jeudi 4 septembre 2008

"Effacement" - Percival Everett

L'avis d'Ingannmic


Fils, petit-fils, et frère de médecins, Thelonious « Monk » Ellison a reçu une éducation et une instruction qui, liés à une intelligence hors du commun, lui ont permis d’être un écrivain talentueux. C’est un romancier exigeant, dont l’œuvre est difficilement accessible, et qui a la « particularité » d’être noir. « Particularité » non pas pour lui, qui ne s’est jamais véritablement interrogé sur l’incidence de sa couleur de peau, mais au regard des autres, et notamment de ses lecteurs potentiels, pour lesquels son apparence physique induit l’écriture d’une certaine catégorie de romans. Catégorie dans laquelle se classe notamment le dernier roman de Juanita Mae Jenkins, auteure noire qui vient de publier un best-seller dont l’action se déroule dans un ghetto et qui met en scène des personnages incultes et caricaturaux, issus des bas-fonds des quartiers afro américains. Thelonious est perplexe et furieux face au succès de cet ouvrage dénué de toute qualité littéraire…

Suite à l’assassinat de sa sœur par des militants anti-avortement, il se voit contraint de s’occuper de sa mère, qui sombre peu à peu dans la maladie d’Alhzeimer, puisque son frère Henry, homosexuel en prise avec un divorce difficile, en est incapable. Cette responsabilité implique une importante participation financière qu’il ne peut assumer, jusqu’au jour où un manuscrit adressé à son agent conquiert les éditeurs. Et c’est là que cela se corse…en effet, ledit manuscrit n’est autre qu’un exercice de style que Thelonious a réalisé sans le prendre au sérieux, dans lequel il s’essaie à cette fameuse « littérature afro-américaine ». Le résultat : un court récit avec pour personnage principal un jeune noir vivant dans les quartiers pauvres, haineux, violent, et qui ne sait pas aligner 2 mots sans les ponctuer de multiples grossièretés. Le comble, c’est que ce roman rencontre un succès phénoménal parce qu’il est considéré comme « vrai » et authentique !
Pour lui qui s’était juré de ne jamais compromettre son art, la situation est difficile : il a l’impression de devoir assumer une « négritude » qu’un lui impose comme étant une composante essentielle – sinon comme la composante principale- de sa personnalité. C’est comme si les rôles étaient inversés, aussi : c’est le public qui impose à l’artiste ce qu’il doit « produire », et non plus l’artiste qui livre au public le résultat d’un travail volontaire et réfléchi de sa part.

La place qu’occupent d’ailleurs écrivains et autres peintres ou sculpteurs dans la société et les messages qu’ils peuvent faire inconsciemment passer par l’image que l’on a d’eux, est une préoccupation qui revient dans « Effacement » à intervalles réguliers, d’une façon tout à fait originale, mais que je ne dévoilerai pas ici, par égard pour ceux qui décideraient de le lire… C’est un roman très riche, varié, ponctué d’anecdotes et de réflexions qui vont de conseils sur la pêche à la truite à des explications sémantiques parfois absconses.

J’ai dans un premier temps lu « Blessés » du même auteur (recommandé par Laiezza) et j’ai été frappée par les similitudes existant entre les personnalités des narrateurs des 2 romans : ce sont des hommes cultivés, intelligents, avec un sens des responsabilités affirmé, et en même temps d’une grande humilité. De plus, dans les deux récits, l’auteur évoque les difficultés à imposer aux yeux des autres une image de soi qui serait déterminée non pas par notre apparence mais par notre personnalité, nos actes et tout ce que l’on peut exprimer.



L'avis de Laiezza

Voici une histoire pas comme les autres, à la fois belle, cruelle, malsaine, politique et intime. Celle de Monk, un écrivain afro-américain méconnu, et las de voir ses livres toujours classés au rayon : africanamerican. Il décide alors d'écrire un pastiche de cette "sous-littérature" qu'on célèbre avec condescendance...et fait ainsi un premier pas vers la starification.

Voilà pour l'histoire. Pour mon avis, il est simple et concis : c'est génial, achetez-le !
Je crois d'ailleurs que seul un pointilleux comme Thom (qui me l'avait cependant recommandé) peut oser dire que ce livre n'est pas un chef d'oeuvre total ! ...
Ce livre ? Ces livres, plutôt ! Car, après tout, "Effacement" c'est deux livres en un seul ! Everett a eu l'idée géniale d'insérer l'intégralité du roman de son narrateur, pile au centre de son roman à lui...cette technique de mise en abime est tout simplement géniale (je me répète...?), pas tellement parce qu'elle est originale (je pense que beaucoup d'écrivains ont déjà dû y songer) mais parce qu'elle est terriblement culottée (je pense qu'à l'inverse très peu d'écrivains auraient eu le courage, ou la folie, de faire un truc comme ça !).

Le roman à l'intérieur du roman n'est pas très long, mais je pense qu' "Effacement" n'aurait pas du tout été le même livre si ce passage n'avait pas été là. C'est bien de montrer la confusion éprouvée par le narrateur avant et après la rédaction du bouquin, c'est mieux de nous livrer le bouquin pour que nous en jugions nous-mêmes. Ainsi, Percival Everett fait du lecteur le complice de la supercherie de son Thelonious Monk, et un témoin privilégié de sa perte de contrôle.
Un véritable coup de génie. Pour un livre qui est, peut-être, le meilleur "roman contemporain" que j'aie jamais lu. Quand j'ai vu ça, je me suis "Non ! il a osé." Puis "C'est génial, il faut l'acheter".

Et sinon, je vous ai dit que j'avais adoré ?



L'avis de Thom

Monk est écrivain. Il est aussi noir, et il ne voit pas vraiment de rapport entre ces deux états. Ce n’est pas grave : les autres le voient pour lui. Alors qu’il se promène dans un supermarché du livre avec sa sœur, il cherche à tout hasard un de ses livres, persuadé de n’en trouver aucun. Il en trouve quatre, rangés dans la catégorie « littérature afro-américaine », ce qui le met en rage. Ses œuvres n’ont rien d’afro-américaines, ce sont des romans, bon ou mauvais, mais pas plus afro-américains que ceux d’un blanc. Juste à côté trône le best seller du moment : « We lives in da ghetto » de Juanita Mae Jenkins. Un truc qui l’écoeure, plus proche du témoignage écrit avec les pieds que de la littérature, communautariste et misérabiliste à souhait. Alors il décide d’en écrire une parodie sous un nom d’emprunt, et de la faire parvenir à des éditeurs…

Monk a t’il omis consciemment de préciser que c’est une parodie ?
Tout l’intérêt du roman me semble résider dans cette seule et unique question, car c’est bien d’inconscient que Percival Everett, avec un style tout simplement génial, nous parle. Avec finesse, ironie et violence, il met en scène le chaos mental dans lequel va peu à peu se retrouver plonger Monk.

Mais résumer « Erasure » à cette histoire de parodie et de pseudonyme est une erreur…c’est à la fois vrai et faux. Disons que c’est un fil conducteur qui rend le livre totalement accessible à quiconque, mais je ne suis pas persuadé que ce soit cette trame qui en ait dicté l’écriture. La question, c’est plutôt celle de la quête d’identitaire – ou la destruction de l’identité le cas échéant.

C’est ce problème d’identité, ce sentiment de solitude parmi les siens et d’anonymat parmi les autres écrivains qui sont les réels moteurs du personnage de Monk – et donc les rouages du roman car les deux sont indissociables.

Tout semblant ici bipolaire, deux questions se dessinent :

Qu’est-ce qu’être écrivain ?

Qu’est-ce qu’être afro-américain ?

…et par conséquent qu’est-ce qu’être écrivain afro-américain, si tant est que cela existe. Une ultime interrogation à laquelle l'auteur semble répondre par la négative, reniant tout concept de race, de peuple et de culture identitaire - bref c'est à peu l'inverse absolu des trois quarts de la littérature actuelle, ce qui est d'autant plus jubilatoire.

Autour de ces trois questions Percival Everett brode toute une galerie de personnages assez étranges et transparents (parce que transparents ?). On a un peu l’impression que les personnages secondaires ne sont que les faire valoir de son narrateur, qu’ils n’ont pas une grande importance et servent à faire diversion : la sœur, la mère, la gouvernante, le frère, la vague petite amie…ils sont là, mais ils ont quelque chose d’évanescent. Comme s’ils n’existaient pas ou plus précisément comme si leur seule raison d’exister était de faire exister Monk. De ce point de vue, Lisa, la sœur, est un modèle de non-personnage. Pas de description physique, à peine caractérisée…elle a bien quelques lignes de dialogue mais pas grand chose de concret et finalement elle n’existe que par le prisme de Monk, de ses rapports avec elle et des réflexions qu’il fait à son sujet…

Mais ce n’est absolument pas une critique, au contraire, je suis admiratif devant tant de finesse : les personnages ne vivent aux yeux du lecteur que par les yeux du narrateur, par conséquent lorsque celui-ci commence à perdre pieds ils s’affolent et semblent disparaître…bel exemple également, ce parallèle entre Monk et sa mère perdant la tête – pas plus que lui a t’on envie d’ajouter.

Reste que dans les deux derniers chapitres, et ce sera mon seul bémol, les choses semblent s’enliser un peu alors qu’au contraire l’Absurde devrait atteindre son paroxysme. Ce n’est pas grand chose, une poignée de pages sur l’ensemble du livre…ça ne l’empêche donc pas d’être un grand livre, mais ce n’est pas tout à fait le chef d’œuvre que cela aurait pu être…

mercredi 3 septembre 2008

"La vie aux aguets" - William Boyd

Je ne suis pas celle que vous croyez, par Livrovore

Ruth Gilmartin est professeur d'anglais, divorcée. Elle vit avec son fils Jochen en Angleterre, de nos jours. Elle voit de temps en temps sa mère, Sally, qui vit seule depuis la mort de son père, et qui a toujours eu un caractère assez spécial. Elle a toujours eu peur qu'un jour quelqu'un vienne la tuer, mais Ruth n'y a jamais vraiment prêté attention sérieusement.

Puis soudain, Sally décide de confier à sa fille, chapitre par chapitre, son journal. L'histoire de sa vie. Et là Ruth tombe des nues, elle découvre que sa mère n'est pas du tout celle qu'elle croyait, que ses racines ne sont pas celles qu'elle avait toujours pensé être les siennes. Sally Gilmartin s'appelle en réalité Eva Delectorskaya, d'origine russe, et elle était espionne pour les services secrets durant la guerre.

Le roman est construit de telle façon que les chapitres sur la vie de Ruth sont alternés avec ceux du journal de Sally/Eva, au fur et à mesure de la lecture de la narratrice. On découvre en même temps que Ruth la vraie vie de sa mère tout en suivant son quotidien à elle, son étonnement, ses questionnements, la façon dont sa vie est fondamentalement chamboulée en apprenant la réalité de ses racines. Si sa mère n'est pas celle qu'elle croyait, elle-même n'est-elle pas tout à fait celle qu'elle pensait être ? Et pourquoi lui révéler cela maintenant ?

Lorsqu'on lit un chapitre sur Ruth on est pressé de connaître la suite des tribulations d'Eva, et inversement, sans pouvoir lâcher le roman avant de connaître enfin la totalité de l'histoire de cette agent secret, de savoir pourquoi elle le révèle à sa fille maintenant. Et de refermer le livre avec encore le cœur battant, et surtout l'impression d'avoir lu un sacré bon bouquin.

L'écriture de Boyd est fluide et captive le lecteur, de façon à vivre dans la tête de Ruth aujourd'hui autant que dans celle d'Eva pendant la guerre. Le récit est passionnant et extrêmement bien documenté, j'ai appris aussi beaucoup de choses sur les services secrets pendant la guerre, comment ils agissaient, sur quoi ils avaient été influents… une bonne dose d'Histoire qui n'enlève rien à la qualité de la « Vie aux aguets », bien au contraire.

mardi 2 septembre 2008

"Nullipare" - Jane Sautière


Je laisse la parole à Ananke

Je referme à l’instant l’excellent « Nullipare » de Jane Sautière (aux éditions Verticales). Vous ne l’avez pas encore vu en librairie puisqu’il ne sort que prochainement, mais c’est le privilège de connaître quelques auteurs (et le seul) : parfois, ils vous envoient leurs livres avant même leur sortie. Fin de la séquence « Nananère ! »

Sans doute le meilleur moyen d’en parler est-il d’en indiquer son point de départ : « Je traverse la grande place vide comme un champ de foire, couverte d’une terre granulée rouge, on s’en met toujours un peu dans les chaussures. Il fait beau. C’est février. Je vais faire une mammographie, je suis inscrite dans les fichiers des bénéficiaires du dépistage du cancer du sein, comme toutes les femmes de cinquante ans. Je vais me faire écrabouiller les seins sous les rouleaux compresseurs d’une machine à rayons X (le même X que celui qui désigne le féminin ?). C’est un cabinet de radiologie chic, où l’on sent qu’on ne fait pas partie de la clientèle payante à de petits détails à peine appuyés. La jeune femme qui manipule l’engin me parle avec la contrefaçon de notre époque qui revient à s’adresser à la clientèle en la laissant (« je vous laisse mettre votre bras ici », « je vous laisse baisser la main », « je vous laisse vous assoir »). C’est une horreur de non relation. Je voudrais lui demander de ne pas me laisser justement, pas en ce moment, pas dans cet espace métallisé, pas avec des mots écrasés, essorés comme mes seins précisément (quelle femme peut imaginer qu’on puisse aplatir des seins à ce point ?) C’est quand même une grande surprise la mammographie. Elle me laisse pour de vrai, ce qui n’est pas plus mal et j’attends le radiologue. Lui me regarde à peine et remplit son questionnaire. Puis il dicte son compte-rendu. Je m’entends désignée par mon nom, mon sexe, mon âge, et ma position dans l’ordre de la reproduction : « nullipare ». Le mot me frappe, me blesse, me suit dans ma journée, comme les toutes petites coupures qu’on se fait avec une feuille de papier, qui saignent beaucoup, et qui nous gênent au delà du vraisemblable. Je l’entends si fort aujourd’hui sans doute parce que tout est joué, et que cet état est devenu définitif. »
Et peut-être pourrait-on compléter cette présentation avec la phrase de quatrième de couverture : « Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. »

Le très grand intérêt du livre ne réside pas pour moi dans une proximité immédiate avec son « sujet » (c’est d’ailleurs plus un prétexte) : je suis un mec et j’ai trois plus deux enfants. Plutôt dans son écriture et dans la position tenue par l’auteure, conciliant l’intime des confidences et l’exposition d’une publication. Pour l’écriture, elle est d’une acuité sans concession d’aucune sorte, mais sa limpidité nette permet de très larges ouvertures sur tous les paysages de l’âme et sous la surface, elle laisse deviner toute la vie, drôle, tragique et tendre. La position tenue par Jane Sautière m’est apparue incroyable de force et de justesse. Partant d’un état somme toute intime et remontant par là, degré par degré son parcours, elle gagne le pari que tiennent les très bons livres : s’adresser à l’universel, nourrir cette part d’humanité en nous. C’est ce qui éloigne définitivement – et très heureusement – « Nullipare » d’une histoire de nana penchée-perchée sur un problème de nana. Un livre dont on sort grandi, c'est-à-dire occupant enfin le volume de soi qu’on devrait, si l’on n’était trop souvent rétrécis à l’intérieur.

Les derniers mots pour elle : « Nulle part, ce n’est pas ailleurs, c’est sa perte, c’est ici sans ailleurs. Je serai plutôt, moi, l’ailleurs sans ici, une sorte de péniche, toute portée par les fleuves si lents, si beaux. » (P38)

lundi 1 septembre 2008

"Le livre de Dave" - Will Self

Dayv guyd uz, par Zaph

"Zidane may be God, but then, Will Self must be Dave, which is much more impressive."

(Citation erronément attribuée à Philip Roth)

Et voici que je me retrouve involontairement plongé dans mon étude des accents régionaux. Et cette fois encore, l'apprentissage fut difficile ; au point que j'ai failli regretter d'avoir acheté ce livre en anglais.
Voyez un peu : s'il est évident pour vous que
"Wotevah, ve pawtunt fing is djoo bleev, Eye carnt B doin wiv fliars oo aynt lé Dave inter vair arts. Eye tellya boaf vat Dryva issa nastë bituv wurk"
veut dire quelque chose comme
"De toute façon, l'important est que vous croyiez, je n'ai rien à faire avec des hérétiques qui n'ont pas laissé entrer Dave dans leur coeur. Je vous dis à tous les deux que ce prêtre est une sacrée canaille",
alors, vous pouvez vous lancer sans retenue dans "The book of Dave".
Si vous peinez un peu, toutefois, ça vaut bien un petit effort, car cette adaptation libre du cockney fait un des principaux amusements du livre.

Un livre très curieux, qui raconte deux histoires qu'on sent intimement liées, mais qui le sont d'une manière mystérieuse et subtile.
Bon, il y a la surface des choses : Dave, un chauffeur de taxi londonien à la vie affective catastrophique, au cours d'une phase de délire névrotique, rédige un livre destiné à son fils, le fait graver sur du métal, et l'enterre dans le jardin de son ex-femme. Ce livre ne sera découvert que deux mille ans plus tard, et les rancœurs misogynes ainsi que les délires de Dave sur la profession de chauffeur de taxi serviront de fondement à la religion dominante de l'époque.

Pendant une partie du livre, on ne voit pas très bien l'intérêt de relier ces deux histoires, au-delà de l'anecdote du livre perdu et retrouvé. Ce serait mal connaître Will Self, car il y a d'étranges passerelles faites de mots et de noms propres qui voyagent allègrement d'une époque à l'autre.

Alors, ceux qui ont déjà lu par exemple "Great apes", du même auteur, commencent à se demander si cette transposition futuriste n'est pas tout simplement la production du cerveau dérangé de Dave ( On retrouve d'ailleurs en guest star Zack Busner, l'inénarrable psychiatre de "Great apes"). Cette question donne une vision de l'oeuvre complètement différente - et passionnante, je trouve.

Le fait de jouer sur deux tableaux permet à l'auteur d'aborder certains thèmes, par exemple la religion, de manière originale.
Dans l'histoire actuelle, Dave le driver essaie tant bien que mal d'entrer en contact avec son fils Carl dont il est tenu à l'écart par une ordonnance de tribunal.
Dans l'histoire futuriste, le jeune Carl (tiens tiens) part à la recherche de son père qui a été condamné à Londres pour hérésie.
C'est finement joué de la part de Self, car le rapport au père (manquant) est une des grandes lignes de force psychologiques qui sous-tend toute religion. Les autres étant la culpabilité sexuelle et l'angoisse de mort. Thèmes qui sont aussi abordés par l'auteur de manière subtile et efficace.
En fait, Self est probablement bien plus critique et ironique envers la religion (toutes les religions) que ne l'a jamais été un Salman Rushdie, car il met à nu ses mécanismes, mais il le fait de manière tellement subtile qu'il ne risque probablement aucune fatwa.

J'ajouterai qu'on peut aussi voir dans ce livre un superbe hommage de Self à la ville de Londres, car qui peut mieux "sentir" une ville et la connaître plus intimement qu'un chauffeur de taxi?
Encore une belle réussite !

- Ware2, guv
- 2 Nù Lundun


dimanche 31 août 2008

"Les fabuleuses aventures d'un indien malchanceux qui devint milliardaire" - Vikas Swarup

Est-ce que nous allons rire ou pleurer ? par Idothée


Oui ! Superbe ! Une belle écriture tranquille qui raconte clairement une histoire extraordinaire. Un conte. Mais pas seulement . Toute l’Inde dans les mésaventures tour à tour rocambolesques et tragiques d’un orphelin indien qui porte un nom étonnant : Ram Mohamad Thomas , hindou, musulman, chrétien . . . La vie de Mohamad commence mal , il n’est pas né dans un groupe social aisé , sa mère l’a abandonné . Orphelin en Inde est une place terrible . L’Inde est un pays où les places , on le sait, malgré les changements d’aujourd’hui , sont claires et définitives , distribuées dès la naissance . Aucune possibilité pour un « rêve américain », on ne quitte pas sa condition . C’est pourtant ce qui va arriver à Mohamad . Et cela va lui arriver à travers un jeu télévisé « qui veut gagner des milliards de roupies », tout droit importé d’Amérique .

Mais avant d’en arriver là , de sa naissance à ses 18 ans , sa vie est celle de tous les dangers et de toutes les rencontres : des habitants du bidon ville de Dharavi aux acteurs de Bollywwod . Toujours drôles , les situations sont pourtant tragiques . Est-ce parce que le ton est désabusé ? Descriptif ? Rapide surtout ? J’opte pour les trois . Nous voilà tenu de choisir seul : Est-ce que nous allons rire ou pleurer ? Il n’est en fait pas possible de pleurer et en cela je retrouve le sentiment éprouvé dans d’autres lectures sur l’Inde . Comme disent les jeunes , c’est tellement « trop » , que ce que l’ ressent est plutôt de l’ordre du fatalisme . En cela aussi , dans ce roman , on reconnaît l’Inde je pense . Anne-Catherine d’Espies sur le site Evène où je suis allée (entre autres ) lire , pour comparer mon sentiment à celui d’autres lecteurs , dit que le « Le héros va et vient , tantôt perdu , tantôt mené , mais toujours maîtrisant son destin » . Je ne suis pas d’accord . Il ne maîtrise pas son destin , il le suit . Sa réussite est le fait d’un jeu de hasard et dans sa poche , il conserve une pièce de monnaie porte bonheur . Deux faces , pas de pile . Ca sera comme ça sera . La fatalité imprègne tout le récit de Vikas Swarup . Elle nous atteint , de plein fouet . Prendre un moment après la lecture est nécessaire pour en émerger et pour penser , comme Mohamad et comme Vikas Swarup certainement , que tout peut changer radicalement en Inde . Finalement , c’est étrangement une fatalité porteuse d’espoir . Car il en faut , de l’espoir pour lutter contre la fatalité .

Sinon , c’est un livre qui va parfois un peu vite , un tout petit peu trop vite . Mais dire l’Inde en un seul roman . . . C’est avoir tant à dire que je comprends.

samedi 30 août 2008

Entretien avec Philippe Jaenada

Comment devenir un auteur-chouchou des Chats en cinq leçons et beaucoup trop de questions, par Ingannmic Laiezza, Livrovore, Lily, Thom, Zaph, avec l'aimable contribution de Philippe Jaenada


L'évènement était attendu partout sur le Net - c'est désormais chose faite : après un mail égaré dans la nature, des inquiétudes (Peut-être que nos questions l'ont soûlé ? Merde Laiezza, on t'avait dit de pas poser toutes ces questions sur sa vie), des spéculations (Il est peut-être parti en vacances ? - Arrête : un écrivain c'est pauvre, ça part pas en vacances. - Quoi ? C'est pauvre, un écrivain ? - Oui ! - Mais si ça se trouve lui il est riche...?), des rebondissements (Hé, il a commenté le blog mais pas de nouvelles des questions... il les a peut-être pas reçues ?)... un miracle (pesons nos mots) a eu lieu : Philippe Jaenada a répondu à nos questions, et pas qu'un peu.
Il aura beau jeu de dire que nous en avions mis une bonne lampée : l'auteur du "Chameau sauvage", du "Cosmonaute" et de "La meilleure façon de trouver la mort en Italie lorsqu'on ne parle pas la langue" (titre non confirmé) est plus bavard que nous tous réunis - à sa décharge il reconnaît éprouver quelque peine à se montrer concis (qui sait si la volubilité de ses réponses n'est pas en fait une véritable performance de concision punchy ?). Sans vouloir verser dans le druckérisme primaire, ce fut un plaisir doublé d'un honneur de lui soumettre nos interrogations - et plus encore de le voir se prêter au jeu avec une telle disponibilité (après des année à fréquenter des auteurs je pense pouvoir dire qu'une fois n'est pas coutume, le terme n'est en rien déplacé).
Comment travaille Philippe, a-t-il déjà songé à assassiner un lecteur, qui est son Chat de Biblio préféré, le ménage est-il nécessaire à l'épanouissement de l'homme... : Jaenada, chers amis, nous dit tout. Et bien, en plus.

Bonjour Monsieur Jaenada, et merci mille fois d’accepter de répondre à nos questions (à mon avis c’est parce que vous ne les avez pas encore lues et que vous ignorez que les Chats sont surtout une bande de rigolos – pas vraiment des lecteurs très pointus).

(on la fait comme en vrai, donc là vous jouez le jeu, soyez cool, vous dites : « Bonjour les Chats ! Je vous en prie, tout le plaisir est pour moi. » vous pouvez même ajouter : « J’adore votre site… » - ce genre de truc)


Philippe : Bonjour les Chats. Je vous en prie, tout le plaisir est pour moi, vous êtes sensationnels.

(y a pas à dire, rien qu'avec ça on sent l'écrivain-qui-connaît-son-job)

Thom : Etes-vous aussi sympathique et drôle que vos narrateurs dans la vie courante, ou bien alors vous êtes un grincheux qui fait tout le temps la gueule (celle-là c’est pour savoir si vous allez bien prendre les suivantes) ?

Je suis extrêmement sympathique et d’une drôlerie enivrante, mais quand même, parfois, je suis un peu bougon, si par exemple j’ai mal quelque part – ce qui, à la réflexion, n’est pas rare. Non, je pense que je ressemble à mes personnages, du moins si on les met tous ensemble (grosso modo, pour chacun des personnages (qui vivent, je ne vais pas le cacher, des choses que j’ai vécues), je prends une partie de moi) : certains ont mes défauts et pas mes qualités (qui sont innombrables), d’autres l’inverse.

Lily : On dit qu'en tout écrivain sommeille un grand lecteur... et vous, quel genre de lecteur êtes-vous ? Lisez-vous beaucoup ? Avez-vous des auteurs favoris (Bukowski mis à part, celui-là nous sommes déjà au courant) ?

Je lis beaucoup, oui (je n’ai pas grand-chose d’autre à faire). Parmi mes auteurs préférés (il y en a des brouettes), Bukowski effectivement, Richard Brautigan, Fitzgerald, Proust, Modiano, Eddie Little (il n’a écrit que deux livres et ensuite il est mort, mais les deux sont, du moins je trouve, magnifiques), Franz Bartelt (en v’là un qui ferait un excellent Aristochat, si je peux me permettre), Manchette, Murakami (Haruki), Selby, Kafka, Cervantès, Jean Rolin, et j’en oublie des tas, à côté de la brouette. Depuis deux ans, je ne lis QUE des romans policiers américains des années 40 et 50, avec une grande préférence, affection, joie, pour David Goodis, Jim Thompson, Ed McBain, Chase et Burnett. J’y prends tant de plaisir que je n’arrive plus à en sortir.

Thom : Par exemple : parmi tous ceux qui vous ont précédé sur le trône de l’Aristochat (liste à la fin du document), y en a t’il que vous aimez tout particulièrement ?

Oui, ceux que j’ai cités, + Faulkner (mais ça fait un bail que je ne l’ai pas lu, Faulkner – j’ai tout lu d’un coup, vers 23 ou 24 ans (un bon bail)).

(en fait parmi tous ceux qu'a cités Philippe, seul Murakami a bien été un Aristochat... mais l'appel du pied pour faire de tous ceux-là des Aristos était, reconnaissons-le, des plus subtils)

Ingannmic : Par exemple, que lisez-vous en ce moment ?

"Le Sourdingue", d’Ed McBain. (Je suis tranquille, il y a de la réserve, il a écrit quelque chose comme 400 romans.)

Thom : … et est-ce que vous nous le conseillez ?

Bien sûr. Mais c’est surtout de la distraction, disons. Dans le genre polar américain des années 50, je trouve David Goodis vraiment inégalable.

Livrovore (se pose plein de questions votre manière de travailler) : Quand écrivez-vous ? Avez-vous un emploi du temps défini par jour, ou est-ce "quand ça vous vient" ?

J’écris la nuit, toutes les nuits, avec des contraintes quasi scolaires (sinon, je fous rien), entre une heure et six heures du matin, pile. Pour mon premier roman, le Chameau sauvage, je m’étais dit : « Je vais écrire quand ça vient. » Mais en fait, ça vient pas souvent, il y a toujours un coup à boire quelque part : en trois ans, j’ai laborieusement sorti 80 pages. Je suis parti m’enfermer dans une maison et me suis mis à travailler comme une mule docile, à heures fixes : en trois mois, j’en ai écrit 700, des pages. (Cela dit, je demande un peu comment j’ai fait. J’écris beaucoup plus lentement maintenant, deux ou trois pages par nuit maximum.)


Choisissez-vous le titre avant ou après avoir écrit la totalité d'un roman ?


Non, je pense à l’histoire d’abord et je cherche ensuite (le titre n’a pas beaucoup d’importance pour moi, c’est surtout un truc pour faire plaisir à l’éditeur).

Est-ce que ça a été difficile de se faire publier ?

Non. Quand je suis revenu de mon enfermement avec mes 780 pages, j’ai commencé à travailler dessus (y avait du boulot), et je n’arrivais plus à m’arrêter – tout en trouvant, les mois passant, le texte de plus en plus nul. Finalement, j’ai quasiment renoncé à l’idée de le faire publier, tellement j’en avais marre, et j’ai commencé à le donner à lire à des amis, comme ça, ou à des gens croisés dans des dîners. Et plus ou moins par hasard, le mois suivant, trois éditeurs m’ont contacté pour le publier.


Laiezza (taquine) :
Quand on parle de Jaenada, on parle parenthèses, c’est presque dans le cahier des charges. Dites-nous, à deux près, combien de réflexions sur vos parenthèses multiples pourrez-vous encore supporter, avant de griller un fusible, et de commettre votre premier meurtre de lecteur ?

La barre est franchie depuis longtemps (c’était à la 1 573e réflexion, si ma mémoire est bonne). Mais j’ai les fusibles solides. Et puis bon, faut dire que je le cherche, hein, quand même – mais, sincèrement, je n’arrive pas à écrire sans parenthèses. (J’ai essayé.)

(à noter cependant qu'on est sans nouvelles de Laiezza depuis qu'elle a posé cette question...)


Ingannmic (qui en gros se demande si vous n’êtes pas un peu dingue) :
Est-ce que les nombreuses digressions que vous prêtez à vos personnages sont inspirées de celles qui vous viennent à vous dans "la vraie vie", ou sont-elles totalement inventées (à moins que ce ne soit un peu des 2) ?

Je suis pas dingue, je le jure. Non, rien n’est vraiment inventé. La grande majorité sont des choses qui me sont arrivées, et qu’éventuellement je modifie un peu (l’agencement, la succession de ces choses, en tout cas), mais il y a aussi des trucs que je barbote, qu’on m’a raconté et que je reprends.

Livrovore : Quels défauts et quelles qualités vous trouvez-vous en tant qu'auteur ?

Houlà, c’est dur. Essayons d’être honnête. Qualité, je sais pas, je pense que j’ai un style assez reconnaissable. Défauts, deux principaux : je suis incapable de faire dans la concision, faut toujours que je précise tout, que j’explique, que j’allonge ; et surtout, je suis absolument nul en fiction, je n’ai aucune imagination dans le vide, « à partir de rien ». Ce qui est assez embêtant, car du coup, si je ne vis rien de palpitant (ce qui est le cas depuis un moment : j’ai une vie on ne peut plus planplan), je n’ai rien à écrire.

Zaph (qui au cours de ce cyle est devenu votre plus grand fan) : Je me demande ce qui vient d'abord quand vous écrivez: le thème principal, ou l'idée d'histoire ? Je veux dire que dans vos romans, je vois des thèmes sous-jacents assez forts. Par exemple, dans "Vie et mort de la jeune fille blonde", j'y vois le très beau thème de la relation complexe qu'on peut entretenir avec son passé. Est-ce que vous vous êtes dit un jour "tiens, je vais écrire un roman qui parle de ce thème"? Ou alors, vous avez commencé un récit, et le thème s'y est greffé naturellement? Bon, si ça se trouve, c'est totalement subjectif, et ce thème que j'y vois, vous n'avez même pas spécialement voulu l'y mettre !

(Zaph, je vous aime.) En fait, c’est un peu un mélange des deux. Ça part en général d’un petit début de sujet, d’histoire, d’une ou deux anecdotes, et je vois si je peux en faire quelque chose de plus profond (avec un thème, donc, on n’a qu’à dire). Par exemple, pour Vie et Mort etc., j’avais envie de raconter cette histoire de jeune furie de mon adolescence dont j’entends parler 25 ans plus tard. Et évidemment, je me dis « je vais faire un roman sur les liens souvent élastiques avec le passé » (qui me fascinent – c’est pour ça que j’aime beaucoup Modiano). Pour le Chameau sauvage, j’avais envie de raconter l’histoire de l’injuste garde à vue (qui entame le roman) et donc je me suis dit : « c’est bien, je vais faire un roman sur la naïveté, la bonne volonté, la malchance et le moyen de s’en tirer malgré tout ». L’année dernière, on a été pris, ma femme, notre fils et moi, dans un immense incendie. C’est ce que je suis en train d’écrire maintenant : un roman sur la mort, qui nous frôle tout le temps – donc par contraste, un roman sur la vie, bien sûr, l’insouciance (celle qu’on a à tort, mais en même temps, et paradoxalement, celle qu’il est bon d’avoir).

Livrovore : Vous arrive-t-il de relire vos propres romans ?

A la fin de l’écriture, oui, bien sûr. Avant, j’avais de longues semaines de travail après avoir tout rédigé. Maintenant, j’écris beaucoup plus lentement, mais du coup je n’ai presque plus de travail ensuite. A part ça (la question était sans doute : après la parution), il m’arrive de relire des passages (jamais le livre en entier, bien sûr, il y en a tant d’autres), mais de moins en moins souvent. Parce que ça ne sert à rien. Soit je trouve que ce que j’ai écrit est mauvais (alors que je pensais, en l’écrivant, que c’était bon), et donc je me dis : si ça se trouve, ce que j’écris en ce moment, et que je pense plutôt bien, c’est nul ; soit je trouve que ce que j’ai écrit est bon, et dans ce cas, je me dis : misère, j’écrivais bien, à l’époque, je ne retrouverai plus ça.

Lily :
Lisez-vous les critiques, ou pas du tout ? Je pense aussi bien aux pros qu’aux amateurs comme nous…

Oh, bien sûr, je lis tout. Mais je n’en tiens pas compte. Je veux dire : ça me fait plaisir ou ça m’énerve, mais ça ne me fera jamais changer ce que j’écris. Aucune critique, de personne. Sauf celles de ma femme. Ma femme a toujours raison (elle est fantastique, du tonnerre).

Zaph :
Hector, le personnage principal du "Cosmonaute", semble susciter des réactions assez fortes et opposées de la part des lecteurs. Certains le trouvent lâche, d'autres courageux, ou encore résigné. D'ailleurs, même Hector semble avoir une image très fluctuante de lui-même. Etes-vous surpris de cette divergence de jugements ? Et vous, quelle est votre opinion sur Hector ?

Non, je ne suis pas surpris, c’est normal. Personne n’est absolument lâche ou absolument courageux, personne n’est tout à fait rebelle ou tout à fait résigné. Donc mon personnage est réaliste, c’est plutôt une bonne nouvelle pour moi. Mais ce n’était pas bien difficile, le réalisme : Hector, c’est moi, vraiment. C’est le plus autobiographique de mes livres (ma femme est un monstre – salope). Et, oui, je crois que je suis lâche et courageux, invincible et résigné.

Laiezza : Dans ma critique du "Cosmonaute", je me suis livrée à des phrases un peu sévères, sur le personnage de Pimprenelle. Evidemment, quelqu'un est venu, motivé par les meilleures intentions du monde, me préciser que vos livres étaient tous plus ou moins inspirés de votre vie... Mais, dans le cas d'un livre comme "Le Cosmonaute", comment fait-on pour gérer les réactions des gens ? Je suppose que vous parvenez à faire la distinction entre le personnage, et la personne qui l'a inspirée... Mais je suppose que ce doit être très perturbant, parfois, vis à vis des autres ? Cela arrive t'il qu'on vous dise : "le passage où tu fais..." au lieu de "le passage où le narrateur fait"... ? Je ne sais pas si ma question est claire (en fait, elle ne l'est pas), mais ce que je me demande, c'est tout simplement si vous en êtes conscients, et en jouez, ou bien si c'est un dommage collatéral, dont vous êtes bien obligé de vous accommoder. Et si oui, est-ce que cela ne vous condamne pas à passer votre vie à dire "Non mais attends, mec, dans "Le Cosmonaute", en fait, j'ai voulu dire ci, faire ça", ce qui, nous sommes bien d'accord, n'est pas une vie...?

C’est, comme je disais juste au-dessus, tout à fait conforme à ma vie, mais je ne vois pas où est le problème. Du moins, je vous assure, ce n’est pas perturbant. Quand on me demande, je dis « oui oui, c’est comme ça en vrai » (et je me trouve parfois face à de grands yeux horrifiés, effectivement – mais, euh, ça ne me dérange pas), et si on ne me demande pas, je ne dis rien. (Je sais que pas mal de gens pensent que c’est de la fiction, ce qui est très bien aussi.) Vraiment, mes livres étant, de très loin, ce que je fais de plus intime et de plus sincère dans l’existence, ça ne me gêne pas du tout qu’ils se mélangent à ma vie « privée ». Mes livres, c’est exactement le coeur de ma vie privée.

Thom : Un jour je vous ai vu déclarer : « Je n’écrit que des choses vraies », et cette phrase m’avait beaucoup troublé… car bien entendu la vérité est une notion qui n’a pas vraiment de sens en littérature (comme vous le soulignez très bien dans votre amusant texte sur l’autofiction). Alors c’était quoi, cette phrase ? Une boutade, ou bien il y avait un sens plus… « profond » ?

Ah ça vous intéresse, les amis, le rapport entre la réalité et l’écriture. (Il y a de quoi, cela dit.) Ce n’était pas vraiment une boutade, non – même si, c’est vrai, j’aime bien jouer avec ça (parce qu’on me demande tout le temps). Mais ça ne veut, en effet, rien dire. Par exemple, dans le Chameau sauvage, le narrateur ramène chez lui une fille perdue qui détruit tout dans sa cuisine. Bon, j’ai ramené chez moi une fille perdue qui a tout détruit dans ma cuisine. Après, le simple fait de le raconter, ce n’est plus la « vérité ». Et changer le contexte, et les conséquences, de cette anecdote, ce n’est plus la vérité non plus. Ce que j’écris est la vérité comme un cerveau est un truc mou qui pèse je ne sais combien de grammes. Et je pars toujours de faits réels juste parce que je ne sais pas en inventer. Exactement comme j’aurais du mal à réfléchir sans un gros truc mou dans la tête.

Zaph : Il y a des lecteurs qui trouvent que "Le Cosmonaute" est une caricature. Moi pas; je trouve que c'est totalement réaliste. Sauf sur un point: comment expliquez-vous qu'une maniaque grave puisse supporter la présence d'un chat plein de poils ? Alors, qu'avez vous à répondre à ça, Mr Jaenada ? (NB ne croyez surtout pas que je demande ça parce que j'ai envie d'avoir un chat.)

Ça va bien avec les questions du dessus, c’est un bon exemple. Dans le Cosmonaute, tout est vrai, il n’y a absolument rien de faux. Mais il y a du vrai qui n’y est pas. J’ai retranché des bons aspects de ma vie avec Pimprenelle/Anne-Catherine. (Je voulais écrire un roman non pas pour raconter ma vie, je m’en fous que les gens la connaissent ou pas, mais pour dire : quand on supprime toutes les raisons d’aimer quelqu’un (la gentillesse, l’intelligence, la drôlerie, l’altruisme, la beauté, etc, et qu’on se rend compte qu’on l’aime quand même, on s’approche vraiment, scientifiquement, de ce qu’est l’amour.) Donc, bref, rien n’est faux, mais ce n’est pas vrai. C’est ce qu’on doit appeler « réaliste », je pense. Pour ce qui est des poils de chat, vous ne croyez pas si bien dire. Anne-Catherine détestait mon chat (qui est mort en 2006, à 20 ans – inconsolable, j’étais), du moins les effets de la présence de mon chat (que j’avais déjà quand on s’est rencontrés), elle passait son temps à la (c’était une chatte, Spouque) menacer de mort, à dire qu’elle voulait qu’elle crève, à lui hurler dessus. A cause des poils. Et parallèlement, elle la nourrissait avec amour, et elle aussi a été très triste à sa mort.

Thom :
La question qu'on vous a déjà posé deux cents fois : pourquoi Pimprenelle ??? Et pourquoi Oscar ? Est-ce parce qu'au moment de l'écriture vous passiez « Bonne Nuit les Petits » en boucle pour endormir vos enfants ?

Pimprenelle, c’est parce que la mère de ma femme l’appelait comme ça quand elle était ado et voulait jouer à la dame, sexy et tout ça. Elle lui disait : « Fais pas ta Pimprenelle... » (Je n’ai jamais compris pourquoi : ça n’a rien à voir avec le personnage de Bonne nuit les petits...) Oscar, c’est parce qu’un fou furieux (je raconte ça dans le Chameau sauvage, je crois) m’a dit un jour que j’avais au-dessus de la tête une sorte de fantôme qui s’appelait Oscar. Mais c’est vrai, une fille a fait une thèse sur mes romans et remarquait, dans tout un chapitre, que beaucoup de mes personnages avaient des noms en rapport avec l’enfance, les dessins animés ou les contes (Pollux, Titus, Olive, Pimprenelle, Oscar, etc...) Le hic, c’est que depuis que j’ai lu ça (je n’y avais pas pensé une seconde avant, il me semblait choisir mes noms au hasard), je n’arrive plus à me l’enlever de la tête, et forcément, ça m’influence (ce qui n’est pas spécialement gênant) : dans le roman que je suis en train d’écrire, ma femme s’appelle Oum et notre fils Géo.


Plus sérieusement : au terme du premier chapitre du « Cosmonaute », tout laisse à penser que l’enfant est décédé…non ? L’avez-vous envisagé comme tel, afin de créer un suspens ? Et si oui est-ce que vous n’êtes pas un peu contrarié que dans 90 % des critiques les gens révèlent que l’enfant survit ?


Non, ce n’était pas vraiment pour faire du suspense, c’est juste parce que je l’ai vécu comme ça : j’ai pensé pendant deux minutes que notre fils était mort. Deux minutes qui m’ont paru vingt ans, où tout s’est immobilisé autour de (et en) moi pendant vingt ans. Et le seul moyen de retranscrire cette impression de suspension dans le livre, c’était d’insérer beaucoup de pages entre la sortie de la salle de travail et le moment où je comprends que ça va. Mais ça ne me dérange pas du tout qu’on « révèle » qu’il s’en sort, non. Je suis un peu superstitieux, je ne veux pas me servir de l’éventuelle mort de mon fils comme artifice à deux balles. Bon, c’est complexe, en résumé : je ne veux pas créer de suspense, mais je veux qu’on attende entre la question et la réponse...

Lily : Votre site officiel m'intrigue, notamment les notices explicatives sur certains livres... pourquoi ce procédé ? Vous considérez-vous comme un auteur proche de ses lecteurs ?

Mon site « officiel », je n’y suis pas pour grand-chose. C’est un garçon (formidable au demeurant) qui m’a proposé de le faire et qui s’en occupe, David Desvérité. Donc je n’interviens pas beaucoup, hormis pour lui donner des infos et des textes de temps en temps. Je me sens proche de mes lecteurs, oui, bien sûr, dans le sens où je réponds toujours aux mails et tout ça, où je suis content d’avoir des nouvelles d’eux, où leurs avis et réactions m’intéressent et me touchent. Mais d’une autre manière, on ne peut pas vraiment dire que je sois proche de qui que ce soit : on vit vraiment dans une bulle, avec ma femme.

Thom : Et quoiqu’il en soit… nous offririez-vous en exclusivité un petit teaser de votre prochain roman (qui je crois sort prochainement) ? Genre… en deux mots, nous dire un peu à quel sauce nous allons être mangés (je dis « nous » car nous sommes tous accro, maintenant ! Vous n’avez eu qu’une seule minuscule chronique négative chez nous, et même pas bien méchante, veinard).

Je sais, j’ai lu, j’étais content et fier. Le prochain roman, comme je disais un peu plus haut, se déroule sur une seule journée, entre dix heures du matin et dix-huit heures. En Italie, un couple et un enfant sont pris dans un incendie gigantesque (qui a détruit 40 kilomètres de forêt), leur voiture explose, ils courent pendant des heures, sans aucune possibilité de s’échapper vraiment (ils courent dans la forêt) et finissent coincés sur une petite plage, cernés par des flammes de trente mètres de haut, avec deux seules perspectives : mourir carbonisés ou entrer dans l’eau et mourir asphyxiés par la fumée. La fin de l’histoire en janvier...

Laiezza : Sur ce site, on peut trouver beaucoup de textes inédits, et le moins qu'on puisse dire, c'est que la forme courte vous réussit ! Avez-vous déjà songé à publier un recueil de nouvelles, et si oui, comptez-vous le faire prochainement ?

Moi je n’y ai jamais pensé, non, mais un éditeur m’a proposé récemment de le faire. Je ne sais pas, je réfléchis, je veux être sûr que ça vaut le coup, que ça le mérite. Tous ces petits textes ne sont pas des chefs-d’oeuvre, hein, quand même...

Zaph :
Votre style me semble très personnel et bien identifiable. Est-ce quelque chose qui se travaille, qui se construit, ou est-ce une chose naturelle qu’il faut trouver en soi et laisser s’exprimer ?

C’est naturel, indiscutablement, c’est en soi, mais ça ne vient pas du jour au lendemain. Je ne dirais pas que ça se travaille, plutôt que ça mûrit tout seul, mais qu’il faut écrire pendant pas mal de temps (sans chercher à se forcer, à se donner un genre, à se changer) avant que ça apparaisse vraiment et se stabilise. C’est une sorte de travail passif – si ce n’est bien sûr qu’il faut beaucoup écrire, ce qui, dans le genre passif, se pose là.

Thom :
Juste pour savoir… vous n'êtes que mon second Philippe préféré, à égalité avec mon Tonton Philippe et à quelques encablures de Philip Roth. Que seriez-vous prêt à faire pour devenir le numéro 1 ? Accepteriez-vous par exemple de devenir un Chats de Biblio à titre honorifique ? Seriez-vous intéressé par une Carte V.I.C. (Very Important Cat) ? Non parce que les auteurs qui vous ont précédés ont dit oui – on ne les a jamais revus…

J’accepte avec joie tous les titres et toutes les cartes imaginables, mais pour être honnête, je ne sais pas si je ferai mieux que mes prédécesseurs, je ne vais pas beaucoup sur les sites... (Entre ma femme, mon marmot, le bistrot d’en bas, les mails et le roman à écrire, je ne roule pas sur le temps libre... (Chiotte, je me rends compte que j’a dit le contraire au début)) Pour devenir le n°1, je ne sais pas, il faudrait que je connaisse votre tonton pour le battre sur ses points faibles. Je veux bien vous payer trois bières, par exemple, ou vous présenter des filles, je sais pas, dites-moi.

(cher Philippe, vous ne pouviez pas le savoir, mais en répondant à tous ces trucs sur l'autobiographie et la fiction vous êtes déjà devenus numéro - Roth lui n'a pas accepté de me répondre... quelle ordure)

Question subsidiaire : de nombreux chats se sont plaints de ne pouvoir trouver vos livres en bibliothèque, et ont été contraint de bouder l’Aristochat ce semestre. « Néfertiti », notamment, semble être une denrée rare… pensez-vous que vous si nous faisions parvenir une pétition à votre éditeur il accepterait de nous envoyer des exemplaires en dédommagement, ou c’est même la peine d’y penser ?


Ah, ça ne me fait pas plaisir qu’on ne trouve pas mes livres en bibliothèque. Salauds de bibliothécaires. (Pourtant, j’ai été un des rares écrivains à refuser (à l’époque où on en parlait – je ne sais pas ce qu’est devenue cette « idée ») qu’on fasse payer les lecteurs de bibliothèques pour reverser de l’argent aux auteurs et éditeurs – le monde est ingrat.) Pour Néfertiti, mon éditeur grand format n’en a plus des tonnes et surtout, ces crétins de chez Pocket, l’éditeur de poche du roman, ont refusé, une fois le stock épuisé, de réimprimer. Heureusement, allégresse et coup de théâtre, les droits viennent d’être rachetés, et Néfertiti sortira en janvier chez Points Seuil – la meilleure des maisons de poche, n’ayons pas peur des mots.

Autrement dit ma manœuvre pour que vous me l'offriez à lamentablement foiré...? Bon eh bien... merci quand même, Philippe Jaenada. Merci beaucoup, même (soyons fous).


(et là vous mettez un truc comme : « oh non, je vous en prie, merci à vous, je n’avais que ça à faire de mes vacances… » etc.)

Oh non, je vous en prie, merci à vous, c’était un bonheur et je n’avais que ça à faire.

En espérant que tout cela ne vous aura pas pris trop de temps, et ne vous aura pas trop ennuyé.

Du temps, oui, je mentirais en disant le contraire (faut que je fasse le ménage dans tout l’appart, ma femme rentre demain de vacances, je vais me faire massacrer s’il y a un gramme de pizza par terre), mais ennuyé, vraiment, pas du tout. Les questions (nombreuses, hein, vous n’y allez pas avec le dos de la louche) étaient impec (j’aurais aimé y répondre plus longuement, il a parfois fallu que je me retienne un peu, mais sinon, ça me prenait trois jours), et ce que vous dites, vos regards sur mes livres, tout ça, m’a joyeusement remué. Bonne suite, m’sieurs dames.


Philippe Jaenada chez les Chats :
  • Le Chameau sauvage (ICI , ICI et ICI)
  • La Grande à bouche molle (ICI et ICI)
  • Le Cosmonaute (ICI et ICI)
  • Vie et mort de la jeune fille blonde (ICI)

Sans oublier plus de Philippe Jaenada chez nos confrères de Biblioblog, encore plus sur 115th Dream, et toujours plus sur Le Golb (merci de vous reporter aux index de ces derniers pour retrouver les articles, je suis serviable mais tout de même pas à ce point...)

vendredi 29 août 2008

"La Fausse Veuve" - Florence Ben Sadoun

Le battement d’ailes du papillon par Sandrounette

Quelle bonne surprise quand, comme beaucoup de blogueuses, j'ai reçu un mail de la part de "chez-les-filles.com" pour m'offrir en avant-première, un livre de la future rentrée littéraire! (Merci!!)

Alors au premier abord, la présentation du livre ne m'a pas emballée :

"Aujourd'hui je suis plus vieille que toi alors que j'avais neuf ans de moins que vous..." Ainsi commence La Fausse Veuve. Tutoyant et vouvoyant dans la même phrase son amant disparu, l'héroïne lui raconte, et nous raconte, dix ans après, l'histoire qui leur a été volée. Ce que furent leur amour, leurs moments de bonheur, et aussi le désespoir, leurs muets tête-à-tête à l'hôpital quand, victime d'un grave accident cérébral, il s'écroule, et se réveille paralysé et privé de parole. Face au drame du "locked-in syndrome", face à la destinée légendaire d'un personnage que les médias se sont appropriés, une femme n'oublie pas qu'il était un homme. Comment se parler d'un souffle ? Comment s'aimer sans se toucher ? Comment lire les battements d'un cœur au rythme d'un battement de paupière? C'est ce chemin escarpé, compliqué, et parfois très éloigné du deuil, qu'on suit dans ce roman en s'arrêtant sur les cases de l'enfance, en reculant sur celles de l'amour et de la religion, et en sautant à pieds joints sur celle de la mort comme au jeu de la marelle"

Et puis je me suis laissée embarquer par l'histoire, par la force des mots. La narratrice raconte de façon extrêmement touchante sa "presque" histoire d'amour avec un homme réduit à l'état de légume. Presque histoire d'amour car elle est "l'autre", la maîtresse, celle que l'on rejette, que l'on oublie. Celle qui est de trop... Sauf qu'ils s'aimaient.
L'alternance dans l'écriture entre le "tu" et le "vous" pour désigner son amant marque l'envie de se détacher pour ne plus souffrir.. mais cette incapacité à le faire. L'écriture, à fleur de peau, trahit ce sentiment. Comment ne pas être émue?

De plus, tout rappelle "le scaphandre et le papillon" (jusque sur la couverture). La narratrice parle de trahison du film par rapport à sa vie :
"Alors ces inconnus que je n’aurais pas aimé croiser dans un dîner parlent de vous. Parlent de toi. Non pas du vrai toi mort depuis dix ans, mais d’un toi vulgarisé. C’est ton nom qui sonne comme une carcasse vide, devenu celui d’un personnage de film, un héros qu’ils ont l’impression de connaître. Ils en sont convaincus. Je ne le supporte pas. J’ai la chair de poule. Je ne bouge pas, j’écoute comme si mon esprit sortait de mon corps et allait s’asseoir à leur table pour entendre, décortiquer, vomir sur ce qu’ils disent." Ce livre parle d'un deuil. Le deuil d'une femme non considérée, d'une femme amoureuse tout simplement.. Je vous offre un de mes passages préférés :
"Tu es rangé quelque part. Je ne sais pas très bien où, mais en tous cas tu n’es plus posté sur mon épaule, à surveiller qui me touche, qui je touche. Planqué dans les circonvolutions de l’imparfait, bien au chaud, comme disent les enfants, tu ne fais plus de ravages dans mon présent, ni le jour ni la nuit, et d’ailleurs je ne te donne pas forcément de futur.
Mon avenir, mes demains appartiennent à quelqu’un d’autre. D’ailleurs vous auriez plutôt été un futur à conjuguer en hébreu, une temporalité qui n’existe pas dans cette langue où demain se conjugue à l’inaccompli.
Comme nous."

Je ne peux que vous le recommander !



Doublement fausse, par Ingannmic

Court récit riche en émotion, « La fausse veuve » est le monologue intérieur d'une femme qui s'adresse à son amant, homme public au caractère bien trempé, qu'un AVC a laissé atteint du « locked-in syndrome », et qui va finalement en mourir.

Fausse, cette veuve l'est doublement : son statut de maîtresse, d'une part, fait qu'aux yeux du monde, elle n'a aucune légitimité et qu'on ne lui reconnaît pas le droit le droit d'exprimer ouvertement son chagrin. D'autre part, son amant, tel qu'elle l'a connu, avec l'importance que revêtaient le corps et les contacts physiques dans leur relation, n'est plus. Mais elle ne peut néanmoins en faire le deuil, puisqu'il est psychiquement bien vivant.

Elle exprime sa peine, son désarroi, son manque et sa frustration de façon saccadée, vouvoyant et tutoyant tour à tour son aimé, dans une chronologie anarchique où elle mêle les souvenirs de leurs ébats, de son enfance, et de ses visites à l'hôpital. Cette anarchie est d'ailleurs pour moi le seul bémol à cet ouvrage, par ailleurs très bien écrit : le manque de repère, tant sur la durée que sur l'époque des faits, m'a parfois gênée. En effet, tout se mélange dans une suite souvent sans logique et sans transition : le temps de la liaison, celui du coma, du séjour à l'hôpital, et ce chaos, bien qu'exprimant assez bien le fait que la narratrice soit perdue, aurait parfois mérité à mes yeux un peu plus de structure.

Ceci dit, j'ai beaucoup apprécié le style de l'auteur, très riche en images, et sa façon de jouer avec les expressions pour rendre son récit plus vivant, et son héroïne plus intime.

...

jeudi 28 août 2008

"Compartiment tueurs" - Sébastien Japrisot

A côté des rails, par Thom

J'aime bien les polars. Et j'aime bien Japrisot. Je me souviens d'une lecture émue de "L'été meurtrier" quand j'étais tout jeune... un vrai choc - l'un des tous premiers dans ma vie de lecteur. Bon vous vous doutez bien que si je commence ainsi la suite ne va pas être si élogieuse...
En fait depuis cette époque bénie où je n'étais même pas encore un adolescent j'ai lu beaucoup d'autres livres de Seb (je l'appelle Seb parce qu'on se connait depuis longtemps, maintenant ! en tout cas moi je le connaissais, lui je ne sais pas...). Il y en a que j'ai beaucoup aimé, comme "Les mals partis" ou "La passion des femmes", et d'autres qui m'ont laissé perplexe, comme "Un long dimanche..." ou, justement, "Compartiment tueurs".

Avec un titre pareil, le résumé de l'intrigue est assez vite fait : on retrouve une belle femme assassinée dans un wagon couchette. L'inspecteur Grazzi enquête, avec tous ses sbires plus ou moins motivés, et doit commencer par retrouver tant bien que mal toutes les personnes ayant dormi dans ce wagon aux côtés de la victime.
J'ai lu le livre en entier, de manière un peu distraite je l'avoue. Et arrivé à la moitié, j'ai quand même fini par me demander ce que je faisais là avec ce bouquin, alors qu'il y avait plein de super polars qui m'attendaient dans mon placard à livres non lus. Parce qu'à vrai dire, je n'ai toujours pas compris où voulait en venir l'auteur. Je me suis avalé le livre et j'avoue être incapable de dire de quoi il parle au juste : voulait-on montrer des flics qui piétinent et sont dépassés par les évènements ? En tant que fan de polar, je dois dire qu'on frise le zéro pointé : énigme totalement inintéressante, personnages transparents... quand on on arrive à la fin ça fait au moins cent pages qu'on n'en a plus grand chose à faire... Et en tant qu'amateur de Japrisot, j'ai cherché vainement l'étude de mœurs, le regard un peu désabusé qui est la marque de ses livres... rien trouvé non plus de ce côté là. A oublier.


Roman de gare, par Livrovore

Je trouve assez difficile de parler de cette lecture car il n'y a pas grand-chose à en dire, même si je ne dirai pas que je n'ai pas aimé…

D'abord, j'aime ce bouquin parce que je l'ai acheté d'occasion dans une bouquinerie de Nantes à 2,20 euros et il est un peu abîmé, on voit qu'il a vécu. J'aime bien ça. En plus, il y avait encore dedans un vieux petit papier qui traînait avec un numéro et des mots griffonnés dessus, quasiment illisibles mais voilà, c'est une chose que j'adore, ça m'intrigue, et j'essaye d'imaginer ce que ce livre a bien pu vivre avant d'atterrir dans mon sac. Donc j'aime l'objet.

Et puis c'est amusant, je l'ai lu en grande partie dans un train. Alors comme le meurtre de l'intrigue s'est déroulé dans un train, c'est une jolie coïncidence. Dans le roman de Japrisot c'est la nuit et dans un train couchette, ce qui n'était pas mon cas, mais bon, ça m'a plu quand même.

Il faudrait donc que je vous parle du contenu, tout de même, normalement c'est l'essentiel. En fait, certainement que si j'ai eu envie de vous parler d'autre chose, c'est parce que je n'ai pas retenu beaucoup de l'histoire elle-même.

Il s'agit d'une enquête sur le meurtre d'une femme. Les inspecteurs de police piétinent pas mal, ils ne trouvent pas, ils cherchent, ils sont un peu blasés et fatigués, ils tournent en rond …

Non pas que « Compartiment tueurs » soit mauvais, mais plutôt… fade. Divertissant, oui, je n'ai pas rechigné à le lire et j'ai eu plaisir à découvrir le dénouement, mais je crois que si je l'avais oublié dans le train je n'aurais pas été si déçue que ça de ne pas connaître la suite.

A lire éventuellement pour passer le temps, entre deux chefs-d'œuvres, ou… pendant un voyage en train.

...

mercredi 27 août 2008

"68, mon amour" - Daniel Picouly

En l'espace d'une journée... par Gaël


Quatrième de couverture :

29 mai 1968 : une folle journée commence. La France est paralysée par les grèves. À l'aube, de Gaulle, fatigué, s'apprête à quitter l'Elysée en hélicoptère pour rejoindre le général Massu à Baden-Baden, tandis que le narrateur, jeune étudiant et fervent gaulliste, quitte sa cité de banlieue pour Paris... à bord d'un camion-poubelle.
Dans les coulisses des ministères et de l'Assemblée, les ambitions se dévoilent. Boulevard Saint-Germain, entre deux charges de CRS, le narrateur amoureux joue au chat et à la souris avec une demoiselle "de la haute". Non loin de Notre-Dame, ses amis d'enfance préparent un attentat. En Allemagne, le général de Gaulle joue l'avenir du pays...

Si l'on excepte la littérature enfantine, les oeuvres de Daniel Picouly se divisent en deux thèmes : ses romans autobiographiques, dont la saga commence avec « Le Champ de personne » en 1995, et les romans historiques. Dans « 68 mon amour », l'auteur décide de mêler ses deux tendances pour saisir, en l'espace d'une journée, l'esprit de ce qu'on appellera le phénomène "mai 68". Un roman qui tombe donc à pic pour la commémoration des 40 ans de cet événement qui bouleversa la société française. Pour cristalliser tous les aspects de cette période, Picouly décide de multiplier les points de vue, mettant en parallèle une journée parmi tant d'autres dans la vie du jeune Daniel, qu'on avait quitté bachelier dans « Un beau jeudi pour tuer Kennedy » et qui maintenant étudie à la faculté ; et le périple du général de Gaulle, alors président de la République française, lorsqu'il décide de partir en Allemagne rejoindre le général Massu. Mais loin de se concentrer uniquement sur ces deux personnages, l'écrivain explose son récit de multiples focalisations, entraînant le lecteur dans les pensées de Saint-Mexan et Nanette, les amis de Daniel déjà rencontrés précédemment ; Georges Pompidou, premier ministre de l'époque ; un détective privé dont la mission est de surveiller les faits et gestes de Pompidou ; la femme de Massu, Yvonne de Gaulle, des ministres et des sénateurs, un étudiant coincé et une étrange petite fille. Dans sa volonté de trop bien faire, Picouly largue un lecteur decontenancé par tant d'histoires à suivre qui se rejoindront ou pas, évoquées dans de cours chapitres elliptiques constitués parfois de quelques lignes de dialogue. C'est un maëlstrom de saynètes qui perd le lecteur, et qui amène à penser que, effectivement, Mai 68, c'était un sacré bordel ! Et pourtant, peu à peu, on arrive à trouver ses repères, on distingue de mieux en mieux l'aspect politique et la dimension sociale de l'événement, on perçoit un peu mieux les raisons particulières et générales qui ont amené la France à traverser cette épreuve nécessaire.
Cependant, si la structure peut gêner, les fans de Daniel Picouly retrouveront les éléments qui jalonnent son oeuvre de roman en roman : son incroyable talent à manier la langue française, jonglant entre dialogues prolos et sous-entendus bourgeois ; ses obsessions attachantes, comme celles aux marques désuètes ou au chiffre 13 ; sa lutte pour la réhabilitation des figures noires passées sous silence alors qu'elles eurent leur influence dans l'histoire de notre pays (ici, Gaston Monnervillle, premier président du Sénat noir) ; son amour des personnages exhubérants et hauts en couleur (Saint-Mexan et Nanette, mais aussi l'éditrice Françoise Verny). En cela « 68 mon amour » est une suite à la hauteur des aventures du jeune Daniel Picouly. Et si l'on peut regretter que l'auteur semble profiter d'une commération menée tambour battant avec moulte médiation, et que plusieurs des histoires narrées ici ne trouvent pas forcément de conclusion et d'explication satisfaisantes (mais quelqu'un a-t-il réussi à synthétiser tous les tenants et les aboutissants de mai 68 ?), cet épisode n'entame en rien mon envie de lire les prochaines péripéties de ce jeune homme au regard si particulier sur notre société.

...

mardi 26 août 2008

"Memento mori" - Muriel Spark

Rappelez-vous qu'il faut lire Muriel Spark, par RêveJeanne

Imaginez-vous : vous êtes dans une avion et votre portable sonne. Vous prenez l'appel et vous entendez une voix qui dit : rappelez-vous, qu'il faut mourir. Je suis sûre que vous n'allez plus pouvoir vous détendre et apprécier la vue. C'est vrai, les personnages dans ce livre ne se trouvent pas dans une avion mais ils sont tous sur le point de se crasher ou en train de voler doucement vers leur fin. La première personne qui reçoit ces appels c'est Dame Lettie, une vieille dame qui passe son temps à rédiger son testament en le modifiant tous les jours. Évidemment on ne la croit pas. Que voulez-vous, une femme âgée ...... Mais quand plusieurs autres personnes de ses connaissances et de ses amis vont recevoir les mêmes coups de téléphone, on commence à s'inquièter bien qu'il y en ait une ou deux qui s'en foutent et remercient gentiment le messager. On n'a aucune idée de qui est le coupable, et ce qui ne facilite pas les recherches, c'est que tout le monde semble avoir entendu une autre voix. Quand Dame Lettie meurt effectivement - on la retrouve molestée à mort dans son lit - la tension monte.

C'est à travers de cette trame policière que Muriel Spark nous emmène dans le monde du troisième et quatrième âge. Des vies pleines de problèmes de santé physique et mentale. Mais la plupart des personnages de ce livre ne veulent pas encore mourir, et dans leurs vies, il y a encore bien de la place pour l'amour, la passion, la vengeance et les intrigues. Ou pour les obsessions comme celles de Alec Warner un passionné de gérontologie. Il décrit minutieusement tous les effets physiques qu'ont les évènements stressants sur les vieux de son entourage. Tension, battement du coeur, agacement, couleur du visage, température, il écrit tout sur ses petites fiches.

Muriel Spark réussi à peindre sur un ton léger et avec humour la vie et les émotions de ces vieilles personnes qui, tout en niant leur propre condition mortelle, observent d'un oeil vif et content chaque signe de dégradation chez les autres.