonner à la littérature comparée (le troisième plus beau jeu d'esprit).
Mais on croirait que les lecteurs de ma bibliothèque sont à l'origine d'un grand complot pour m'empêcher de suivre peinard mon programme de lecture. Tous les exemplaires du "joueur d'échecs" étaient empruntés jusqu'à la fin du monde. Alors, voilà, je me retrouve avec "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme".
Bon, ce livre n'est pas si mauvais. Surtout après un certain retournement de situation (quoique un peu attendu quand-même) que je ne vais pas révéler pour préserver l'intérêt de ceux qui n'ont pas encore lu le livre. L'histoire est bien construite, et le style, malgré un caractère un peu désuet, n'est pas désagréable.
Mais quelque chose m'ennuie. C'est que le ressort de l'histoire repose principalement sur une rigidité morale et des conventions qui ne sont plus guère de mise aujourd'hui. Au fond, cette femme (qui par ailleurs est veuve) ne fait que s'offrir une petite partie de jambes en l'air pour son plus grand bien et celui de son amant. Est-ce qu'il y a là de quoi la plonger dans des abîmes de culpabilité et de honte pour le reste de sa vie ? Non, vraiment, ce genre de romantisme là ne me branche pas.

lundi 30 novembre 2009

"The color of magic"- Terry Pratchett

La parole magique par Anne


She who must not be named, dragons, mages et un anti-hero. Si vous lisez ces mots vous allez croire que je vais parler d’un livre de Harry Potter. Mais rien n’est moins vrai. Je viens de finir le premier tome (écrit en 1983) de la série de Disque-monde de Terry Pratchett . J’ai dans ma pal le deuxième acheté en solde il y a deux ans déjà et ce n’est que cette semaine que j’ai réussi à emprunter "The colour of magic" à la bibliothèque. Il a beaucoup de fans ici il parait.

Twoflower est un touriste venu d’un ville très riche du Counterwieght Continent. Le touriste innocent emporte un gros coffre mystérieux plein d’or. Dans un pays où l’or est rare et la canaille partout on est sûr d’avoir des ennuis. C’est à Rincewind (un mage raté parce qu’il ne connaît qu’une formule magique dont il ne connaît même pas l’effet) de protéger Twoflower et de l’emmèner chez lui. Attaques de dragons, naufrages, incantations, la Mort, rencontres inattendues – les mésaventures du duo sont pleines de surprises désagréables. Sauf pour le touriste qui est ravi de voir toutes ces créatures dont il avait rêvé toute sa vie. Même le bord du disque-monde ne lui fait pas peur.....

Je dois admettre que j’avais beaucoup de mal à démarrer dans ce livre. Ce qui n’est pas très étonnant car moi et les livres fantasy ça ne fait pas toujours bon ménage tout de suite. J’ai du mal à m’adapter aux noms des héros qui souvent sont trop durs à prononcer et encore plus difficile à retenir. En plus, ça me prends quelques chapitres avant que je me sente chez moi dans un monde imaginaire. Mais déjà très vite je me suis laissée emporter en voyage sur ce disque, ce monde plat qui est soutenu par quatre éléphants et eux-mêmes juchés sur la carapace de la Grande A’Tuin, une gigantesque tortue naviguant lentement dans le cosmos. Si l’on part en voyage avec Rincewind et Twoflower et son coffre et sa boîte noire intrigante on est sûr qu’on ne va pas s’ennuyer.

Un livre fou, plein d’humour et agréable à lire.

Lisez aussi la critique de Sandrounette

dimanche 29 novembre 2009

"L'affaire Jane Eyre" - Jasper Fforde

Un gentil délire par Mbu

En lisant l’article de Sandrine sur Jasper Fforde, je me suis dite « voilà le genre de bouquin fait pour se détendre et s’évader un peu ». Et c’est exactement ce qu’il est. Une grosse plaisanterie qui joue sur les réalités – allant jusqu’à affecter la copie que l’on tient en main, puisqu’elle est publiée selon les critères de Goliath, la seule, l’unique multinationale à laquelle sera confrontée l’héroïne du roman.

Héroïne, entichée d’un dodo, qui porte le nom de Thursday Next (Jeudi prochain) et qui court après le méchant Acheron Hades, génie invulnérable et doté de pouvoirs spéciaux, aux plans purement diaboliques avec ce petit manque d'originalité, qu'il court aussi après l'argent. (Mais il se rattrape, en kidnappant Jane Eyre.) Les autres personnages du roman n’échappent pas non plus à l’homophonie et aux références mythologiques dans la construction de leurs noms.

L’affaire Jane Eyre nous entraîne donc dans une Angleterre uchronique dans laquelle le lecteur découvre peu à peu les différents codes, les différentes réalités. Ici, la guerre de Crimée n'a jamais pris fin et il est parfaitement normal d'avoir fait son service militaire en Crimée, ou de posséder une version de clone de dodo. La police s'occupe autant des criminels que de littérature et du temps. Si on s’étonne à la première apparition d’un drôle de père voyageur temporel qui mélange les époques et s’amuse à changer les références, à réparer, à bricoler l’histoire. On s’étonne moins à l’apparition d’un loup garou. Car dans ce monde obsédé de littérature, qui utilise les mêmes références que le notre, mais pas les mêmes valeurs, tout est possible.

L’histoire est rondement menée, avec des dialogues plein d’humour et beaucoup d’originalité. Bref, on se laisse volontiers embarquer dans ce délire très sympa.

samedi 28 novembre 2009

« Une page d’histoire et autres nouvelles » - Romain Gary

Inégal, par Ingannmic.


La maîtrise de la nouvelle est un art difficile… il faut en peu de mots capter l’attention du lecteur, donner de la consistance au récit, et surtout éviter de laisser l’impression que cette forme d’expression littéraire a été choisie par facilité.
« Une page d’histoire et autres nouvelles » confirme bien la difficulté à éviter ces écueils : en effet, sur ces cinq courts récits, deux m’ont véritablement plus, les autres me laissant un vague sentiment d’inachevé.

Les textes que j’ai aimés ouvrent le recueil, et s’intitulent « Le luth » et « Le faux ». Dans le premier, un diplomate en poste à Istanbul réalise, alors qu’il est âgé de 57 ans, qu’il est sans doute passé à côté d’une vocation artistique… La fin de l’histoire est tout à fait surprenante, d’un cynisme glaçant, et pourtant, elle n’est que suggérée ; c’est le lecteur qui devine, atterré, la terrible issue du récit. Cette nouvelle mériterait à elle seule qu’on lise ce recueil !
Le second texte –« Le faux », donc- met en scène un riche collectionneur d’art aux origines plus que modestes, qui se montre intransigeant quant à l’intégrité dont on doit faire preuve lorsqu’il s’agit de reconnaître l’authenticité d’une œuvre. Une inflexibilité dont il refusera de se défaire, quitte à se montrer particulièrement cruel. Romain Gary parvient en peu de mots à brosser un captivant tableau de ce que la nature humaine peut avoir d’intéressant lorsqu’elle oscille à la limite de la folie.

Les trois autres textes (« Noblesse et grandeur », « Une page d’histoire », et « Les habitants de la Terre ») sont eux aussi des variations sur le thème de la démence, mais ne possèdent pas la subtilité et l’aboutissement des deux premiers. Ils évoquent des pays en guerre (il s’agit clairement de la 2nde guerre mondiale) et mettent en scène aussi bien des bourreaux que des victimes de la folie meurtrière des hommes.

Je ne connaissais pas Romain Gary, et cette activité autour des « écrivains suicidés » a été l’occasion d’exhumer de ma PAL ce petit ouvrage, publié dans la collection Folio 2 Euros, qui est un extrait du recueil de nouvelles « Les oiseaux vont mourir au Pérou ».
Sans doute n’est-ce pas le meilleur choix pour découvrir cet auteur, et j’ai bien l’intention de lire un de ses romans.

jeudi 26 novembre 2009

"Si c'est un homme" - Primo Levi

Survivre pour mourir par Anne

"Incroyable", c’est ce que j’ai pensé en lisant ce livre, et c’est exactement ce que les nazis ont voulu qu’on pense après la guerre – que ce qu’ils avaient fait était tellement incroyable que personne ne le croirait jamais. Ils ont dit aussi : "personne ne sera là pour témoigner, nous allons détruire toute preuve". Mais là ils ont eu tort : il y a des survivants, il y a bien des preuves.

Primo Levi est arrêté en février 1944, en Italie. Il est déporté à Auschwitz. Dans son livre "Si c’est un homme" il décrit la vie dans ce camp de détermination. Il décrit, observe et questionne. Il décrit la lutte quotidienne pour survivre à ce système monstrueux des nazis qui faisait de l’homme un être sans dignité, sans identité et sans aucun caractère humain. C’était une lutte de chacun contre tous et de chacun pour soi. Incroyable que certains ont pu survivre à ce régime inhumain : travail dur, nourriture pauvre, presque sans vêtements quand il fait -15C, Et quand on a faim et froid, quand on n'a plus que la peau sur les os et encore moins que ça, quand rien ne vous intéresse que survivre encore une journée qu'est-ce qui reste de l'homme qui déjà n'est plus rien qu'un numéro? ... Il n'en reste plus rien du tout car un homme qui vit dans de telles conditions n'a plus de place pour des sentiments ou la moralité.

Le témoignage de Levi "est devenu un livre qu'il importe à chaque membre de l'espèce humaine d'avoir lu pour que la nuit et le brouillard de l'oubli ne recouvrent pas à tout jamais le souvenir de l'innommable, pour que jamais plus la question de savoir "si c'est un homme" ne se pose". Malheureusement même aujourd’hui les média nous montrent que dans le monde entier cette question se pose toujours.

mardi 24 novembre 2009

"Histoire d'une vie" - Aharon Applefeld

Empathie, par Ingannmic.


C'est presque pêle-mêle qu'Aharon Applefeld nous livre les souvenirs d'une enfance à la fois tragique et extraordinaire. Fils unique d'un couple de "bourgeois juifs assimilés" d'une petite ville des Carpates, sa vie bascule avec l'arrivée de la guerre, qui fait de lui un orphelin. Il va connaître la déportation, puis la fuite et la survie, seul dans la forêt, après son évasion du camp où il était interné.

J'ai ressenti plusieurs fois, au cours de ma lecture de l' "Histoire d'une vie", l'impression de recevoir un coup de poing au ventre, tant ce récit exprime de souffrance. Et pourtant, nulle description, ici, des horreurs vécues par l'auteur dans le ghetto ou dans le camp de déportés où il échoue à l'âge de 8 ans... il ne s'étend pas non plus sur les mauvais traitements que lui firent subir les personnes chez lesquelles il trouva refuge après son évasion dudit camp.
Et comment le pourrait-il ? N'étant, justement, alors qu'un enfant, il a oublié le nom des gens, des lieux, les dates, et le déroulement précis des événements. Ce qu'il a gardé de ces années de guerre, c'est une mémoire corporelle -quasi cellullaire- de sensations physiques intenses, de faim, de soif, de danger, qui sont restées gravées en lui, et qui le hantent souvent de leurs réminiscences. Ces épreuves ont également inscrit dans son corps la méfiance à l'égard des autres, et aussi à l'égard des mots, car ce sont les actes qui, en temps de guerre, prennent de l'importance, et vous permettent de savoir à qui vous pouvez vous fier. De plus, lorsque, pour survivre, vous devez cacher votre identité, taire vos origines, la prudence vous conseille de vous taire tout court. C'est pourquoi les enfants de la guerre sont devenus des enfants du silence, ou des infirmes du langage, bégayant, parlant trop fort, avalant les mots...
Seulement, "sans langage, je suis semblable à une pierre", écrit l'adolescent Applefeld dans son journal. Et c'est donc un véritable combat qu'il va devoir livrer avec ses démons pour se réapproprier ce langage, l' enjeu étant de redécouvrir qui il est, et de se réconcilier avec lui-même. Un combat d'autant plus difficile qu'il se trouve alors en Israël, et que son mutisme, son manque d'estime de soi, et sa faible constitution ne sont pas vraiment en adéquation avec les prérogatives de cette nation en construction : "Oublie, prends racine, parle hébreu, améliore ton apparence, cultive ta virilité". Or, comment oublier quand la mémoire de la guerre imprègne chaque parcelle de votre corps ? Pourquoi ne retenir comme langage que l'hébreu lorsqu'à la maison, vos parents parlaient allemand ou yiddish ?
Bien qu'il comprenne l'attitude des jeunes de sa génération, qui ont fait le choix de renier leur passé, d'annihiler en eux toute trace de faiblesse, qui refusent d'élever leurs enfants dans l'héritage de la douleur et de la honte, lui préfère apprendre à accepter ce qu'il a vécu hier, car c'est ainsi qu'il pressent qu'il pourra devenir adulte. C'est en effet ce qu'il a perçu, enfant, en vivant avec ses parents, puis au cours de la guerre, qui a déterminé, de façon définitive, son rapport aux autres, aux sentiments, aux mots. Il a été témoin du pire et du meilleur dont l'homme est capable, il a vu "la vie dans sa nudité", et il a appris à aimer la faiblesse, qu'il estime être "notre essence et notre humanité".

L'auteur nous décrit des années de solitude et de souffrance, certes, mais aussi des moments de bonheur simples, qui ont agrémenté sa petite enfance, ainsi que quelques rares mais belles rencontres grâce auxquelles il a pu préserver sa foi en l'homme. On ressent intensément le chemin douloureux qu'il a du parcourir pour maîtriser ce langage dont l'apprentissage fut si difficile, mais qui, au final, lui a permis d'exprimer, par l'écriture, les sentiments tortueux qui sommeillaient en lui.
Alors, c'est vrai, "Histoire d'une vie" n'est pas un témoignage puisqu'il ne livre pas des faits datés, vérifiables, et en cela Aharon Appelfeld va à l'encontre de ce que certains attendent d'un "écrivain de la Shoah" (terme terriblement réducteur qui l'irrite d'ailleurs au plus haut point) mais lui estime que : "seuls des mots justes construisent un texte littéraire, et non pas le sujet". Son but n'est pas de témoigner, mais d'extirper de lui-même son ressenti des événements, l'écho qu'ils ont encore en lui, et qu'ils auront toujours... et en ce qui me concerne, ce but est atteint : il parvient à nous amener à une compréhension intime de ce ressenti, et à susciter ainsi beaucoup d'émotion.



Lire aussi l'avis de Thom.

lundi 23 novembre 2009

"La Nostalgie de l’ange" - Alice Sebold

Dans l'intimité de la douleur, par Mbu

Une fille de 14 ans est violée avant d’être assassinée. On ne retrouvera que son omoplate, et quelques objets.

C’est elle qui, depuis son paradis, nous raconte son histoire, en un chapitre. Car pendant le reste du roman, elle observe sa famille depuis son paradis, avec la nostalgie de l’ange qu’elle est devenue, incapable de se détacher non seulement de sa famille, mais de l’avenir qu’elle avait devant elle et des rêves qu’elle ne réalisera pas.

Elle observe sa famille, on l’observe avec elle.

Voilà un roman qui sur un ton presque froid, descriptif, pénètre l’abominable et entraîne le lecteur voyeuriste, dans le deuil et la douleur d’une famille et plus encore, dans les mécanismes de la résilience de ses membres, des amis, du futur petit ami qui n’a pas eu le temps d’en devenir un et du meurtrier, traité de la même manière.

L’originalité du roman est là d’ailleurs, dans la lecture de ce journal d’outre-tombe qui observe de l’extérieur, et qui « comprend » mieux chacun des personnages.

Alice Sebold a écrit deux livres, qui tournent autour du viol, dont elle a une expérience personnelle. Dans son premier roman, elle aborde cette expérience de manière autobiographique. Ici on retrouve le viol, mais l’autre, le Unlucky, celui où la victime ne survit pas. La démarche se conçoit : elle explore ici non plus la souffrance/résilience de la victime, mais celle de sa famille.

J’ai lu la version anglaise : The lovely bones. Je ne pense pas que j’aurais acheté La nostalgie de l’ange, titre plus kitsch. J’ai trouvé les personnages bien dépeints, attachants et réalistes. Dommage que la fin ne respecte pas la cohérence d’un récit qui tourne autour de la famille : le « happy end » est-il donc une obligation, lorsqu’on traite de sujets aussi lourds ? On voit ici une famille qui guérit : n’est-ce donc pas suffisant ? Pour un peu, je n’aurais pas été étonnée de voir débarquer Michael Landon. C’est là à mon avis le danger de la démarche.

jeudi 19 novembre 2009

« Water Music » - T.C. Boyle

Le roman de tous les romans, par Ingannmic.

Le Niger… fleuve ô combien mystérieux pour les Européens de cette fin du XVIIIème siècle. Dans quel sens coule-t-il ? Où se jette-t-il ? Telles sont les questions auxquelles Mungo Park, explorateur écossais, a décidé de répondre, et c’est la raison pour laquelle il se trouve en Afrique. Pour l’heure, il a été fait prisonnier avec son guide par Ali Ibn Fatoudi, émir de Ludamar, et il se retrouve en mauvaise posture…
Pendant ce temps, à Londres, l’anglais Ned Rise a une fois de plus trouvé une combine pour empocher le maximum de livres en un minimum de temps...

L’ennui, avec les romans à trame historique, c’est que leurs auteurs donnent parfois le sentiment d’y asséner d’indiscutables vérités sans faire preuve de suffisamment de distance pour rappeler qu’il s’agit avant tout d’un roman, avec toute la subjectivité et la créativité que cela implique.

Ca tombe bien : l’ambition de TC Boyle n’est pas de coller à la vérité historique, ainsi qu’il nous en informe en avant-propos de « Water Music ». Et pour ceux qui ne l’aurait pas bien compris, il nous le rappelle par la bouche de son personnage Mungo Park : « Tu ne vois donc pas tout ce que mes écrits auraient d’insupportablement ennuyeux si je m’en tenais aux faits purs et durs et ne m’autorisais pas à les embellir ? (…) mais mes lecteurs ne le supporteraient jamais ! Ils veulent des faits ? Qu’ils lisent donc Hansard ou la rubrique nécrologique du Times. Non, quand on ouvre un livre sur l’Afrique, c’est de l’aventure qu’on veut, du merveilleux, des histoires (…). Et moi, justement, des histoires, c’est exactement ça que j’ai l’intention de leur donner, à mes lecteurs. Des histoires ! »

Et des histoires, de l’aventure, TC Boyle nous en donne, effectivement, et même à foison ! Des sordides bas-fonds de Londres d'une saleté repoussante, où survivent des créatures plus misérables les unes que les autres, à l’implacabilité de l’Afrique, où d’insupportables chaleurs succèdent aux pluies torrentielles et délétères, il nous décrit un univers picaresque, barbare, paillard, que l’on découvre avec émerveillement. Parce qu’en dépit de la violence du récit, des destins malchanceux, misérables, que l’on y croise, le ton est gouailleur, parfois même hilarant… et l’auteur joue de ce paradoxe, avec une certaine distance non dénuée d’humour, comme lorsqu’il prétend par exemple que l’enfance de son héros Ned Rise aurait « donné le frisson à un Zola » ! Et c’est vrai qu’au cours de ma lecture, il m’est arrivée de songer à l’auteur de « L’assommoir », voire aux « Misérables » de Hugo, tant le mauvais sort et la pauvreté semblent s’acharner sur certains des protagonistes, et aussi en raison de la puissance d’évocation qui émane de la description de leurs conditions d’existence. Mais j’ai aussi parfois pensé à « Je, François Villon » de Teulé, ou encore au Don Quichotte de Cervantès, lors de certains passages décrivant les tribulations de Mungo Park en Afrique…
Et si la découverte de « Water Music » évoque ainsi le souvenir de lectures aussi diverses, c’est sans doute parce que TC Boyle est parvenu à réunir, dans un seul ouvrage, en une habile symbiose, les composantes de plusieurs genres de littérature. On y retrouve en effet le suspense d’un roman d’aventures, le souffle d’un roman historique, la dureté d’un roman réaliste, avec l'humour en plus…

Il s’agit du premier roman de l’auteur, et du premier que je lis de lui, et je ne suis pas près d’oublier cette découverte !

dimanche 15 novembre 2009

"Le grondement de la montagne" - Yasunari Kawabata

Un peu d'amour, un peu de mort, par Zaph

Heureusement, il n'y a pas que de mauvais écrivains qui se suicident.
Cette plaisante circonstance va me permettre de découvrir un autre livre de Yasunari Kawabata : "Le grondement de la montagne".

Kawabata est la subtilité en personne. On dirait que la vérité se trouve (et se cherche) dans les détails. Les personnages y sont très attentifs, comme si notre perception était incapable d'embrasser une échelle plus vaste. Pas de grand plan, de lois fondamentales, ni d'ordre supérieur, mais une suite de perceptions infimes qui dessinent petit à petit un univers. Cela contribue à créer un étrange sentiment poétique.

Avec ce livre, nous entrons dans le quotidien d'une famille japonaise, et surtout dans celui de Shingo, père de deux enfants dont les mariages respectifs sont en plein naufrage.
Il vient d'atteindre la soixantaine, et sent son esprit et sa mémoire faiblir, il se laisse accaparer par de petites choses, et se sent de plus en plus incapable de faire face aux problèmes réels.
Il se plonge volontiers dans des rêveries douces-amères, dont certaines sont empreintes de sensualité.

Nous retrouvons avec ce roman un des thèmes favoris de Kawabata : celui de l'homme vieillissant.
L'amour et la mort sont comme les deux pôles de la vie, mais deux pôles qui s'inversent petit à petit : plus on se rapproche de l'un, plus on s'éloigne de l'autre. Erotisme et sensualité semblent perdre leur consistance avec l'âge, pour se réfugier dans le domaine de la rêverie, et s'incarner parfois dans un simple regard.
Pourtant, le désir, lui, est toujours présent. C'est ce qui donne à ce texte cette tonalité si nostalgique et désabusée.

Connaissant les thèmes récurrents de cet auteur et ses obsessions un peu morbides, je ne peux pas dire que je suis surpris qu'il en soit venu à mettre fin à ses jours.

samedi 14 novembre 2009

« Le voyage dans le passé » - Stefan Zweig

L'amour... éternel ? par Ingannmic.


Se plonger dans ce roman de Stefan Zweig fut effectivement pour moi comme un voyage dans le passé. Après la lecture de dizaines de romans écrits pour la plupart après la 2ème moitié du XXème siècle, voire au XXIème, la facture classique de ce court récit m’a au départ un peu désarçonnée. Décrire la passion et le désir qu’éprouve le héros pour une femme en donnant l’impression que tout cela n’est que cérébral, me paraissait quelque peu désuet…

Ce héros, c’est Louis, jeune homme de condition modeste, qui à force de travail et de volonté, est remarqué par son patron, qui l’engage comme secrétaire particulier. Fonction qui exige que Louis loge chez son bienfaiteur. C’est là qu’il fait la connaissance de la femme de ce dernier, dont il s’éprend. Un amour platonique, et surtout partagé, ainsi qu’il va l’apprendre lorsque, envoyé en mission au Mexique, il doit quitter la France et faire ses adieux à sa belle. Les deux tourtereaux se promettent qu’au retour du jeune homme, ils se donneront l’un à l’autre. Oui mais voilà : la séparation est plus longue que prévu, et ce n’est que bien des années plus tard qu’ils se retrouvent.

C’est toute la palette du sentiment amoureux que décline Stefan Zweig : la naissance de la passion, l’attente, le doute, la reconnaissance de sa réciprocité. Et puis l’épreuve, celle de l’éloignement, avec le désespoir du début puis, peu à peu, la vie qui, continuant, cicatrise les plaies et enveloppe les souvenirs d’un voile de subjectivité.
Que devient alors le regard que l’on a pour l’objet de cet amour, après des années de séparation ? Les sentiments résistent-ils à l’épreuve du temps, au face-à-face avec la réalité retrouvée, qui, forcément, est en décalage avec les fantasmes entretenus par la mémoire ?

Il y a beaucoup de sensibilité dans ce court ouvrage, et finalement, le talent que déploie l’auteur pour nous faire vivre les turpitudes sentimentales de Louis et de son aimée, m’a fait passer un moment très agréable.

vendredi 13 novembre 2009

« L’empreinte de l’ange » - Nancy Huston

Histoire, histoires... par Ingannmic.


L’empreinte de l’ange est celle dont nous garderions la trace entre la racine du nez et la lèvre supérieure, laissée par le doigt qu’il poserait sur la bouche de tout être à naître, en signe de silence, pour lui faire oublier le paradis dont il vient, sous peine de quoi il n’accepterait jamais de venir au monde.
Ce n’est pas vraiment le paradis que Saffie, l’héroïne allemande du roman de Nancy Huston, tente, elle, d’oublier, mais plutôt l’enfer, lorsqu’elle débarque à Paris en cette année 1957...
A la recherche d’un emploi, elle répond à une petite annonce et échoue comme bonne à tout faire chez Raphaël, flutiste talentueux et fortuné. Pour lui, c’est le coup de foudre : il est fasciné par cette jeune femme passive et silencieuse, qui ne lui oppose aucune résistance ; il ne s’est pas écoulé quatre mois depuis leur rencontre qu’ils sont mariés, et que Saffie attend un enfant. Mais rien ne semble pouvoir épanouir ni même émouvoir la future maman…

On ne peut pas dire que le personnage de Saffie soit particulièrement attachant. Sa passivité agace, même si l’on pressent le poids de souffrance qu’elle dissimule. Face aux drames que l’Histoire a imposés à son existence, elle a choisi –si tant est que l’on puisse qualifier de choix les mécanismes que l’inconscient met en place pour se protéger- d’adopter une attitude quasi autistique, de se fermer totalement à tout ce qui l’entoure. Et même lorsque la découverte de l’amour la fait sortir de sa coquille, elle reste indifférente aux événements qui agitent le monde autour d’elle. Car l’histoire ne laisse jamais de répit aux hommes : à peine plus de 10 ans après la barbarie de la 2nde guerre mondiale, l’Algérie et la France sont de nouveau le théâtre de l’horreur.
A la distance avec laquelle Saffie perçoit le contexte historique et politique, Nancy Huston oppose l’implication d’Andras, ce juif hongrois qui ne peut tolérer sans agir que l’impensable se reproduise, que la récente tragédie qui a secoué l’humanité n’ait pas servi de leçon… peu importent pour lui l’origine, la nationalité ou les croyances religieuses des victimes d’exactions, son regard et sa sensibilité d’humaniste le poussent à s’engager quelque soit le combat, puisqu’il s’agit de lutter contre l’injustice.

Dans «L’empreinte de l’ange», l’auteure semble vouloir démontrer l’indissociabilité qui existe entre l’Histoire et les hommes, l’Homme faisant l’histoire, les individus la subissant, les destins personnels et les événements historiques s’entremêlant sans cesse.
Nancy Huston sait avec talent happer le lecteur dans son récit. Les mots sont justes, jamais superflus, le ton est direct. Même la relation de situations tragiques est, sous sa plume, dénuée de tout misérabilisme.
Elle sait aussi manier habilement l’ironie et le sarcasme, qu’elle utilise généralement dans le but de fustiger les manifestations de la bêtise humaine.

Une fois de plus, l'auteure de l'inoubliable "Instrument des ténébres" ne m'a pas déçue !

mercredi 11 novembre 2009

« Mémoires sauvés du vent » - Richard Brautigan

Ultime témoignage par Ingannmic.

Le narrateur remonte le fil du temps jusqu’à l’époque de ses 12 ans. La 2nde guerre mondiale vient de s’achever, le pays garde encore les stigmates de la Grande Dépression des années 30, qui en laissé plus d’un sur le carreau. Il est de ceux-là : avec sa mère et ses deux sœurs, il forme une famille d’ "Assistés sociaux", un statut qui, associé à la bizarrerie de son caractère, l’isole des autres enfants. Il ne s’ennuie pas pour autant, en partie grâce à l’un de ses passe-temps favoris, la pêche à la truite, qui lui permet de faire de curieuses rencontres. Ainsi ce couple d’obèses qui installe chaque soir ses meubles en bord d’étang, ou ce vieux qui vit dans une cabane faite de caisses en bois, et qui a fabriqué une jolie barque et son appontement à de seules fins esthétiques…

Le roman se compose de scènes que l’on découvre telles des cartes postales qui nous seraient envoyées du passé, évoquant de pittoresques personnages pour lesquels le narrateur semble éprouver une affection particulière, teintée d’une nostalgie aux accents parfois amers, face au constat que ces laissés-pour-compte ne sont que des « Poussières d’Amérique » vouées à l’indifférence et à l’oubli… sauf si un écrivain prend la peine de « sauver du vent » ces destins négligeables qui sous sa plume –et le regard enfantin de son héros-, prennent des allures d’existences hors du commun.

« Mémoires sauvés du vent » est un roman court mais intense dans la mesure où il regorge à la fois de mélancolie, de fantaisie et d’un humour parfois grinçant à l’encontre d’un monde qui, tel qu’il est devenu, désespère l’auteur. Un monde d’apparences, qui tend à l’uniformisation des individus, et où l’addiction télévisuelle a supplanté le pouvoir de l’imagination et la richesse procurée par les échanges avec autrui.

Il s’agit du dernier roman de Richard Brautigan, qui se donna la mort deux ans après l’avoir écrit.

mardi 10 novembre 2009

"The one minute manager" - Ken Blanchard

The one minute book, par Zaph

C'est tout de même bizarre : l'économie américaine est réputée sans pitié, tu marches ou tu crèves, tu bouffes ou tu te fais bouffer. Les travailleurs et employés ne sont qu'une autre ressource, à côté du capital et des machines. Quand ils ont assez servi, qu'ils deviennent moins performants ou trop coûteux, on s'en sépare sans autre forme de sentimentalisme.

On imagine que le management américain est fait du même moule : dur, inhumain, préoccupé uniquement de compétitivité et de rentabilité. C'est d'ailleurs quelque chose qui fait peur, par exemple, lors d'une fusion ou d'un rachat d'entreprises : que le management à la française soit remplacé par un management à l'américaine.

Et pourtant, c'est également des USA que nous vient toute une littérature sur le management qui replace l'humain en position centrale. On se souvient finalement que les fameuses "ressources humaines" sont composées d'êtres humains avec des désirs, de l'amour propre, des problèmes, et des motivations intrinsèques qui en fin de compte n'ont rien à voir avec les mécanismes économiques qui président au fonctionnement de l'entreprise.

Une personne motivée, qui aime son travail et qui s'y sent reconnue et valorisée sera forcément bien plus productive qu'une personne traitée comme un simple outil.
Ah, la productivité ! Nous y revoilà, fallait pas rêver, quand même ! Les entreprises ne travaillent pas au bonheur des gens.
Mais alors, faut-il s'en féliciter, ou résister, ne pas se laisser abuser par ces manipulations, ces belles paroles ?

Autre paradoxe à mon avis typiquement américain (mais que nous nous empressons d'importer en Europe) : la simplification à outrance.
La psychologie humaine est certainement un des domaines les plus complexes et les plus subtils qui soient (et on peut considérer le management comme une sous-branche de la psychologie). Pourtant, nulle part ailleurs on ne trouve telle quantité de bouquins qui vous promettent le succès à condition d'appliquer une poignée de recettes toutes simples et préformatées.
Il semble que pour qu'un livre de psychologie appliquée ou de management puisse remporter un certain succès, il doive impérativement se limiter à un nombre maximum de sept règles de base à appliquer au quotidien.

Le "one minute manager", lui, est champion de sa catégorie, puisqu'il réussit à condenser toute une théorie du management en trois pratiques très simples (présentées évidemment comme des "secrets", c'est plus vendeur). Comme il se doit, il faut moins d'une minute pour expliquer les bases de chacun de ces secrets.
En trois minutes, vous voici donc devenu un manager expert et chevronné.

On peut se demander pourquoi la même formule n'a jamais été appliquée à d'autres domaines tout aussi complexes.
J'imagine déjà le succès de titres comme "Devenez médecin en étudiant une minute par jour", ou encore "Trois idées simples pour éliminer la guerre dans le monde".
Mais non, curieusement, le management semble être le seul domaine où les gens sont disposés à accueillir favorablement ce genre d'affirmation. Mon exemplaire du "One minute manager" arbore d'ailleurs fièrement sur sa couverture la mention "The million copy bestseller". Au total, ça fait beaucoup de minutes de lecture... et je suppose, beaucoup d'excellents managers.

Alors bon, est-ce que ce bouquin m'a réellement appris quelque-chose ?

Sur le marketing oui, parce que réussir à vendre un million d'exemplaires de ce truc, non mais, faut être vachement fortiche en marketing !

Sur le management, euh, pas vraiment. Il n'y a rien de nouveau dans ce livre. Il faut donner des objectifs clairs, et puis du feedback sur leur réalisation. Si ça se sont les secrets du management, autant dire que le secret de la vie éternelle est de ne pas mourir.

Ce livre pourrait même être néfaste si on le prend à la lettre, et si on croit qu'appliquer trois techniques basiques suffit à faire un bon manager. Mais je ne dirais pas non plus qu'il est complètement nul. D'abord, il est vite lu, et assez plaisant à lire ; ensuite, il n'est jamais mauvais de rappeler quelques principes de base. On croit toujours les maîtriser, les principes de base ; pourtant, on serait étonné du nombre de fois où on oublie de les appliquer.

lundi 9 novembre 2009

"Frère et soeur" - Patrice Juiff

Une histoire d'amour, par Ingannmic.


"Vous comprenez, j'ai eu presque sept ans de bonheur. Du pur. Plus que beaucoup d'autres. Alors de quoi j'irais me plaindre. J'ai même assez de bons souvenirs pour continuer à être heureuse jusqu'à la fin de mes jours. Et tout ça, c'est à mon frangin que je le dois. Sept ans d'un amour comme c'est pas permis. Ca suffit pour mourir tranquille dans n'importe quel trou de merde sur cette terre. De s'en aller sans s'apitoyer sur son sort. Sans en vouloir à personne. Non. A personne. Finalement."

Après la mort de leurs parents, Jeanne et Robin vivent seuls dans la ferme familiale. Lui est croque-mort. Quasi infirme tant elle est obèse, elle reste à la maison, où elle garde parfois des enfants et effectue quelques travaux de repassage. Le frère et la soeur entretiennent une relation trouble ; leur existence est rythmée par toute une série de rituels impliquant des contacts physiques plus ou moins intimes. Un événement va bouleverser cette routine.

Voici un roman qui ne laisse pas indifférent(e)...
Il distille même un certain malaise, compréhensible au vu du thème choisi par l'auteur -cet ultime tabou qu'est l'inceste-, et de sa façon de le traiter. En effet, il alterne passages froidement narratifs et prises de parole de Jeanne, qui s'exprime avec une candeur à la fois désarmante et dérangeante. Le lecteur découvre ainsi petit à petit les circonstances à l'origine de cette situation particulière : l'alcoolisme des parents, la maltraitance, la maladie, une famille où l'enfant est considéré comme ayant un coût (quand un veau l'est comme ayant un prix...). Rien d'étonnant dès lors à ce que Jeanne et Robin se comportent comme les deux seuls rescapés d'un naufrage, le naufrage de leurs vies sordides dont ils se réconfortent mutuellement, se protégeant aussi de l'impitoyable jugement des autres qui ne tolèrent pas leur différence.

"Frère et Soeur" est un roman qui hypnotise et qui glace à la fois, qui bouscule aussi, car en dépit de l'aspect glauque de cette histoire, je l'ai trouvée extrêmement touchante.

dimanche 8 novembre 2009

"Hocus Pocus" - Kurt Vonnegut Jr.

La condition humaine… juste pour en rire un peu par Mbu.

Si quelqu’un sur ce forum a une haute idée, voire de l’estime, pour l’humain, qu’il passe son chemin. Le narrateur d’Hocus Pocus, cynique et sarcastique, démontre de manière plutôt convaincante, dans un texte complexe, monologue où s’entrecroisent les anecdotes, les diversions, les répétitions (le texte approche parfois de la langue orale), que l’humain est non seulement stupide, mais également cruel (euphémisme).
Et cela, avec humour. Mais quel humour ! (Vous connaissez les idées noires de Franquin ? Ben c’est pire.)

Résumons ce qui est résumable : le narrateur, cinquantenaire (si j’ai bien suivi) est un ancien général de la Guerre du Vietnam devenu professeur dans un collège pour riches élèves « en difficulté d’apprentissage » d’où il est viré pour cause de pessimisme (et d’adultère, accessoirement). Il passe alors une petite décennie comme enseignant dans la prison de la ville – prison pour noirs gardée par des japonais – jusqu’au jour où une évasion massive l’envoie à la case « prison » pour complicité dans la dite évasion. C’est donc depuis sa prison qu’en attendant son sort, le Général écrit, en vrac, sa vie, ses souvenirs et surtout les réflexions que cela lui inspire, profitant par la même occasion pour commenter le grand délire de cette fanfaronnade qu’est la vie et l’humanité.

Tout y passe : les USA d’abord, sa société, ses valeurs, la guerre, toutes les guerres, du moins les trois dernières, l’hypocrisie et l’ignorance des classes dirigeantes et des bons bourgeois bien pensant, le mariage et la famille, les parents, le racisme… Tout.
Ce qui tient de l’art ici, c’est que si les sujets ne sont pas nouveaux, ni les réflexions d’ailleurs, ils sont présentés avec les bons mots, les bonnes phrases, comparaisons, métaphores qui frappent dans le mille. Ca tape là où ça fait mal. Aouch.
C’est aussi une « uchronie ». Donc une fiction, un monde imaginaire, qui n’a rien d’utopique. Mais d’un tel réalisme qu’après ça je ne serai pas étonnée de trouver des japonais et autres puissances étrangères à la tête des principales institutions américaines. Il faut dire que l’uchronie est légère, elle exagère juste un peu en tirant sur des possibilités non réalisées.

Le texte que j’ai lu n’avait pas d’illustration, je vais donc en chercher sur le net pour cet article et les découvre en même temps : et je suis étonnée. Elles ne correspondent en rien à ce que j’aurais pu imaginer pour illustrer la couverture de ce texte : trop légère, genre « tout ceci est une grosse grosse blague ! » Je me pose la question de la lecture de ce texte en même temps que l’on en connaît l’illustration.
Ce que je sais, c’est que samedi soir j’ai rencontré un ami qui croit très fort en l’humanité : comment il en est venu à me parler de çà alors que justement je suis en train de lire ce bouquin, je ne sais. Hasard ? Voilà-t’y pas qu’il commence à me parler de sa foi en l’évolution de l’humanité vers un état de bonté, d’égalité… Ceci, en se basant sur la recherche perpétuelle de l’humanité à devenir meilleur, à se perfectionner. Euh… au niveau individuel ou collectif ?
Ce soir-là, j’ai dû salement casser l’ambiance. Faut pas lire Vonnegut avant d’aller à des soirées mondaines, ça … jette un froid.


Mon premier K. Vonnegut Jr. L’abus est-il nuisible à la santé ?

samedi 7 novembre 2009

"Mort à crédit" - Céline

Ça nous remet loin, par Zaph

J'ai tapé "Mort à crédit" dans Google.
Je me disais que je devais être le seul à éprouver un blocage face à cette oeuvre. J'étais curieux de voir les montagnes d'analyses qu'elle avait du générer.
Bah en fait, y a pas grand-chose !

J'ai même vu une critique qui éprouvait les mêmes difficultés que moi. Je me permets de la citer :
" C'est un livre terrible. En vérité, il n'y a pas de place en lui pour le critique. Il n'y a place pour rien. Je ne vois pas la possibilité de demi-mesures [...] Mort à crédit est un bloc, une énorme masse de présence, sans aucune fissure pour nos plus inconscientes finesses "intellectuelles" [...]" (Yanette Délétang-Tardif)

Voilà, c'est exactement ça que je ressens, un bloc sans aucune prise pour l'analyse. Ce que nous dit cette dame (je suppose que c'est une dame, avec un tel prénom), c'est "lis et tais-toi".

Je vais quand-même m'autoriser quelques mots.
Le livre débute par le récit de l'enfance de Ferdinand, le narrateur.
On ne peut pas dire que ce soit une enfance très drôle.
Juste comme j'écrivais la ligne précédente, m'est revenu en tête le souvenir d'Oliver Twist. Pourtant, rien de commun entre les deux enfants. Si avec Oliver on nageait dans la naïveté outrancière et ridicule face à des méchants caricaturaux, Ferdinand nous offre une vision -pessimiste certes, mais réaliste, de l'humanité. On peut s'identifier à Ferdinand. On est réellement aux prises avec tout le tragique de la destinée. Quelqu'effort qu'il fasse, il est condamné. D'abord condamné à être la perte et le désespoir de ses parents.
Tout est raconté avec l'évidence de l'enfance. Un enfant est capable de ressentir l'injustice (celle de ses parents pour commencer), mais il faut du temps avant qu'il soit capable de se rendre compte que l'injustice n'est pas nécessairement une règle inébranlable de l'univers, et donc un enfant peut subir énormément de choses avant de se révolter. Un enfant est par définition fataliste. Les parents de Ferdinand ont décidé (bien aidés en cela par leur statut social) qu'il était un bon-à-rien ingrat paresseux et méchant, et donc il n'a d'autre choix que de le devenir.
Pourtant, on sent la désillusion, puis la rage s'accumuler tout au fond et monter petit à petit jusqu'à l'explosion, jusqu'à la rupture violente et définitive (?) avec les parents.
Tout cela est extrêmement réel et présent, grâce au style incroyable de Céline, on vit réellement les choses avec Ferdinand. On les prend dans la gueule en même temps que lui.

Avec un thème pareil, s'il y a une chose que je ne m'attendais pas à trouver chez Céline, c'est bien de l'humour. Je veux dire, de l'humour en telle quantité, et de telle qualité. Un bon mot ou une saillie occasionnels, il y en avait déjà dans le "Voyage au bout de la nuit", mais ici, c'est carrément toute une partie du livre qui nage dans la loufoquerie la plus totale.

Je pensais que Céline, c'était le peintre du désespoir humain. En plus, j'imaginais que le délicat mélange du désespoir et de l'humour était plutôt une spécialité anglo-saxonne. Quelle erreur !

Toute cette partie du livre où Ferdinand est le disciple de l'inventeur fou Courtial des Pereires, non seulement n'est pas particulièrement sombre, mais est même complètement fantaisiste (si on fait abstraction du drame final). Dire que je me suis écroulé de rire serait mentir, mais le sourire n'a pas quitté mes lèvres pendant de nombreuses pages (et comme je lis très lentement, ça fait de nombreuses heures).

"S'il existe un truc au monde, dont on ne doit jamais s'occuper qu'avec une extrême méfiance, c'est bien du mouvement perpétuel !... On est sûr d'y laisser des plumes...
Les inventeurs, dans leur ensemble, ça peut se répartir par marotte... Y en a des espèces entières qui sont presque inoffensives... Les passionnés des "Effluves", les "telluriques" par exemple, les centripèdes"... C'est des garçons fort maniables, ils vous déjeuneraient dans la main... dans le creux... Les petits trouvailleurs ménagers c'est pas une race très dure non plus... Et puis tous les "râpe-gruyère"... les "marmites sino-finlandaises", les cuillers à "double-manche"... enfin, tout ce qui sert en cuisine... C'est des types qui aiment la tambouille... C'est des bons vivants..."