mercredi 4 juin 2008

"Le joueur d'échecs" - Stefan Zweig

Un cri de résistance, par Gaël


Quatrième de couv' :
Qui est cet inconnu capable d'en remontrer au grand Czentovic, le champion mondial des échecs, véritable prodige aussi fruste qu'antipathique? Peut-on croire, comme il l'affirme, qu'il n'a pas joué depuis plus de vingt ans? Voilà un mystère que les passagers oisifs de ce paquebot de luxe aimeraient bien percer. Le narrateur y parviendra. Les circonstances dans lesquelles l'inconnu a acquis cette science sont terribles. Elles nous reportent aux expérimentations nazies sur les effets de l'isolement absolu, lorsque, aux frontières de la folie, entre deux interrogatoires, le cerveau humain parvient à déployer ses facultés les plus étranges.

Rien ne me prédisposait à lire un jour Le Joueur d'échecs. Depuis des années, le simple nom de Stefan Zweig me fait peur. Allez savoir pourquoi. Les consonnances allemandes, sans doute. J'avais les mêmes réticences à lire Arthur Schnitzler avant de me plonger dans Mademoiselle Else. Et puis je dois avouer que les échecs, je n'y ai jamais compris grand-chose, et ça ne m'intéresse pas plus que ça. Et pourtant, bien mal m'en a pris d'attendre aussi longtemps avant de découvrir ce petit roman puissant.
Car les échecs sont avant tout, ici, une métaphore à plusieurs facettes. Le protagoniste, au départ, n'est pas un fan de ce jeu. C'est avant tout un amoureux de la littérature et des mots. Et c'est d'un livre dont il a besoin pour survivre à la folie qui le guette, lorsque, enfermé dans les geôles nazies, il se retrouve en proie aux expérimentations douteuses que les Allemands exercent pour constater les effets néfastes de l'enfermement et de l'isolement. M. B..., un intellectuel anonyme et notaire de son état, est la cible rêvée pour ce genre de pratiques. Le seul livre qu'il arrivera à voler à ses tortionnaires sera un manuel du jeu d'échecs. Ce jeu deviendra pour lui une échappatoire à la démence, le seul lien qui lui restera avec le monde extérieur. Il passe des journées et des nuits entières à jouer mentalement aux échecs, explorant toutes les combinaisons et les techniques imaginables. Les échecs deviennent un cri de résistance face à l'aliénation nazie et son embrigadement bêtifiant. Mais une fois dehors, les pions et le damier restent ancrés dans l'esprit du personnage comme le traumatisme de toute une génération. Son échappatoire est devenue une addiction, une autre forme d'aliénation. Quand il a enfin l'occasion de jouer aux échecs "en vrai", notre notaire ne résiste pas à ses pulsions et défie ainsi le champion du monde. À ce titre, les échecs deviennent un symbole de la force humaine, celle qui nous aide à tenir moralement, mais également celle que l'on ne peut s'empêcher d'exercer sur les autres. Le pouvoir de l'espoir qui se transforme en haine, la victime qui devient bourreau.
Ce roman, dont les thèmes reflétaient l'angoisse dans laquelle vivait l'Europe de l'époque, est également un petit bijou de construction. De la mise en abyme des récits enchâssés les uns dans les autres, au départ trompeur qui amène le lecteur à s'intéresser d'abord à la biographie d'un autre joueur d'échecs, en passant par le duel autour de l'échiquier monté en climax (duel se passant sur un paquebot qui laisse fortement à penser qu'Alessandro Baricco s'en est inspiré pour son roman Novecento : pianiste), tout tend à mythifier la vie d'un homme qui restera à jamais dans l'anonymat, comme si toutes les victimes du nazisme méritaient que leur histoire soit écrite à la dimension de l'Histoire, avec un grand H. Car les échecs, c'est également ce traumatisme commun que toutes les victimes portent en elles.

...

12 commentaires:

  1. Excellente critique, Gaël.
    Maintenant, il ne te reste plus qu'à lire "Le Maître de Go". ;-)

    RépondreSupprimer
  2. (et pour lire Le Maître de Go il suffit d'aller sur le blog de Zaph ;-)

    RépondreSupprimer
  3. Faut pas confondre! :)
    Mais j'ai réellement un article sur le livre (ou à peu près) :
    http://zaph09.blogspot.com/2008/02/le-matre-de-go-yasunari-kawabata.html

    RépondreSupprimer
  4. Ah meeeeerde : je croyais que c'était une blague !

    RépondreSupprimer
  5. ... et en ajoutant 'tml' à la fin du lien, il marche mieux :)

    RépondreSupprimer
  6. Merci beaucoup Zaph! Dans le genre, il y a aussi La Joueuse de go ou Au bonheur des dames. :-)

    RépondreSupprimer
  7. Oui, j'ai aussi lu "la joueuse de go". C'est un livre sympa, mais quand même un zillon de fois moins bon que le Kawabata! :)

    RépondreSupprimer
  8. Tu peux aussi tout simplement lire les autres Zweig, maintenant que tu as surmonté ton a priori... J'ai un faible pour "Le joueur d'échecs", mais "24 heures dans la vie d'une femme" et "Amok", notamment, ne sont pas mal non plus.

    RépondreSupprimer
  9. Et moi pour "La pitié dangereuse", qui est dans mon Top 100 :-)

    RépondreSupprimer
  10. Ok ok, je ne me sens pas non plus de devenir le spécialiste de Zweig en France! Amok est dans ma PAL, et c'est pour bientôt. Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, j'en ai vu l'adaptation de Laurent Bouhnik, et en effet, le roman doit être intéressant. La Pitié dangereuse, pourquoi pas! Après tout, Stefan Zweig a écrit beaucoup, autant ne pas s'arrêter à ses oeuvres les plus célèbres.
    Zaph, excuse-moi, je pensais vraiment que tu partais sur une thématique de titres de romans avec un jeu dedans. :-P Je vais me renseigner sur le Kawabata.

    RépondreSupprimer
  11. MbuTséTséFly6 juin 2008 à 16:33

    Gaël, ta critique du Joueur d'Echec est très belle. Je l'ai lu au
    cours d'allemand et je dois avouer à l'époque que mon allemand n'était
    pas assez bon pour tout saisir, il m'avait néanmoins marquée au point
    que j'ai continué à lire Stephen Zweig, qui reste un des auteurs qui
    m'a le plus touchée.

    RépondreSupprimer