vendredi 18 avril 2008

"Mystic River" - Dennis Lehane


Par
Thom


« Mystic River », roman à la construction étourdissante, n’est pas une seule histoire – plutôt trois qui s’entre-mêlent. Trois histoires pour trois gosses qu’on attrape ados, en 1975, et qu’on ne lâchera plus jusqu’au plus ahurissant des finals. Dave, Jimmy, Sean, ados comme les autres dont les vies vont basculer – mais pas précisément aux mêmes moments comme le laisse croire le film d'Eastwood.

1975, donc : deux types se faisant passer pour des flics les interpellent un soir. Ils embarquent Dave, qu’on ne reverra plus pendant quatre jours. Il réapparaitra subitement, prétendant s’être échappé. On ne saura jamais vraiment ce qui lui est arrivé. Quelque chose d’assez traumatisant, manifestement, pour le couper complètement du monde – et donc de ses deux copains. Ces passages, réduits à peau de chagrin dans le long-métrage, sont absolument grandioses sous la plume de Lehane, qui croque en finesse les peurs enfantines, la rage adolescente, la perte de soi. Sensationnel.

Le temps fait son œuvre, les trois ados se perdent plus ou moins de vue, deviennent adultes, se marient, Sean divorce, Jimmy perd sa femme alors qu’il est en prison…chacun avance à sa manière, jusqu’à ce qu’ils se retrouvent à nouveau en présence. Un matin Katie, la fille de Jimmy, disparaît. Sean est devenu un flic taciturne borderline, il enquête sur l’affaire. L’aventure de 1975 revient rapidement sur le tapis : ce drame d’autant plus traumatisant qu’ils en ignorent les tenants et aboutissants à fini par gommer tous leurs autres souvenirs d’amitié. Et ils trouvent bien sûr son écho dans le drame qui les réunit à nouveau – Dave ne tardant pas à les rejoindre.


On en dira pas plus – ça n’aurait aucun intérêt. L’intrigue s’éparpille ensuite en de multiples ramifications, cela dit à ce stade le ver est déjà dans le fruit. Et ce ver c’est (bien sûr) celui de la violence, qui monte d’un cran à chaque page. Fascinant Lehane qui transmet sa propre fascination pour la naissance de cette violence, le dépôt d’un germe dans le passé qui explose au grand jour au présent. C’est moins ce qu’a vécu Dave en soi qui l’a amené à devenir une boule de colère sourde que ce qui a suivi le drame indicible : le silence, l’incapacité pour la parole de se frayer un chemin, l’enfermement en soi-même.

Lehane étant encore trop jeune pour que ses obsessions soient déjà devenues de vieilles marottes, il joint le geste à la parole en faisant gronder la ville…je me suis étonné en lisant cela que personne n’ait remarqué ce détail : j’ai vu beaucoup d’articles sur la ville, Boston et sa banlieue pourrie, dans l’œuvre de Dennis Lehane, mais aucun qui note cette obsession pour la ville qui gronde, la ville à deux doigts d’exploser, la ville qui se révolte contre l’ordre incarné par une police ne tenant plus grand chose. Dans au moins trois histoires de Lehane cette tension de la communauté est palpable (« A drink before the War », « Gone, Baby Gone » et « Mystic River »), et ici elle se traduit par une narration en vrille, ricochant d’un personnage à l’autre avec une espèce d’inéluctabilité qui rappelle par instant la tragédie antique : unité de temps (une poignée de jours à partir de 2000), unité de lieux et surtout…on s’aperçoit rapidement que la valse aux alliances des Flats a mis un peu tout le monde dans le même bateau, qu’à part Sean – l’intru enquêtant – tous les autres appartiennent à peu de choses près à la même famille consanguine et dévastée par la mort de Katie. Et ils subissent une espèce de mécanique implacable, de pression sautant un cran à chaque étape : disparition, découverte de la voiture, découverte du corps, début de l’enquête, enterrement…chaque cran est un pas de plus vers le chaos – émeute ou vendetta (ça vous rappelle quelque chose ? Rassurez-vous : c'est normal). On voit arriver l’explosion de violence à des kilomètres…même le lecteur qui pensait lire un banal polar se doutant rapidement que la résolution de l’enquête ne passera pas vraiment par des voix traditionnelles. Et d’ailleurs que peuvent les deux flics face à la douleur de Jimmy et de sa clique ? Que peuvent-ils contre la haine ? Rien : Sean le gentil policier se fera dépasser par les évènements en moins de deux, spectateur impuissant d’une enquête qui lui aura totalement échappé et aura ravivé en lui bien des fêlures.


Vertigineux, donc. Et remarquablement écrit, trop peut-être : Lehane a un style tellement sensationnel qu’il donne à une grande majorité de ses admirateurs l'impression que la plupart des polars sont mal écrits. C’est ce qui s’appelle transcender un genre, et c’est plutôt une qualité.

Le revers de la médaille c’est qu’aujourd’hui, comme tout lecteur de « Mystic River » et de quelques autres…j’en suis à chercher désespérément, fiévreusement un truc qui soit « aussi fort que Lehane »…

…je risque de chercher longtemps.
...

15 commentaires:

  1. (on dira ce qu'on veut, un petite critique de Thom, quoiqu'il s'en défende, ça reste un des moments sympas de la semaine)

    :)

    RépondreSupprimer
  2. Si le livre est aussi bien, voire mieux que le film, je pense que je vais essayer de me le procurer... j'avais réellement adoré le film à sa sortie, il m'avait bouleversée. Alors si tu dis que le livre est très fort, il faut absolument que je le lise !

    RépondreSupprimer
  3. Laiezza >>> :-/

    Pimpi >>> en fait le livre a construction assez complexe, et Eastwood (comme Affleck pour "Gone, Baby Gone") a dû beaucoup élaguer, simplifier, etc. Finalement le livre et le film sont assez différents, et se complètent bien...

    RépondreSupprimer
  4. Comment voulez-vous faire une critique après Thom? Je viens de terminer "Ténèbres, prenez-moi la main" et ai l'intention dans la foulée de lire "Sacré" (qui le suit, apparement), mais les critiques risquent de me prendre autant de temps que la lecture!!
    Pour Lehane, tu as raison, c'est fou ce que les autres auteurs de polar peuvent paraître légers,voire mièvres, en comparaison.

    RépondreSupprimer
  5. Tu viens de donner la raison précise pour laquelle je ne publie quasiment rien sur le blog des Chats - j'ai pitié de vous (pauvres mortels).

    :-D

    C'est vrai que Lehane c'est...oui. Enfin comme tu dis que je dis. Il y a Peace, aussi, qui est d'une intensité incroyable. En polar contemporain...c'est à peu près tout (mais en fait même en polar "classique" y a pas grand chose de ce niveau...)

    RépondreSupprimer
  6. Bon, je ne me laisse pas abattre, je viens de poster ma critique, le front trempé de sueur, et les mains complètement ankylosées..

    RépondreSupprimer
  7. Tiens un autre clone du Golb, le polycéphale du net. J'aime beaucoup le concept de ce blog, il y a un vrai côté collectif et pas juste des chroniques juxtaposées.

    RépondreSupprimer
  8. Un clone, un clone... Une émanation, disons (non, c'est déjà trop :).

    SALUT BOEB'IS !

    Ecoute, c'est très gentil. Pour la peine, sache que tu as le droit de nous envoyer un petit texte, si ça te tente, un jour (on est en manque de textes, en ce moment, et on a peur de devoir ouvrir la boite de Pandore pour nous en sortir - la boite de Pandore ce sont les archives de Thom - aaaaaaah)

    RépondreSupprimer
  9. En ce moment je suis en exam et donc je lis pas trop mais pourquoi pas bien sûr, je vais voir un peu comment ça fonctionne.

    Pour Thom, je me pose vraiment des questions. Encore si ses textes n'étaient pas bon on pourrait accepter, mais là ça en devient enervant et complexant! S'il avait un peu de décence, il devrait publier sous plusieurs pseudos et de temps en temps écrire des trucs moins brillants!

    RépondreSupprimer
  10. Super ! Tu nous tiens au courant, alors :)

    Pour Thom...Je t'avoue que nous, on le fréquente depuis tellement longtemps, on ne fait même plus gaffe (je dirais même qu'on est bien contents de l'avoir, quand on n'est pas inspirés :).
    Le plus flippant, c'est que ses textes sont de mieux en mieux, avec le temps !! Euh, non, en fait, le plus flippant, c'est qu'il réussit malgré tout à avoir une vie, en dehors du Net. Ca, c'est très angoissant. Je pense qu'ils sont plusieurs, en fait :)

    Bon, ceci dit, il ne faut pas te laisser berner : sur les Chats, il n'écrit pas grand chose, il offre juste une archive réactualisée de temps en temps, mais ce n'est pas le pilier du blog ;)

    RépondreSupprimer
  11. C'est flatteur tout ça :-)

    Mais effectivement...sur le blog des Chats je m'occupe principalement de l'animation et de la publication des critiques des autres. Je n'ai pas écrit beaucoup de choses inédites depuis l'ouverture ! La plupart des critiques qu'on trouvera ici sont soit des textes déjà parus sur Le Golb, soit des textes parus sur l'ancien forum des Chats...et encore, je les poste avec parcimonie. Donc tu peux nous rejoindre sans avoir peur d'être étouffé par mes critiques, je suis parmi ceux qui en ont posté le moins, ici :-))

    RépondreSupprimer
  12. A propos de chat, je vois que personne n'a chroniqué le classique de Soseki "je suis un chat"! Le narrateur est un chat snob, donneur de leçon et attachant, certainement de la même espèce que ceux qui trainent dans les parages :P

    RépondreSupprimer
  13. Je ne connais pas du tout, en fait.

    Ta première critique ? ;)

    RépondreSupprimer
  14. C'est pas parce que nous avons un Aristochat que nous sommes tous des snobs ;-)

    RépondreSupprimer