> En Novembre et Décembre, amusons-nous avec les écrivains suicidés !

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jeudi 19 novembre 2009

« Water Music » - T.C. Boyle

Le roman de tous les romans, par Ingannmic.

Le Niger… fleuve ô combien mystérieux pour les Européens de cette fin du XVIIIème siècle. Dans quel sens coule-t-il ? Où se jette-t-il ? Telles sont les questions auxquelles Mungo Park, explorateur écossais, a décidé de répondre, et c’est la raison pour laquelle il se trouve en Afrique. Pour l’heure, il a été fait prisonnier avec son guide par Ali Ibn Fatoudi, émir de Ludamar, et il se retrouve en mauvaise posture…
Pendant ce temps, à Londres, l’anglais Ned Rise a une fois de plus trouvé une combine pour empocher le maximum de livres en un minimum de temps...

L’ennui, avec les romans à trame historique, c’est que leurs auteurs donnent parfois le sentiment d’y asséner d’indiscutables vérités sans faire preuve de suffisamment de distance pour rappeler qu’il s’agit avant tout d’un roman, avec toute la subjectivité et la créativité que cela implique.

Ca tombe bien : l’ambition de TC Boyle n’est pas de coller à la vérité historique, ainsi qu’il nous en informe en avant-propos de « Water Music ». Et pour ceux qui ne l’aurait pas bien compris, il nous le rappelle par la bouche de son personnage Mungo Park : « Tu ne vois donc pas tout ce que mes écrits auraient d’insupportablement ennuyeux si je m’en tenais aux faits purs et durs et ne m’autorisais pas à les embellir ? (…) mais mes lecteurs ne le supporteraient jamais ! Ils veulent des faits ? Qu’ils lisent donc Hansard ou la rubrique nécrologique du Times. Non, quand on ouvre un livre sur l’Afrique, c’est de l’aventure qu’on veut, du merveilleux, des histoires (…). Et moi, justement, des histoires, c’est exactement ça que j’ai l’intention de leur donner, à mes lecteurs. Des histoires ! »

Et des histoires, de l’aventure, TC Boyle nous en donne, effectivement, et même à foison ! Des sordides bas-fonds de Londres d'une saleté repoussante, où survivent des créatures plus misérables les unes que les autres, à l’implacabilité de l’Afrique, où d’insupportables chaleurs succèdent aux pluies torrentielles et délétères, il nous décrit un univers picaresque, barbare, paillard, que l’on découvre avec émerveillement. Parce qu’en dépit de la violence du récit, des destins malchanceux, misérables, que l’on y croise, le ton est gouailleur, parfois même hilarant… et l’auteur joue de ce paradoxe, avec une certaine distance non dénuée d’humour, comme lorsqu’il prétend par exemple que l’enfance de son héros Ned Rise aurait « donné le frisson à un Zola » ! Et c’est vrai qu’au cours de ma lecture, il m’est arrivée de songer à l’auteur de « L’assommoir », voire aux « Misérables » de Hugo, tant le mauvais sort et la pauvreté semblent s’acharner sur certains des protagonistes, et aussi en raison de la puissance d’évocation qui émane de la description de leurs conditions d’existence. Mais j’ai aussi parfois pensé à « Je, François Villon » de Teulé, ou encore au Don Quichotte de Cervantès, lors de certains passages décrivant les tribulations de Mungo Park en Afrique…
Et si la découverte de « Water Music » évoque ainsi le souvenir de lectures aussi diverses, c’est sans doute parce que TC Boyle est parvenu à réunir, dans un seul ouvrage, en une habile symbiose, les composantes de plusieurs genres de littérature. On y retrouve en effet le suspense d’un roman d’aventures, le souffle d’un roman historique, la dureté d’un roman réaliste, avec l'humour en plus…

Il s’agit du premier roman de l’auteur, et du premier que je lis de lui, et je ne suis pas prête d’oublier cette découverte !


dimanche 15 novembre 2009

"Le grondement de la montagne" - Yasunari Kawabata

Un peu d'amour, un peu de mort, par Zaph

Heureusement, il n'y a pas que de mauvais écrivains qui se suicident.
Cette plaisante circonstance va me permettre de découvrir un autre livre de Yasunari Kawabata : "Le grondement de la montagne".

Kawabata est la subtilité en personne. On dirait que la vérité se trouve (et se cherche) dans les détails. Les personnages y sont très attentifs, comme si notre perception était incapable d'embrasser une échelle plus vaste. Pas de grand plan, de lois fondamentales, ni d'ordre supérieur, mais une suite de perceptions infimes qui dessinent petit à petit un univers. Cela contribue à créer un étrange sentiment poétique.

Avec ce livre, nous entrons dans le quotidien d'une famille japonaise, et surtout dans celui de Shingo, père de deux enfants dont les mariages respectifs sont en plein naufrage.
Il vient d'atteindre la soixantaine, et sent son esprit et sa mémoire faiblir, il se laisse accaparer par de petites choses, et se sent de plus en plus incapable de faire face aux problèmes réels.
Il se plonge volontiers dans des rêveries douces-amères, dont certaines sont empreintes de sensualité.

Nous retrouvons avec ce roman un des thèmes favoris de Kawabata : celui de l'homme vieillissant.
L'amour et la mort sont comme les deux pôles de la vie, mais deux pôles qui s'inversent petit à petit : plus on se rapproche de l'un, plus on s'éloigne de l'autre. Erotisme et sensualité semblent perdre leur consistance avec l'âge, pour se réfugier dans le domaine de la rêverie, et s'incarner parfois dans un simple regard.
Pourtant, le désir, lui, est toujours présent. C'est ce qui donne à ce texte cette tonalité si nostalgique et désabusée.

Connaissant les thèmes récurrents de cet auteur et ses obsessions un peu morbides, je ne peux pas dire que je suis surpris qu'il en soit venu à mettre fin à ses jours.

samedi 14 novembre 2009

« Le voyage dans le passé » - Stefan Zweig

L'amour... éternel ? par Ingannmic.


Se plonger dans ce roman de Stefan Zweig fut effectivement pour moi comme un voyage dans le passé. Après la lecture de dizaines de romans écrits pour la plupart après la 2ème moitié du XXème siècle, voire au XXIème, la facture classique de ce court récit m’a au départ un peu désarçonnée. Décrire la passion et le désir qu’éprouve le héros pour une femme en donnant l’impression que tout cela n’est que cérébral, me paraissait quelque peu désuet…

Ce héros, c’est Louis, jeune homme de condition modeste, qui à force de travail et de volonté, est remarqué par son patron, qui l’engage comme secrétaire particulier. Fonction qui exige que Louis loge chez son bienfaiteur. C’est là qu’il fait la connaissance de la femme de ce dernier, dont il s’éprend. Un amour platonique, et surtout partagé, ainsi qu’il va l’apprendre lorsque, envoyé en mission au Mexique, il doit quitter la France et faire ses adieux à sa belle. Les deux tourtereaux se promettent qu’au retour du jeune homme, ils se donneront l’un à l’autre. Oui mais voilà : la séparation est plus longue que prévu, et ce n’est que bien des années plus tard qu’ils se retrouvent.

C’est toute la palette du sentiment amoureux que décline Stefan Zweig : la naissance de la passion, l’attente, le doute, la reconnaissance de sa réciprocité. Et puis l’épreuve, celle de l’éloignement, avec le désespoir du début puis, peu à peu, la vie qui, continuant, cicatrise les plaies et enveloppe les souvenirs d’un voile de subjectivité.
Que devient alors le regard que l’on a pour l’objet de cet amour, après des années de séparation ? Les sentiments résistent-ils à l’épreuve du temps, au face-à-face avec la réalité retrouvée, qui, forcément, est en décalage avec les fantasmes entretenus par la mémoire ?

Il y a beaucoup de sensibilité dans ce court ouvrage, et finalement, le talent que déploie l’auteur pour nous faire vivre les turpitudes sentimentales de Louis et de son aimée, m’a fait passer un moment très agréable.

vendredi 13 novembre 2009

« L’empreinte de l’ange » - Nancy Huston

Histoire, histoires... par Ingannmic.


L’empreinte de l’ange est celle dont nous garderions la trace entre la racine du nez et la lèvre supérieure, laissée par le doigt qu’il poserait sur la bouche de tout être à naître, en signe de silence, pour lui faire oublier le paradis dont il vient, sous peine de quoi il n’accepterait jamais de venir au monde.
Ce n’est pas vraiment le paradis que Saffie, l’héroïne allemande du roman de Nancy Huston, tente, elle, d’oublier, mais plutôt l’enfer, lorsqu’elle débarque à Paris en cette année 1957...
A la recherche d’un emploi, elle répond à une petite annonce et échoue comme bonne à tout faire chez Raphaël, flutiste talentueux et fortuné. Pour lui, c’est le coup de foudre : il est fasciné par cette jeune femme passive et silencieuse, qui ne lui oppose aucune résistance ; il ne s’est pas écoulé quatre mois depuis leur rencontre qu’ils sont mariés, et que Saffie attend un enfant. Mais rien ne semble pouvoir épanouir ni même émouvoir la future maman…

On ne peut pas dire que le personnage de Saffie soit particulièrement attachant. Sa passivité agace, même si l’on pressent le poids de souffrance qu’elle dissimule. Face aux drames que l’Histoire a imposés à son existence, elle a choisi –si tant est que l’on puisse qualifier de choix les mécanismes que l’inconscient met en place pour se protéger- d’adopter une attitude quasi autistique, de se fermer totalement à tout ce qui l’entoure. Et même lorsque la découverte de l’amour la fait sortir de sa coquille, elle reste indifférente aux événements qui agitent le monde autour d’elle. Car l’histoire ne laisse jamais de répit aux hommes : à peine plus de 10 ans après la barbarie de la 2nde guerre mondiale, l’Algérie et la France sont de nouveau le théâtre de l’horreur.
A la distance avec laquelle Saffie perçoit le contexte historique et politique, Nancy Huston oppose l’implication d’Andras, ce juif hongrois qui ne peut tolérer sans agir que l’impensable se reproduise, que la récente tragédie qui a secoué l’humanité n’ait pas servi de leçon… peu importent pour lui l’origine, la nationalité ou les croyances religieuses des victimes d’exactions, son regard et sa sensibilité d’humaniste le poussent à s’engager quelque soit le combat, puisqu’il s’agit de lutter contre l’injustice.

Dans «L’empreinte de l’ange», l’auteure semble vouloir démontrer l’indissociabilité qui existe entre l’Histoire et les hommes, l’Homme faisant l’histoire, les individus la subissant, les destins personnels et les événements historiques s’entremêlant sans cesse.
Nancy Huston sait avec talent happer le lecteur dans son récit. Les mots sont justes, jamais superflus, le ton est direct. Même la relation de situations tragiques est, sous sa plume, dénuée de tout misérabilisme.
Elle sait aussi manier habilement l’ironie et le sarcasme, qu’elle utilise généralement dans le but de fustiger les manifestations de la bêtise humaine.

Une fois de plus, l'auteure de l'inoubliable "Instrument des ténébres" ne m'a pas déçue !

mercredi 11 novembre 2009

« Mémoires sauvés du vent » - Richard Brautigan

Ultime témoignage par Ingannmic.

Le narrateur remonte le fil du temps jusqu’à l’époque de ses 12 ans. La 2nde guerre mondiale vient de s’achever, le pays garde encore les stigmates de la Grande Dépression des années 30, qui en laissé plus d’un sur le carreau. Il est de ceux-là : avec sa mère et ses deux sœurs, il forme une famille d’ "Assistés sociaux", un statut qui, associé à la bizarrerie de son caractère, l’isole des autres enfants. Il ne s’ennuie pas pour autant, en partie grâce à l’un de ses passe-temps favoris, la pêche à la truite, qui lui permet de faire de curieuses rencontres. Ainsi ce couple d’obèses qui installe chaque soir ses meubles en bord d’étang, ou ce vieux qui vit dans une cabane faite de caisses en bois, et qui a fabriqué une jolie barque et son appontement à de seules fins esthétiques…

Le roman se compose de scènes que l’on découvre telles des cartes postales qui nous seraient envoyées du passé, évoquant de pittoresques personnages pour lesquels le narrateur semble éprouver une affection particulière, teintée d’une nostalgie aux accents parfois amers, face au constat que ces laissés-pour-compte ne sont que des « Poussières d’Amérique » vouées à l’indifférence et à l’oubli… sauf si un écrivain prend la peine de « sauver du vent » ces destins négligeables qui sous sa plume –et le regard enfantin de son héros-, prennent des allures d’existences hors du commun.

« Mémoires sauvés du vent » est un roman court mais intense dans la mesure où il regorge à la fois de mélancolie, de fantaisie et d’un humour parfois grinçant à l’encontre d’un monde qui, tel qu’il est devenu, désespère l’auteur. Un monde d’apparences, qui tend à l’uniformisation des individus, et où l’addiction télévisuelle a supplanté le pouvoir de l’imagination et la richesse procurée par les échanges avec autrui.

Il s’agit du dernier roman de Richard Brautigan, qui se donna la mort deux ans après l’avoir écrit.

mardi 10 novembre 2009

"The one minute manager" - Ken Blanchard

The one minute book, par Zaph

C'est tout de même bizarre : l'économie américaine est réputée sans pitié, tu marches ou tu crèves, tu bouffes ou tu te fais bouffer. Les travailleurs et employés ne sont qu'une autre ressource, à côté du capital et des machines. Quand ils ont assez servi, qu'ils deviennent moins performants ou trop coûteux, on s'en sépare sans autre forme de sentimentalisme.

On imagine que le management américain est fait du même moule : dur, inhumain, préoccupé uniquement de compétitivité et de rentabilité. C'est d'ailleurs quelque chose qui fait peur, par exemple, lors d'une fusion ou d'un rachat d'entreprises : que le management à la française soit remplacé par un management à l'américaine.

Et pourtant, c'est également des USA que nous vient toute une littérature sur le management qui replace l'humain en position centrale. On se souvient finalement que les fameuses "ressources humaines" sont composées d'êtres humains avec des désirs, de l'amour propre, des problèmes, et des motivations intrinsèques qui en fin de compte n'ont rien à voir avec les mécanismes économiques qui président au fonctionnement de l'entreprise.

Une personne motivée, qui aime son travail et qui s'y sent reconnue et valorisée sera forcément bien plus productive qu'une personne traitée comme un simple outil.
Ah, la productivité ! Nous y revoilà, fallait pas rêver, quand même ! Les entreprises ne travaillent pas au bonheur des gens.
Mais alors, faut-il s'en féliciter, ou résister, ne pas se laisser abuser par ces manipulations, ces belles paroles ?

Autre paradoxe à mon avis typiquement américain (mais que nous nous empressons d'importer en Europe) : la simplification à outrance.
La psychologie humaine est certainement un des domaines les plus complexes et les plus subtils qui soient (et on peut considérer le management comme une sous-branche de la psychologie). Pourtant, nulle part ailleurs on ne trouve telle quantité de bouquins qui vous promettent le succès à condition d'appliquer une poignée de recettes toutes simples et préformatées.
Il semble que pour qu'un livre de psychologie appliquée ou de management puisse remporter un certain succès, il doive impérativement se limiter à un nombre maximum de sept règles de base à appliquer au quotidien.

Le "one minute manager", lui, est champion de sa catégorie, puisqu'il réussit à condenser toute une théorie du management en trois pratiques très simples (présentées évidemment comme des "secrets", c'est plus vendeur). Comme il se doit, il faut moins d'une minute pour expliquer les bases de chacun de ces secrets.
En trois minutes, vous voici donc devenu un manager expert et chevronné.

On peut se demander pourquoi la même formule n'a jamais été appliquée à d'autres domaines tout aussi complexes.
J'imagine déjà le succès de titres comme "Devenez médecin en étudiant une minute par jour", ou encore "Trois idées simples pour éliminer la guerre dans le monde".
Mais non, curieusement, le management semble être le seul domaine où les gens sont disposés à accueillir favorablement ce genre d'affirmation. Mon exemplaire du "One minute manager" arbore d'ailleurs fièrement sur sa couverture la mention "The million copy bestseller". Au total, ça fait beaucoup de minutes de lecture... et je suppose, beaucoup d'excellents managers.

Alors bon, est-ce que ce bouquin m'a réellement appris quelque-chose ?

Sur le marketing oui, parce que réussir à vendre un million d'exemplaires de ce truc, non mais, faut être vachement fortiche en marketing !

Sur le management, euh, pas vraiment. Il n'y a rien de nouveau dans ce livre. Il faut donner des objectifs clairs, et puis du feedback sur leur réalisation. Si ça se sont les secrets du management, autant dire que le secret de la vie éternelle est de ne pas mourir.

Ce livre pourrait même être néfaste si on le prend à la lettre, et si on croit qu'appliquer trois techniques basiques suffit à faire un bon manager. Mais je ne dirais pas non plus qu'il est complètement nul. D'abord, il est vite lu, et assez plaisant à lire ; ensuite, il n'est jamais mauvais de rappeler quelques principes de base. On croit toujours les maîtriser, les principes de base ; pourtant, on serait étonné du nombre de fois où on oublie de les appliquer.

lundi 9 novembre 2009

"Frère et soeur" - Patrice Juiff

Une histoire d'amour, par Ingannmic.


"Vous comprenez, j'ai eu presque sept ans de bonheur. Du pur. Plus que beaucoup d'autres. Alors de quoi j'irais me plaindre. J'ai même assez de bons souvenirs pour continuer à être heureuse jusqu'à la fin de mes jours. Et tout ça, c'est à mon frangin que je le dois. Sept ans d'un amour comme c'est pas permis. Ca suffit pour mourir tranquille dans n'importe quel trou de merde sur cette terre. De s'en aller sans s'apitoyer sur son sort. Sans en vouloir à personne. Non. A personne. Finalement."

Après la mort de leurs parents, Jeanne et Robin vivent seuls dans la ferme familiale. Lui est croque-mort. Quasi infirme tant elle est obèse, elle reste à la maison, où elle garde parfois des enfants et effectue quelques travaux de repassage. Le frère et la soeur entretiennent une relation trouble ; leur existence est rythmée par toute une série de rituels impliquant des contacts physiques plus ou moins intimes. Un événement va bouleverser cette routine.

Voici un roman qui ne laisse pas indifférent(e)...
Il distille même un certain malaise, compréhensible au vu du thème choisi par l'auteur -cet ultime tabou qu'est l'inceste-, et de sa façon de le traiter. En effet, il alterne passages froidement narratifs et prises de parole de Jeanne, qui s'exprime avec une candeur à la fois désarmante et dérangeante. Le lecteur découvre ainsi petit à petit les circonstances à l'origine de cette situation particulière : l'alcoolisme des parents, la maltraitance, la maladie, une famille où l'enfant est considéré comme ayant un coût (quand un veau l'est comme ayant un prix...). Rien d'étonnant dès lors à ce que Jeanne et Robin se comportent comme les deux seuls rescapés d'un naufrage, le naufrage de leurs vies sordides dont ils se réconfortent mutuellement, se protégeant aussi de l'impitoyable jugement des autres qui ne tolèrent pas leur différence.

"Frère et Soeur" est un roman qui hypnotise et qui glace à la fois, qui bouscule aussi, car en dépit de l'aspect glauque de cette histoire, je l'ai trouvée extrêmement touchante.

dimanche 8 novembre 2009

"Hocus Pocus" - Kurt Vonnegut Jr.

La condition humaine… juste pour en rire un peu par Mbu.

Si quelqu’un sur ce forum a une haute idée, voire de l’estime, pour l’humain, qu’il passe son chemin. Le narrateur d’Hocus Pocus, cynique et sarcastique, démontre de manière plutôt convaincante, dans un texte complexe, monologue où s’entrecroisent les anecdotes, les diversions, les répétitions (le texte approche parfois de la langue orale), que l’humain est non seulement stupide, mais également cruel (euphémisme).
Et cela, avec humour. Mais quel humour ! (Vous connaissez les idées noires de Franquin ? Ben c’est pire.)

Résumons ce qui est résumable : le narrateur, cinquantenaire (si j’ai bien suivi) est un ancien général de la Guerre du Vietnam devenu professeur dans un collège pour riches élèves « en difficulté d’apprentissage » d’où il est viré pour cause de pessimisme (et d’adultère, accessoirement). Il passe alors une petite décennie comme enseignant dans la prison de la ville – prison pour noirs gardée par des japonais – jusqu’au jour où une évasion massive l’envoie à la case « prison » pour complicité dans la dite évasion. C’est donc depuis sa prison qu’en attendant son sort, le Général écrit, en vrac, sa vie, ses souvenirs et surtout les réflexions que cela lui inspire, profitant par la même occasion pour commenter le grand délire de cette fanfaronnade qu’est la vie et l’humanité.

Tout y passe : les USA d’abord, sa société, ses valeurs, la guerre, toutes les guerres, du moins les trois dernières, l’hypocrisie et l’ignorance des classes dirigeantes et des bons bourgeois bien pensant, le mariage et la famille, les parents, le racisme… Tout.
Ce qui tient de l’art ici, c’est que si les sujets ne sont pas nouveaux, ni les réflexions d’ailleurs, ils sont présentés avec les bons mots, les bonnes phrases, comparaisons, métaphores qui frappent dans le mille. Ca tape là où ça fait mal. Aouch.
C’est aussi une « uchronie ». Donc une fiction, un monde imaginaire, qui n’a rien d’utopique. Mais d’un tel réalisme qu’après ça je ne serai pas étonnée de trouver des japonais et autres puissances étrangères à la tête des principales institutions américaines. Il faut dire que l’uchronie est légère, elle exagère juste un peu en tirant sur des possibilités non réalisées.

Le texte que j’ai lu n’avait pas d’illustration, je vais donc en chercher sur le net pour cet article et les découvre en même temps : et je suis étonnée. Elles ne correspondent en rien à ce que j’aurais pu imaginer pour illustrer la couverture de ce texte : trop légère, genre « tout ceci est une grosse grosse blague ! » Je me pose la question de la lecture de ce texte en même temps que l’on en connaît l’illustration.
Ce que je sais, c’est que samedi soir j’ai rencontré un ami qui croit très fort en l’humanité : comment il en est venu à me parler de çà alors que justement je suis en train de lire ce bouquin, je ne sais. Hasard ? Voilà-t’y pas qu’il commence à me parler de sa foi en l’évolution de l’humanité vers un état de bonté, d’égalité… Ceci, en se basant sur la recherche perpétuelle de l’humanité à devenir meilleur, à se perfectionner. Euh… au niveau individuel ou collectif ?
Ce soir-là, j’ai dû salement casser l’ambiance. Faut pas lire Vonnegut avant d’aller à des soirées mondaines, ça … jette un froid.


Mon premier K. Vonnegut Jr. L’abus est-il nuisible à la santé ?

samedi 7 novembre 2009

"Mort à crédit" - Céline

Ça nous remet loin, par Zaph

J'ai tapé "Mort à crédit" dans Google.
Je me disais que je devais être le seul à éprouver un blocage face à cette oeuvre. J'étais curieux de voir les montagnes d'analyses qu'elle avait du générer.
Bah en fait, y a pas grand-chose !

J'ai même vu une critique qui éprouvait les mêmes difficultés que moi. Je me permets de la citer :
" C'est un livre terrible. En vérité, il n'y a pas de place en lui pour le critique. Il n'y a place pour rien. Je ne vois pas la possibilité de demi-mesures [...] Mort à crédit est un bloc, une énorme masse de présence, sans aucune fissure pour nos plus inconscientes finesses "intellectuelles" [...]" (Yanette Délétang-Tardif)

Voilà, c'est exactement ça que je ressens, un bloc sans aucune prise pour l'analyse. Ce que nous dit cette dame (je suppose que c'est une dame, avec un tel prénom), c'est "lis et tais-toi".

Je vais quand-même m'autoriser quelques mots.
Le livre débute par le récit de l'enfance de Ferdinand, le narrateur.
On ne peut pas dire que ce soit une enfance très drôle.
Juste comme j'écrivais la ligne précédente, m'est revenu en tête le souvenir d'Oliver Twist. Pourtant, rien de commun entre les deux enfants. Si avec Oliver on nageait dans la naïveté outrancière et ridicule face à des méchants caricaturaux, Ferdinand nous offre une vision -pessimiste certes, mais réaliste, de l'humanité. On peut s'identifier à Ferdinand. On est réellement aux prises avec tout le tragique de la destinée. Quelqu'effort qu'il fasse, il est condamné. D'abord condamné à être la perte et le désespoir de ses parents.
Tout est raconté avec l'évidence de l'enfance. Un enfant est capable de ressentir l'injustice (celle de ses parents pour commencer), mais il faut du temps avant qu'il soit capable de se rendre compte que l'injustice n'est pas nécessairement une règle inébranlable de l'univers, et donc un enfant peut subir énormément de choses avant de se révolter. Un enfant est par définition fataliste. Les parents de Ferdinand ont décidé (bien aidés en cela par leur statut social) qu'il était un bon-à-rien ingrat paresseux et méchant, et donc il n'a d'autre choix que de le devenir.
Pourtant, on sent la désillusion, puis la rage s'accumuler tout au fond et monter petit à petit jusqu'à l'explosion, jusqu'à la rupture violente et définitive (?) avec les parents.
Tout cela est extrêmement réel et présent, grâce au style incroyable de Céline, on vit réellement les choses avec Ferdinand. On les prend dans la gueule en même temps que lui.

Avec un thème pareil, s'il y a une chose que je ne m'attendais pas à trouver chez Céline, c'est bien de l'humour. Je veux dire, de l'humour en telle quantité, et de telle qualité. Un bon mot ou une saillie occasionnels, il y en avait déjà dans le "Voyage au bout de la nuit", mais ici, c'est carrément toute une partie du livre qui nage dans la loufoquerie la plus totale.

Je pensais que Céline, c'était le peintre du désespoir humain. En plus, j'imaginais que le délicat mélange du désespoir et de l'humour était plutôt une spécialité anglo-saxonne. Quelle erreur !

Toute cette partie du livre où Ferdinand est le disciple de l'inventeur fou Courtial des Pereires, non seulement n'est pas particulièrement sombre, mais est même complètement fantaisiste (si on fait abstraction du drame final). Dire que je me suis écroulé de rire serait mentir, mais le sourire n'a pas quitté mes lèvres pendant de nombreuses pages (et comme je lis très lentement, ça fait de nombreuses heures).

"S'il existe un truc au monde, dont on ne doit jamais s'occuper qu'avec une extrême méfiance, c'est bien du mouvement perpétuel !... On est sûr d'y laisser des plumes...
Les inventeurs, dans leur ensemble, ça peut se répartir par marotte... Y en a des espèces entières qui sont presque inoffensives... Les passionnés des "Effluves", les "telluriques" par exemple, les centripèdes"... C'est des garçons fort maniables, ils vous déjeuneraient dans la main... dans le creux... Les petits trouvailleurs ménagers c'est pas une race très dure non plus... Et puis tous les "râpe-gruyère"... les "marmites sino-finlandaises", les cuillers à "double-manche"... enfin, tout ce qui sert en cuisine... C'est des types qui aiment la tambouille... C'est des bons vivants..."

vendredi 6 novembre 2009

"Quinzinzinzili" - Régis Messac

M27 par Mbu

M27. Non, ce n’est pas le nom d'un nouveau métro. C’est moi, Mbu 27ème du nom et le livre du même nom, puisque le temps d'une activité, le livre vient de mon nom. Du moins, c'est comme cela que je l'ai ressenti, vu que je suis loin d'être tombée sur une midinette auquel j'aurais eu de la peine à m'identifier. En effet, M27 a été une surprise surprenante – si j’ose dire. Pourquoi donc ? Mais simplement parce qu'il est en droite ligne avec celui que je lisais à ce moment-là (Hocus Pocus de K. Vonnegut Jr.), dans le ton comme dans l’idée. Y'a comme un écho dans mes lectures... Pendant que l’un se moquait de toutes les bonnes impressions que l’on peut avoir sur la société humaine, l’autre l’exterminait et la réduisait à son minimum social et culturel… pour faire à peu près la même démonstration : dénoncer la très haute bêtise humaine.

Et vu la vie de Régis Messac, de la bêtise humaine, il s’en est régalé. En effet, « Quinzinzinzili », œuvre d’anticipation, a la même prescience que « On a marché sur la lune » d’Hergé, mais dans le pessimisme.

Regis Messac, donc, qui a plutôt tendance à tomber dans l’oubli. Ce qu’on en retient, c’est surtout qu’il fait partie des premiers écrivains de SF et qu’il est aussi le premier spécialiste du polar. Pacifiste, résistant, il est déporté en 1945 et fait partie des nombreux disparus.

Dans « Quinzinzinzili », écrit en 1934, Messac anticipe donc la deuxième guerre mondiale, en en faisant la cause de l’extinction presque totale de l’humanité. Ceci, grâce à un gaz « génial » inventé par un belligérant plein de science et surtout d’humour (mais pas très doué dans le calcul des « dommages collatéraux »), qui permet à l’humanité de mourir en quelques heures le sourire aux lèvres.

Ne survivent que le narrateur – observateur et rapporteur, et un groupe d’enfants (dont une fille), avec lequel celui-ci explorait des grottes au moment du drame.

Le narrateur est seul en possession de la mémoire de la civilisation précédente. Les enfants qui l’accompagnaient font page blanche: perdent et réinventent le langage, la religion, et apparemment toutes leurs connaissances précédentes. Le narrateur observe alors d’un œil pessimiste et déprimé – tel un anthropologue dépité - la renaissance (ici le terme a une connotation négative) ou plutôt les derniers soubresauts de la nouvelle humanité en train de réinventer ce qui la caractérise tant : le culte religieux fanatique, le pouvoir, la science, le meurtre : bref, les ingrédients de la guerre. Et le narrateur laisse faire, malgré son envie de mettre fin une bonne fois pour toute à cette absurde horreur. Pas une seule fois il ne tente d’intervenir pour, par exemple, éduquer ces enfants. « Je m’en fous » répète-t-il sans cesse. Pas une once d’espoir dans cette humanité survivante – même à la naissance d’un enfant. Qui fera durer la bêtise.

Le ton est moins sarcastique que celui de K. Vonnegut Jr, mais aussi moins indulgent, à mon avis. Quoique tout aussi fataliste. Le style beaucoup plus simple (ce n’est pas non plus du Voltaire) est sans concession. Et marque l’esprit très efficacement.

Je ne suis pas prête d’oublier, ni le sourire mortel des hommes, ni cette vision très forte du cadavre en décomposition de la ville de Lyon comme je ne suis pas prête d’oublier l’Hiroshima de K. Vonnegut Jr.