vendredi 21 mars 2008

"Le Passage de la Nuit" - Haruki Murakami

Par Zaphod

Voici un petit Murakami bien compact qui se lit vite et qui re-décline une nouvelle fois certains thèmes chers à l'auteur. Je trouve que ce ne serait pas un mauvais point d'entrée pour ceux qui veulent découvrir son oeuvre.

Cette impression de compacité est renforcée par le fait que toute l'histoire (ou la portion qui nous en est montrée) se déroule sur l'espace d'une nuit. A nous d'imaginer le reste.

La nuit, justement, dont l'ambiance dans une grande ville est extrêmement bien rendue, est ce qui fait le ton très particulier de ce livre.

Oui, la nuit dans une ville tentaculaire comme Tokyo, il semble que la réalité frémit au bord d'un état différent.
Le temps passe différemment. La lumière des néons et des réverbères jette un voile irréel sur la ville.
Les gens sont différents, une population beaucoup plus sombre, étrange, paumée, dangereuse prend possession des lieux.
La musique de jazz imprime son tempo syncopé sur les activités de ceux qui veillent dans les bars, les restaurants de nuit, les love-hotels.

Ici, plus que dans ses autres romans, Haruki nous emmène avec lui pour nous montrer des endroits, des gens, des situations. Il utilise d'ailleurs le "nous", incluant le lecteur, et l'amenant à l'endroit qui présente exactement l'angle de vue désiré.

Le procédé est très cinématographique. Le lecteur a souvent la sensation de se trouver à la place de la caméra, et on a vraiment l'impression de voir un film se dérouler devant nos yeux.

Et encore une fois, les personnages sont très marquants et attachants, malgré le peu que nous savons d'eux. Pourtant, ils sont peut-être un peu moins fins que dans d'autres romans de l'auteur; le jeune musicien, par exemple, me semble avoir trop de sagesse et de recul pour son âge. Mais c'est une critique mineure.

J'ai beaucoup aimé.

"Kafka sur le rivage" - Haruki Murakami

L'Avis de Zaphod

L’autre jour, j’allume la radio et j’entends un concerto pour piano que je ne connais pas. Il m’a suffi de quelques mesures pour identifier le compositeur : Mozart sans aucun doute. Il est tellement reconnaissable que j’ai un peu l’impression qu’il réécrit toujours le même concerto avec quelques variantes. Mais les vrais fans de Mozart vous diront que Mozart fait du Mozart, et qu’ils ne voient pas pourquoi il devrait faire du Bach ou du Beethoven, qu’ils préfèrent écouter 10 concertos de Mozart qu’un concerto de 10 autres compositeurs, que Mozart a atteint une sorte de perfection dans son style, et que faire différent serait perdre une partie de cette perfection.
Mais il me semble plus probable que Mozart était dans un processus de recherche de la perfection, ou en tout cas de son idée de la perfection ; qu’il avait l’intuition de la direction à emprunter, mais n’était jamais (comme tout perfectionniste) complètement satisfait du résultat, d’où les multiples tentatives et variations sur le même thème.

En fait, je n’avais pas l’intention de parler de Mozart, mais de Haruki Murakami ; cependant, pour moi, le rapprochement entre les deux s’impose : Murakami écrit toujours le même roman.
Cela fait un moment que j’ai envie de parler d’un livre de Murakami, mais à vrai dire, cela m’est difficile, car ils se confondent tous dans ma mémoire : les personnages se superposent, voyagent d’un roman à l’autre, des éléments d’intrigue se reproduisent comme dans un jeu de miroirs.

Alors, prenons celui que je viens de terminer, tant qu’il est encore frais dans mes souvenirs, avant qu’il ne rejoigne les limbes obscures de l’univers Murakamien.

C’est un concerto à deux personnages.
Prenez deux personnes en rupture volontaire ou involontaire avec leur vie et avec la société. Deux personnages à l’esprit plus ou moins désaccordé. Deux voix qui vont évoluer parallèlement, puis se poursuivre dans une sorte de fugue, pour finalement se rejoindre. Ajoutez une touche de fantastique pour donner à l’histoire ce timbre étrange typique du maître. Vous avez une orchestration à la Murakami.

Il reste à créer la mélodie, et là, Murakami puise sans vergogne dans sa bonne vieille réserve de thèmes : l’absence, la solitude, la quête identitaire.
Une fois de plus, une femme insaisissable est absente et un des personnages la recherche sans vraiment la chercher. Une fois de plus, les personnages principaux sont porteurs d’une part d’ombre, d’un secret dont ils ignorent eux-mêmes la nature, et qui les poursuit au cours de leur vie. Une fois de plus, les héros vont se retrouver en situation de rupture, ce qui va les amener à abandonner la vision qu’ils avaient d’eux-mêmes, peut-être pour la remplacer par une autre, mais en tout cas pour évoluer, pour gagner en liberté, se réconcilier un peu avec eux-mêmes.

Donc, encore une fois le même roman, le même concerto. Mais ce qui est incroyable, c’est que comme pour Mozart, la sauce prend et on se fait avoir à chaque coup. Il suffit que ces deux là jouent quelques notes, et notre esprit se met à vibrer à l’unisson, on n’y peut rien. Et on en redemande. Et puis, Murakami se joue un peu de ses thèmes habituels : tout à coup, on s’aperçoit qu’on se trouve dans le nœud d’une tragédie grecque, puis dans une histoire d’amour.

Faut-il vraiment résumer l’ « action » ? Dire que Kafka Tamura, un ado de 15 ans fugue du domicile paternel pour échapper à une sorte de malédiction ; dire que Nakata, un vieux bonhomme dont le cerveau s’est vidé quand il avait 8 ans suite à une évènement bizarre, décide lui aussi de quitter pour la première fois sa banlieue de Tokio, c’est ne rien dire. Mais l’action est-elle vraiment importante pour Murakami ? L’important sont les personnages, et avec une remarquable économie de moyen, Murakami réussit à leur donner une personnalité, un magnétisme, et une présence incroyable. Comme Mozart peut composer un adagio avec quatre notes.

Comme souvent, ces personnages éveillent beaucoup d’échos en moi. Ils me rappellent que la vie est comme la surface d’une bulle de savon ; que cette surface est extrêmement mince, qu’elle peut changer de forme ou éclater à tout moment, qu’elle n’est que bien peu de chose face à l’espace intérieur et extérieur qu’elle délimite, mais qu’il suffit que le bon rayon de lumière la traverse, et pour un instant, elle peut prendre toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. (Hum, je ne suis pas totalement satisfait de la métaphore bullique. J’aurais dû utiliser celle de la peau de banane. Tant pis, ce sera pour une autre fois).

Ce n’est pas mon roman préféré de Murakami (j’aime mieux « the wind-up bird chronicles », ou même « south of the border, west of the sun »), et ce n’est pas encore le roman parfait. L’auteur retombe dans ses habituels tics énervants tels que les descriptions insipides et répétitives de vêtements ou voitures. Il y a des voies sans issues, et des questions sans réponses (comme dans la vie, en somme). Ne vous laissez pas abuser par le début du roman qui démarre en enquête policière sur un phénomène étrange : vous ne connaîtrez jamais le fin mot de l’histoire ! Cette imperfection, on pourrait même croire que Murakami s’en explique ou s’en excuse, et en prenant comme par hasard une analogie musicale :

« Works that have a certain imperfection to them have an appeal for that very reason –or at least they appeal to certain types of people. […] That’s why I like to listen to Schubert while I’m driving. Like I said, it’s because all the performances are imperfect. A dense, artistic kind of imperfection stimulates your consciousness, keeps you alert. If I listen to some utterly perfect performance of an utterly perfect piece while I’m driving, I might want to close my eyes and die right then and there. But listening to the D major, I can feel the limits of what humans are capable of –that a certain type of perfection can only be realized through a limitless accumulation of the imperfect. And personally, I find that encouraging. »

Mais moi, j’y peux rien, je suis conquis, et Murakami peut bien encore continuer à écrire dix fois le même roman, je le lirai toujours avec plaisir.
Pour paraphraser l’aphorisme qui dit que le silence après Mozart est encore du Mozart, longtemps après avoir refermé un livre de Murakami, cette ambiance étrange et nostalgique si particulière continue à me bercer. Et ces personnages si attachants à m’accompagner comme des ombres.

« Why don’t you just go ahead and imagine what you want ? You don’t need my permission. How can I know what’s in your head? »






L'Avis de Livrovore

Kafka Tamura (il s'est lui-même choisi ce prénom : Kafka), quinze ans, fuit la maison où il vit avec son père. Il veut échapper à cette vie, ce père, ce destin qui lui a été tracé.
De son côté, Nakata, un vieux qui se dit "pas très intelligent", car il ne sait plus ni lire ni écrire depuis un accident qu'il a eu dans son enfance, parle avec les chats, et vit de sa petite pension de l'état.
Les vies de ces deux personnages avancent en parallèle, se rapprochent et se croisent, à travers le récit.

Ce roman est un conte philosophique, onirique, mais réaliste aussi quand même... il y a tout dedans !! Il fait réfléchir à des questions d'identité, de construction de soi par rapport aux autres et à la vie, que l'on soit adolescent comme Kafka Tamura ou non.
L'écriture de Murakami est douce, feutrée, les émotions nous effleurent puis nous bouleversent. Une pincée de rire, quelques larmes et des sourires... J'ai ressenti de grandes bouffées d'émotions pendant cette lecture, qui fait réfléchir au sens de la vie, au sens que l'on donne à sa vie, aux façons de surmonter des difficultés, des choses qu'on ne maîtrise pas.

"Je me lève, vais à la fenêtre et regarde le ciel. Et je pense au temps qui ne reviendra pas. Je pense aux rivières, aux marées. Je pense aux forêts et aux sources. A la pluie et aux éclairs. Aux rochers. Aux ombres. Et tout cela est à l'intérieur de moi."

L'auteur allie la beauté de l'Homme et de la nature : on croise forêts, chats ou humains... les sensations que chaque chose procure... Ainsi que la puissance des rêves, des pensées.
Il y a tellement de sujets et d'émotions dans ce livre que je ne sais pas bien en parler : le mieux c'est de le lire. J'ai déjà envie de le relire.

"Le passé, c'est comme une assiette brisée : on aura beau tenter d'en recoller les morceaux, on ne pourra jamais lui rendre son aspect d'antan."






L'Avis de Laiezza

Je ne referai pas de résumé, et passerai directement à mes impressions.

Vous connaissez mon amour pour Kafka ? Mauvaise nouvelle : rien à voir avec Kafka. Bonne nouvelle, par contre : c'est un conte philosophique extrêmement bien écrit, une fable comme je les aime, réflexions ouvertes...à mon avis quelqu'un de totalement réfractaire à la "pensée orientale" et à ce genre de trucs ne pourra pas accrocher (m'étonne pas que Thom ait détesté au point de ne même pas écrire un mot dessus, ce qui est quand même rare).
Au-delà du côté fable, donc, universel ou du moins universel du côté du pays du Soleil Levant, il y a aussi l'univers propre à l'auteur, très lumineux. J'avais déjà ressenti ça il y a quelques années, avec Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil. Pas vraiment quelque chose d'onirique mais plutôt...quelque chose de planant. Murakami plane, son écriture plane complètement, d'ailleurs des fois je me disais : "C'est pas très bien écrit, ce passage"...alors qu'en fait, c'est très bien écrit. Parce que ça colle à l'histoire.

Un très beau livre. Un peu trop long, mais très beau !

mercredi 19 mars 2008

"Les neiges du Kilimandjaro" - Ernest Hemingway

L'Avis de Zaphod

Un écrivain atteint de la gangrène attend la mort en compagnie de sa femme dans un campement proche de la célèbre montagne. Il passe par une phase de révolte puis se laisse aller à la rêverie, pense à tout ce qu'il aurait pu écrire et n'écrira peut-être jamais.
Est-ce la présence de la mort qui lui donne une soudaine inspiration ?
Sera-t'il sauvé ? Mais qu'est-ce que le salut ? Est-il dans l'acceptation ?

Dix Indiens.

En quelques pages, le récit d'une journée de 4 Juillet sans réel évènement, comme on peut la vivre dans une campagne pauvre.

Euh ... stop !
Je m'étais dit que je ferais l'effort de résumer chacune des nouvelles, et à la deuxième, je flanche déjà !
Peut-être que faire un résumé de trois lignes n'est pas à ma portée. N'est pas Livrovore qui veut. Ou peut-être que l'intérêt de ces nouvelles ne se situe pas vraiment dans l'histoire.

Moi, ce qui m'a renversé, c'est comment, avec une forme aussi concise, Hemingway arrive à donner autant de présence à ses personnages ! C'est incroyable, je crois que je n'ai jamais vu ça. Il lui suffit de quelques mots et paf ! vous voyez le personnage.

Des personnages qui m'ont d'ailleurs parfois dérangé.
C'est l'univers et les valeurs d'Hemingway qui me dérangent en fait (particulièrement dans la nouvelle "L'heure triomphale de Francis Macomber", qui est je trouve encore plus forte que celle -célèbre, qui donne son titre au recueil).
La guerre, la corrida, la boxe, l'honneur, le devoir, le sang. Ces préoccupations très viriles me semblent en même temps fascinantes et presque anachroniques.

J'ai l'impression que la littérature d'aujourd'hui (sauf peut-être le domaine réservé de la Fantasy) est faite d'anti-héros. Et je suis tellement habitué aux anti-héros que de "vrais hommes" courageux finissent par me mettent légèrement mal à l'aise.

Bref, un petit recueil qui m'a fait forte impression.




L'Avis de Laïezza

"Les Neiges du Kilimandjaro" est le premier texte de Hemingway que j'ai lu. Je m'en souviens, j'étais au lycée, j'avais étudié son incipit en cours d'anglais et j'avais voulu en découvrir la suite.
Dans ce récit-dialogue statique et contemplatif, il ne passe pas grand chose, mais pourtant tout est là. Les résumés sont trompeurs, car cet écrivain et sa femme ne parlent pas tellement de la maladie : ils parlent avant tout de tout et de rien, et c'est en sous-entendu que la maladie apparaît progressivement, d'abord pas vraiment évidente puis omniprésente. Cette manière d'amener le sujet est d'une grande subtilité. Ca semble bien sûr plus évident d'utiliser des moyens détournés en lieu et place du didactisme, mais c'est généralement plus facile à dire qu'à faire...alors qu'avec Hemingway, on a souvent l'impression que c'est presque plus facile à faire qu'à dire .

Ce texte éponye est si simple et si fort que ceux vendus avec semblent forcément un peu en deça. On y retrouve des thèmes hemingwayiens classiques (femmes, safaris, corridas)...Parmi ces nouvelles, "L'heure triomphale de Francis Macomber" me paraît la plus aboutie : elle propose une allégorie de la lutte des classes intéressante et également subtile, doublée d'une gallerie de personnages particulièrement crédibles et attachants.

"Mort dans l'après-midi" - Ernest Hemingway

L'Avis de Thom

A quoi reconnaît-on un grand écrivain ? Je ne sais pas.

Mais en revanche je sais à quoi on reconnaît un grand styliste : c’est un auteur qui écrit tellement bien qu’il pourrait vous recopier l’annuaire téléphonique que ça vous fascinerait encore.

De même que j’ai vibré à de nombreuses reprises en accompagnant Bukowski faire son tiercé – alors même que je n’ai jamais rien compris aux courses de chevaux , de même j’ai vibré dès les premiers pages de « Death in the afternoon », ouvrage dans lequel Hemingway rend hommage à sa passion (de notoriété publique) pour la corrida. J’avoue que personnellement, la corrida, je m’en tamponne. C’est bien là le génie d’Hem : m’avoir tenu en haleine durant des heures avec une histoire dont je n’avais strictement rien à faire. Juste là, comme ça, par la magie de ces mots, par la magie de ce style parfait s’inscrivant dans la longue tradition du « souvent imité / jamais égalé ». C’en est presque complexant : une bonne moitié des auteurs contemporains se ridiculisent à force d’essayer de faire du Hemingway.

Alors oui, d’accord : 400 pages et des poussières rien que sur la corrida, ce n’est pas non plus le livre du siècle. N’empêche : ces 400 pages sont vivantes et vibrantes, passionnées et passionnantes. Et même un Hemingway mineur vaut mieux que la bibliographie complète d’un Frank McCourt.




L'Avis de Céleste

Il est inutile, je pense, de répéter ce qui a déjà été dit : "Mort dans l'après-midi" n'est pas vraiment un roman au sens "narratif + descriptif" du terme. On se rapproche plus d'un travail hybride à base de documentaire et de fuite poétique, ce qui pose quelques problèmes d'adaptation durant les premières pages mais s'oublie assez vite. C'est vrai aussi que je l'ai lu après "De l'Amour" de Stendhal, livre à côté duquel n'importe quoi aurait l'air doté d'une narration exceptionnelle.

Cela dit je trouve intéressant de passer maintenant, parce qu'il semblerait que je sois la seule des trois personnes à critiquer ce livre à avoir déjà vu une corrida. Je ne m'en vante pas, en plus c'était à mon corps défendant ! mais j'ai aimé certains aspects de la chose, notamment la ferveur populaire l'entourant. Ca, on le retrouve très bien dans l'écriture d'Hemingway. En mieux : "Mort dans l'après-midi", c'est meilleur que la corrida !!!! je vous le dis ! Comme tous les vrais passionnés (par exemple les chats avec la littérature) Hemingway rend son enthousiasme communicatif. L'exercice de stye n'était quand meme pas aisé...

A part Marie Sara je pense que personne ne dirait que c'est un chef d'oeuvre, mais c'est quand même vachement bien !

"L'Adieu aux armes" - Ernest Hemingway

Par Zaphod

J'ai lu ce livre dans des circonstances spéciales. Je l'ai lu en y prêtant à moitié attention.
C'est curieux, car il m'a semblé que le héros lui-même vivait sa vie en y prêtant à moitié attention.
Il participe à la guerre dans l'armée italienne (c'est un américain), sans trop savoir pourquoi, ou en tout cas, sans nous expliquer pourquoi. Il vit cette guerre avec un détachement incroyable.

- J'avais espéré quelque chose. - La défaite ? - Non, quelque chose de plus. - Il n'y a rien de plus, sauf la victoire, et c'est peut-être pire.

Puis il se trouve embarqué dans une histoire d'amour passionnée.
Il semble que chez Hemingway, la guerre donne une autre dimension à l'amour. C'est peut-être même son principal intérêt.
Dans ce livre, tout est très terre-à-terre, pourtant, tout semble irréel, et les évènements se déroulent comme dans un rêve.
Il y a beaucoup de non-dit, aussi. Hemingway s'attache à une répétition de détails concrets, parfois insignifiants, qui nous cachent l'abîme de la réalité des personnages et de leur histoire, et cela laisse une impression de lecture très particulière.
Une lecture dont il me restera quelque chose d'indéfinissable. C'est peut-être ce qui fait un grand livre.

C'est toujours comme ça. On meurt. On n'a jamais le temps d'apprendre. On vous pousse dans le jeu. On vous apprend les règles, et à la première faute, on vous tue.

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Par Livrovore



Les personnages semblent presque indifférents face à la guerre au premier abord, mais en même temps on ressent, en non-dit, une grande souffrance. Et une telle impuissance. Ils tentent de s'en sortir comme ils peuvent, d'oublier les blessures grâce à l'amour. Le lecteur se sent emporté par les sentiments qui grandissent entre Frédéric et Catherine, et pourtant, au fond, il y a toujours la guerre, la mort. C'est lourd, c'est pesant.

"Je pouvais me souvenir de Catherine, mais je savais que je deviendrais fou si je pensais à elle alors que je ne savais pas encore si je la reverrais. Il ne fallait donc pas penser à elle... rien qu'un petit peu... rien qu'à elle, dans le wagon qui roule lentement, dans un bruit de ferraille... et la lumière qui filtre à travers la bâche... et moi, couché avec Catherine sur le plancher du wagon... Aussi dure que le plancher du wagon cette obligation de rester couché sans penser... se contenter de sensations... trop longtemps absent... vêtements mouillés... ce plancher qui n'avance que petit à petit... solitude là-dessous... Qu'on est seul dans des vêtements mouillés avec la dureté d'une planche en guise de femme."

J'ai donc été de plus en plus touchée par le récit au fil de la lecture. L'écriture d'Hemingway paraît si simple, et est à la fois si juste. Un livre plein d'émotions, à lire absolument.

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Par Laïezza


Dans mon souvenir, "L'Adieu aux armes" était un livre de guerre parfois ennuyeux. Or moi, j'ai toujours adoré les livres ayant la guerre pour toile de fond.
A la relecture, j'ai tressailli de bonheur, car j'avais en réalité oublié que "L'Adieu aux armes" était une histoire d'amour, une histoire d'ennui, une histoire d'homme un peu paumé, surtout : notre zéro est en l'occurrence paumé en plein milieu d'une guerre ; il pourrait je crois être paumé n'importe où d'ailleurs. Il était même probablement paumé avant et je ne doute pas qu'il ait encore été paumé après.
Car bien entendu, "L'Adieu aux armes" fait avant tout écho aux propres préoccupations d'Hemingway : son humanisme, sa vision tragicomique du monde (l'auteur n'est après tout jamais sérieux, et tant mieux : les livres où il se prend au sérieux sont généralement les moins intéressants), et ce mélange de réalisme cru et de poésie bizarre. Cette poésie j'appelle ça la poésie des parkings de supermarchés : une poésie du banal et du quotidien. Seul Hemingway est capable de rendre poétique un hôpital, une route, un pont...c'est pour ça que je l'aime.

"Le Soleil se lève aussi" - Ernest Hemingway

Par Lily

Publié tardivement en France (en 1926 je crois) The Sun also rises est le premier roman de Hemingway, celui grâce auquel il a immédiatement imposé son style et son univers au monde.
Il est évidemment difficile (à moins d'être un grand universitaire), d'évaluer précisément les bouleversements que cette publication provoquera sur le monde littéraire ; mais en 1920, hormis DH Lawrence, il n'existe pas à ma commence d'écrivain anglophone qui emploie un langage si simple, si cru, direct comme une droite du vieux Hem . D'ailleurs, tout comme Lawrence, Hemingway souffrira immédiatement de la contreverse dans une Amérique plus puritaine que jamais.

Il faut dire qu'au-delà de l'écriture, l'histoire, celle d'un journaliste américain mutilé pendant la guerre de 14 et incapable de satisfaire la femme qu'il aime, a tout pour rebuter la critique ! comme on pouvait s'y attendre, The Sun also rises va être massacré à sa sortie...

Et pourtant ! amour, mort, mauvais alcool, nuits envappées, sexe et désespoir...tout y est déjà, créant le mythe d'une littérature hemingwayienne souvent immitée mais jamais égalée.

Un chef d'oeuvre.

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Par Jeanne


En fait je ne sais pas quoi dire de ce livre. Il ne se passe rien. On dit beaucoup et rien. On ne fait rien. On sors avec des amis, on parle de rien, on boit beaucoup, et ceux qui ont de la chance font l'amour. Et tout ça est décrit en phrases minuscules. Mais c'est un grand livre parce que derrière ces petites phrases dépourvues de tout superflu on lit une autre histoire. Celle d'un groupe d'amis qui se sont perdus sur ce chemin qui s'appele la vie. Et s'ils continuent à chercher (ou pas d'ailleurs) la bonne direction c'est parce qu'il y a des amis (ou faux amis) et des amours (ou faux amours).

J'ai beaucoup aimé ce livre. C'est un livre captivant et il y a des dialogues géniaux !

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Par Thom


Dans « The Sun also rises » il y a tout, et il y a rien. Il y a un tout qui se cache sous l’apparence d’un rien, et ce tout pourrait bien se nommer poésie.
Bien sûr, il y a une vague histoire. Il y a Jack, le journaliste infirme. Il y a son pote Robert. Il y a Brett, l’anti-femme fatale se lançant dans un jeu d’amour, de hasard et de sexe avec les deux hommes…mais tout ceci ne suffirait sans doute pas à définir ce roman lent et vénéneux qui ne provoque généralement que deux réactions possibles : la vénération totale ou le rejet violent.

Car « The Sun also rises », qui à défaut d’être l’œuvre la plus populaire de Hemingway est sans aucun doute la plus importante, est bien plus que le simple portrait de ces gens ordinaires…de même qu’il est bien plus qu’un croquis de la vie de certaines personnes dans un certain Paris d’une certaine époque…il s’agit avant tout d’un manifeste, d’un objet unique, dépositaire d’un genre qui jusqu’alors n’existait pas et n’a d’ailleurs toujours pas de nom : une littérature épurée et sans fioritures qui parle de la vie normale de gens normaux qu’elle rend beaux, humains, vivants…
Ce n’est définitivement pas, comme j’ai pu le lire, un livre provocateur et sulfureux (à moins de considérer que ce soit sulfureux de peindre le monde tel qu’il est, raisonnement pas si con quand on pense aux réactions épidermiques provoquées de tous temps par les écrivains coupables de trop grand réalisme)…plutôt un blues, en fait…une longue chanson d’amour (à la vie, à l’humanité, à l’amour lui-même) mélancolique mais chargée d’espoir. Une chanson usant de mots simples mais directs, dont la mélodie peut sembler un peu facile alors que merde, tout de même, il faut savoir les trouver ces mélodies parfaites qui imprègnent immédiatement l’esprit de l’auditeur !
Voilà ce qu’était Hemingway à ses débuts : un bluesman capable de vous faire rire, pleurer, rugir rien qu’en vous narrant par le menu une dizaine d’éléments de votre propre vie quotidienne.
Un poète, en somme, dont ce premier roman est le chef d’œuvre absolu. Une œuvre unique, fédératrice, qui marque à la fois le commencement et la fin de la littérature contemporaine. Tout simplement parce qu’après « The Sun also rises », tout était terminé. Il était impossible d’aller plus loin dans cette voie – l’auteur lui-même ne s’y essaya jamais.

De fait, le vingtième siècle a commencé en 1920 et s’est achevé six ans plus tard, lorsque Hemingway a publié « The Torrents Of Spring ».

Ernest Hemingway (Aristochat déc 2006 / jan 2007)

Par Lily

Ernest Hemingway (Prix Nobel de Littérature 1954), né en 1899 dans la banlieue de Chicago, fait partie de ces auteurs dont la légende a fini par dépasser l'oeuvre. Le journalisme, la guerre, la boxe, la corrida...on sait déjà tout de ses passions, de sa vie etc.

Mais le plus dommage, c'est que c'est un auteur qui a tellement engendré d'immitateurs qu'on finit par ne plus prendre beaucoup de plaisir à lire ses oeuvres. C'est presque devenu un lieu commun : dès qu'il y a un langage "parlé", des hommes viriles, des étendues sauvages et du rhum, on dit : "C'est du Hemingway".

Parmi ses oeuvres majeures, on trouve son premier livre, The sun also rises (Le soleil se lève aussi, 1920), et bien sûr les incontournables A farewell to arms (L'Adieu aux armes, 1929), To have & have not (En avoir ou pas, 1937), Pour qui sonne le glas (For whom the Bell tolls, 1940). Des oeuvres qui ont marqué le vingtième siècle au point que la plupart de leurs titres sont entrés dans le langage ou l'imaginaire collectif, y compris chez des gens qui ne les ont jamais lus (exemple : Les neiges du Kilimanjaro, recueil de 1961).

Boulimique de travail, Hemingway a écrit à la chaîne quasiment jusqu'à la fin de ses jours, et possède une des série de publications posthumes les plus impressionnantes de l'histoire littéraire du vingtième siècle : A Moveable Feast (Paris est une fête) sort en 1964, l'année de sa mort, et cinq autres romans ont été publiés depuis dont l'excellent Under Kilimanjaro l'an passé. On doit aussi à Ernest Hemingway une pluie de nouvelles, compilées un peu au petit bonheur dans les éditions françaises : ainsi le recueil The Fifth Column & The First Forty-Nine Stories (1938) existe en français sous le titre La cinquième colonne dans une édition ne proposant que la longue nouvelle titre. Même constat pour ses recueils subversifs et classiques Men without Women (1927) et Winner takes nothing (1933).

En 1961, Hemingway se suicide, persuadé qu'il est en train de devenir aveugle. Avec le temps, la plupart des analystes mettent en doute cette cécité qu'ils considèrent comme l'un des nombreux délires paranoïaques dont souffrait déjà l'auteur depuis une quinzaine d'années.

mardi 18 mars 2008

Entretien avec Jean Teulé


Un tout grand merci à Jean qui a répondu si vite et si gentiment à nos questions!


Zaphod : Avez-vous eu dès le départ l'intention de créer un cycle consacré aux poètes?


Réponse: Oui, dès le départ, je voulais écrire une trilogie:

Rimbaud, Verlaine, Villon, les trois plus beaux.



Thom: C'est vrai qu'on peut se poser la question: autant Verlaine et Villon sont proches dans le temps, autant Rimbaud est un peu excentré (et de fait plutôt différent des deux autres)…


Quand j'ai voulu écrire un livre sur Rimbaud, je n'ai pas osé m'approcher de lui, le faire parler. C'est pour cette raison que j'ai raconté l'histoire actuelle d'un fan de Rimbaud. Pour Verlaine, je me suis un peu plus approché de la bête en racontant l'histoire réelle d'un adolescent fou de Verlaine et qui l'avait beaucoup cotoyé. Pour Villon je me suis dit qu'il fallait aller encore plus près, aller au nerf, et là j'ai décidé de raconter la vie du poète du Moyen-Âge à la première personne. Et comme le premier testament de Villon commence par ces vers: «En l'an mil quatre cent cinquante six, je, François Villon…» je me suis dit que le titre était là: «Je, François Villon».



Zaphod: A la lecture de "Je, François Villon", il m'a semblé qu'il y avait une sorte de lien de filiation entre Villon et Baudelaire.

Peut-on espérer lire un jour un livre de vous ayant Baudelaire pour inspiration?

Non, car si j'ai une admiration sans bornes pour les Fleurs du mal, je n'aime pas du tout le bonhomme Baudelaire. Je le trouve trop dandy, trop assisté continuellement par sa famille. Je n'aurais pas tellement eu envie de le rencontrer contrairement aux trois autres. Et puis à la fin de sa vie, il a écrit trop de conneries contre les femmes, les Belges… Il ne m'amuse pas. Je n'avais pas envie de passer deux ans en sa compagnie.



Thom (grillé): Mince, il m'a coupé l'herbe sous le pied…j'allais vous demandez quel était le poète auquel vous aimeriez consacrer un roman, si d'aventure vous décidiez d'en écrire un quatrième dans la série…?


Je n'écrirai plus de livres sur les poètes car je ne voudrais pas que cela tourne au truc, me taper le dictionnaire des noms propres de la poésie. Mais bien sûr qu'il y en aurait d'autres qui m'auraient plu: Aragon, Attila Joseph, Nerval… Tant pis, ce sera pour une autre vie.



Jeanne: Est-ce que vous avez tout lu - et apprécié - de Verlaine, Rimbaud et Villon?


Ah oui, j'ai tout lu et relu…


Attention, la question suivante et la réponse dévoilent la fin du"magasin des suicides" !


Céline (très émue, comme vous le voyez): Je viens de finir "le magasin des suicides" je me suis laissée porter par cette histoire étonnante ou j'ai bien cru que les hommes étaient tous redevenus bons et solidaires. Et là quand Alan lâche la bande velcro de son frère c'est une partie de moi même qui est tombée avec lui (non je n'exagère pas, j'étais tellement dans l'histoire que..... enfin voilà j'ai moi aussi chuté)…


Pourquoi l'avoir laissé se suicider ? Depuis le début n'etait-il là que pour rétablir la bonne humeur dans cette famille de dépressifs ?


Avait-il été envoyé pour accomplir une mission et celle-ci terminée devait-il rentrer chez lui ? Ou bien les a-t-il tous abusés en leur ouvrant une nouvelle vision du monde alors que la sienne était tout aussi sombre que celle de sa famille et que son but initial n'a jamais été autre que d'en finir ? POURQUOI Alan est-il mort ? Je suis très


contrariée, j'ai l'impression que quelque chose m'a échappé sans que j'arrive a savoir quoi.


Donc Monsieur Teulé ayez la gentillesse de me délivrer de ce lourd fardeau ai-je bien compris votre propos et surtout quel était-il ?


Vous admettrez que je ne fais pas que lire vos livres, je me permets aussi de les vivres, c'est là la marque des grands auteurs me semble-t-il.


Sur cette modeste question je vous salue admirativement (quoi que tant que je ne saurai pas pourquoi Alan est mort j'aurai des réserves !)


Je ne sais pas pourquoi j'ai fait se suicider Alan. Mon éditeur était contre. J'ai tenté d'écrire une autre fin plus optimiste mais je n'arrivais pas à m'y faire alors j'ai gardé Alan qui ouvre la main. Et puis dans ce livre, il y avait tout sur le suicide sauf l'effet que ça fait. J'ai eu des gens de ma famille, des amis qui se sont suicidés et jamais ils n'ont laissé d'explications; À chaque fois je me suis dit: «Merde, j'ai déjeuné avec lui la semaine dernière et

je n'ai pas vu le coup venir.» J'avais envie que les gens après la dernière phrase, tourne la page suivante pour trouver une justification mais non, rien. C'est comme ça. Des congrès de psychiatres spécialisés

dans le suicide débattent de cette dernière phrase, se demande si Alan est Lacanien. Je n'en sais rien.



Thom : Est-ce que vous pensez que j'aurais dû raccourcir la question de Céline…euh!!! Non: êtes-vous satisfait rétrospectivement de votre adaptation de "Rimbaud", et si oui pourquoi n'est-ce pas vous qui réalisez celle de "Darling" (qui je crois sort en novembre) ?


J'ai de la tendresse pour «Rainbow» mais non, ce n'est pas moi qui ai réalisé «Darling». Ce sera un film de Christine Carrière avec Marina Foïs et Guillaume Canet. Je préfère que ce soit d'autres réalisateurs qui se collent à l'adaptation de mes romans.


Dans le même ordre d'idée, peut-on un jour espérer retrouver Jean Teulé cinéaste, ou n'est-ce plus du tout d'actualité?


Non, c'est trop de boulot et puis il faut être chef de meute alors que moi je suis plutôt solitaire.


Livrovore : Comment vous est venue l'idée du sujet de "Balade pour un père oublié" (que j'ai trouvé absolument fabuleux :-)) ?

Je ne me souviens plus. C'est une réonse qui va assez bien avec le titre de ce livre d'ailleurs.


Quand écrivez-vous ? Avez-vous un emploi du temps défini par jour pour écrire ?


J'écris tous les jours, samedi, dimanche, compris de 10 h à 19 h. Mon bureau, c'est mon monde. Quand je n'écris pas je suis en apnée et j'étouffe assez vite.


Zaphod : J'ai une petite question sur le métier d'écrivain. Pensez-vous qu'il soit possible de débuter un roman et de le mener à son terme sans plan préconçu et sans idée préalable du dénouement? En se laissant guider par l'inspiration du moment, ou en laissant les personnages prendre le contrôle? Quelle est votre méthode de travail à: vous?


C'est un petit peu les deux. Il me semble qu'il faut savoir où on va mais aussi se laisser surprendre par les personnages et les suivre comme si c'était eux qui décidaient du déroulement de l'histoire.


Livrovore: Vous arrive-t-il de relire certains de vos propres romans ?


Jamais.


Thom: Et surtout…: vous arrive t'il de regretter d'avoir relu vos propres romans, héhé?


C'est pour ne pas avoir de regret que je ne les relis jamais.


Livrovore: Quels sont vos auteurs et/ou romans préférés ?


Adolescent, je fus bouleversé par l'Écume des jours. C'est comme si une porte s'ouvrait devant moi. Sinon, je ne lis presque jamais de romans à part ceux des copains. Passant mes journées à en écrire, le soir, je ne me dis pas: «Tiens pour me détendre, je vais lire un roman. Je fais autre chose.»



Zaphod : Cher Jean, quel effet cela vous fait-il d'avoir été élu Aristochat aux côtés de Kafka, Hemingway et Roth?

Ça fait l'effet d'assister à une erreur.


Thom: Ainsi que d'avoir mis une déculottée à John Irving au moment de «L'élection»!!!

Ah bon?!


Zaphod: Vous aviez le choix entre ça et être élu à l'Académie Française. Rétrospectivement, êtes-vous satisfait de votre choix?


Ah oui, ça m'aurait même gonflé d'être considéré par les 40 connards de l'académie (Giscard and Co) comme ayant ma place parmi eux.


Dans "Je , François Villon", j'ai été frappé par la violence et la cruauté omniprésentes, et que chacun a l'air de trouver plus ou moins naturelles. Avez-vous tenté de retranscrire fidèlement les moeurs de cette époque, ou avez-vous délibérément "forcé la dose" dans le but de créer un contraste avec la beauté des poèmes de Villon?


Rien de ce que je raconte comme tortures et autres violences n'a été inventé. C'était une époque terrible et tellement mortifère que la période qui a suivi s'est appelée La Renaissance.


Thom: Ce qui, d'ailleurs, donne au roman un côté «BD» extrêmement agréable et vif…votre expérience de la BD vous sert-elle lorsque vous écrivez, notamment pour rythmer la narration?

Absolument, j'ai besoin que ça claque des doigts et de voir ce que j'écris. D'ailleurs parfois avant de raconter une scène, je me la dessine sur un coin de papier


Jeanne : Est-ce qu'il n'était pas difficile de passer de BD au roman.

Je veux dire est-ce qu'il n'était pas difficile d'écrire une histoire sans que vous ayez le soutien des images?

Je mets de plus en plus d'images dans mes derniers romans ( sauf dans le Magasin des Suicides). Dans le prochain, il y en encore plus. Peut-être qu'un jour, je réaliserais un livre qui sera à la frontière de la BD et du roman. Un livre qui commencerait comme une BD, se poursuivrait comme un roman, redeviendrait dessiné, un truc complètement neuf. Mais ça me fout les jetons, je ne voudrais pas décevoir ceux qui dans le passé ont aimé mes bandes dessinées.


Zaphod: Et vous, Mr Teulé, si vous deviez ouvrir un magasin, quels articles choisiriez-vous de vendre ?

Des baisers, des carresses et de solides poignées de mains fraternelles. On en manque. Il y a un crénau, là…


Thom: Vos livres mis à part, bien sûr!

Je n'y avais même pas pensé…


Zaphod : J'ai lu ces phrases sur une page web consacrée à "Je, François Villon" :


"Aucun sentiment humain ne lui (Villon) était étranger. Des plus sublimes aux plus atroces, il a commis tous les actes qu'un homme peut commettre."


Ce qui me rappelle d'autres vers, qu'on pourrait aussi bien appliquer à Villon :

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu'importe ?

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau !


Alors, vous qui avez bien connu Villon, puisque vous l'avez beaucoup fréquenté pour écrire ce livre, pensez-vous que c'était (en partie) délibéré de sa part de vouloir connaître toutes les expériences humaines, ou était-il une sorte de cheval fou poussé en tous sens par son instinct et une personnalité "instable"? Comment l'imaginez-vous?

Je crois qu'il voulait connaître le vrai goût de la vie et sans limites, sans morale, aller au bout du bout pour voir…


Jeanne: Quel auteur du XXème siècle est votre auteur préféré.

Louis Aragon. Je l'ai rencontré, adolescent. J'avais l'impression d'être face à Verlaine. C'est d'une beauté, parfois, Aragon… Genet n'est pas mal non plus. Ah, la vache!


Lequel des jeunes auteurs d'aujourd'hui trouvez-vous le plus prometteur ? Et qu'est-ce qui vous plaît dans cet auteur et ses livres?


J'aime beaucoup Serge Joncour. Je trouve que c'est la classe, ce mec.


Est-ce que vous aimez le SF. Si oui: Quels auteur de la SF / Si non: pourquoi?

À chaque fois que j'ai voulu en lire, je n'y comprends rien et les héros ont toujours des noms à la con que je n'arrive pas à retenir: Zglob, Sburb… et ils habitent trop souvent dans des galaxies dont je n'ai rien à foutre.

[NDLR: ouf, il n'a pas dit "Zaphod"]


Thom : Question suggérée par mon ami Mr Kiki (je sais, il a nom pour le moins bizarre)après que j'ai rapproché l'univers de «Je, François Villoin» de Rabelais: «Dans le Quart Livre, Rabelais invente un passage de la vie de Villon après son bannissement de Paris où lui et quelques acteurs effrayent un sacristain peu charitable qui,

désarçonné, part en pièce détachées traîné par sa jument...si bien qu'à la fin, il ne reste du malheureux que son pied coincé dans l'étrier. On retrouve pratiquement le même récit dans "Je, François Villon" lors de la répression du chahut au Pet-au-diable. Hasard ou clin d'oeil ?»


Clin d'œil.


Les critiques du "Magasin des suicides" sont parfois assez froides...ne trouvez pas que les critiques font généralement preuve d'une extrême sévérité à l'égard des livres dits "légers", comme si un roman drôle

n'avait pas le droit d'être un grand roman ? - je ne dis pas que le "Magasin" est un grand roman, d'ailleurs je ne l'ai pas encore lu (sourire)


Je m'en fous. Ils font ce qu'ils veulent et d'ailleurs, je trouve que je suis très épargné. Et puis c'est normal que, le succès venant, les coups de lattes arrivent aussi.


Céline (très polie) : Monsieur Teulé Bonjour

J'ai encore une question qui me taraude après avoir fini "Ô Verlaine" je n'ai pas encore tout lu de votre oeuvre (il faut dire qu'elle est conséquente !) Mais sur les quatre déjà lus, tous font une petite allusion à Villon. Est-ce une forme de jeux qui consiste à glisser le nom de ce poète, que vous semblez particulièrement apprécier, dans tous

vos livres ou suis-je tombée sur les seuls qui contiennent son nom (j'ai lu "Je, François Villon ; Balade pour un père oublié ; Ô Verlaine et le magasin des suicides")

Ah c'est vrai que j'aime citer ce gars. J'ai souvent l'impressionde l'avoir là, auprès de moi et invisible, le frère humain qui avant moi vécu…


Thom: Ce qui me fait penser qu'il y a déjà un Tuvache dans «Darling», si je ne m'abuse? Hasard ou clin d'œil? – le retour.


Re-Clin d'œil.


Céline: Sachez aussi que "le magasin des suicides" a été lu par ma fille de 16 ans et que depuis il a un franc succès auprès de ses amis, quant on connait la difficulté des ados avec la lecture et leurs degrés d'exigence la concernant, je crois que vous pouvez vous gausser de trouver le ton et les mots pour les interpeller !

Dans des collèges et lycées en France, qui ont été touché par le suicide de plusieurs élèves en un ou deux ans, les professeurs ont décidé de faire étudier Le Magasin des Suicides. Ils le font jouer aussi aux ados en pièce de théâtre. Il semblerait que cela leur fait beaucoup de bien, qu'ils arrivent à rire de quelque chose qui les

terrorise. Bon sang, si ce livre sert à ça…


Zaphod : Bande dessinée, télévision, littérature, cinéma, est-ce une envie, un besoin, ou les hasards de la vie qui vous font toucher à tous les genres? Avez-vous le sentiment d'avoir trouvé dans la littérature votre vraie passion, ou peut-être envisagez-vous de vous mettre un jour à la chanson ?

J'ai failli écrire des chansons pour Higelin (à sa demande) mais j'ai abandonné assez vite car il est vraiment trop casse-couilles.

Mais j'aimerais bien un jour et puis le théâtre aussi.

Sinon, j'ai fait de la BD parce qu'un dessinateur (Barbe) m'a emmené à L'Echo des Savanes. J'ai fait de la télé parce que Bernard Rapp m'a demandé de faire partie de son équipe. J'ai écrit des romans parce que Elisabeth Gille (qui était éditrice chez Julliard) m'a dit que j'étais un écrivain qui ne le savais pas. En fait je fais ce qu'on me dit de faire. On m'aurait proposé d'être danseuse nue aux Folies-Bergères…


Thom: Et si oui à quoi doit-on s'attendre? Qui est votre chanteur préféré (trouvères et troubadours mis à part)?

Mon chanteur préféré est une chanteuse et elle s'appelle Camille. Elle est extraordinaire cette fille.


Plus sérieusement: être passé par la case télé a t'il été un désavantage ou un atout pour faire décoller votre carrière littéraire ?

J'ai l'impression, comme je l'ai écrit dans la courte «présentation» du forum, que le fait que votre nom soit associé à NPA vous confère un capital sympathie particulièrement important auprès des lecteurs, non?


Je ne sais pas.


Pour revenir à «O Verlaine!» (transition un peu foireuse, désolé), sur quoi vous êtes-vous basé pour camper un François Copée aussi détestable ? - eh oui Jean, Copée est très apprécié des chats!


François Copée est très aprécié? Il était anti Dreyfusard et a fondé la ligue antisémite en France. Est-ce cela que les chats aprécient?


"Le magasin des suicides" - Jean Teulé

L'avis de Laiezza


Je viens de terminer "Le magasin des suicides", ce qui n'a rien d'exceptionnel tant il est court . Je ne vais pas refaire le résumé déjà fait sur des dizaines de sites, mais j'ai beaucoup aimé, et sans la moindre réserve. C'est un livre pour rire qui fait rire, et je n'en demandais pas plus, moi. Je ne suis pas certaine qu'il soit très juste d'y chercher autre chose, et à mon humble avis ça n'a d'ailleurs pas été envisagé comme tel.

Les livres à dimension purement ludique et humoristique sont souvent mal vus, ou alors salués mais toujours du bout des lèvres. Oui, ce livre est excellent, drôle, vif, délirant, tout ce que j'aime, et ça ne l'empêche ni d'être intelligent ni d'être remarquablement écrit.

"Le magasin des suicides" est un vrai bonheur de lecture, qui ne mérite certainement pas les critiques tiédasses que j'ai pu lire ici ou là dans la presse, tout en méritant par contre d'exploser les ventes comme il le fait. Un vrai régal que je recommande à toutes les créatures pleines de mauvais esprit et d'humour barré élevées à la lecture de la Page Nulle de Zaph.



L'avis de Zaph

La malheur des uns fait le bonheur des autres. C'est un peu l'idée de ce petit livre ironique de Jean Teulé qui joue sur l'inversion des valeurs, où l'on voit une sympathique (pardon, antipathique) famille de commerçants vivre du désespoir de leurs contemporains.

Qu'est-ce qui fait que la vie mérite d'être vécue? Parfois, c'est simplement une manière de voir les choses. Et qu'est-ce qui influence cette manière de voir? C'est l'amour. C'est ce que va apprendre à ses dépends (ou à son profit) la famille Tuvache.

Le livre est bourré de clins-d'oeil à Baudelaire ou Verlaine, mais contient aussi un hommage à un de mes héros, le trop méconnu Alan Turing.

Si j'employais le mot "jubilatoire", je l'aurais peut-être utilisé ici.

- Il n'y a pas beaucoup de clients ce matin
- Oui, c'est mort.




L'avis de Céline

Chaque livre de l’auteur est une aventure au sein de son puissant imaginaire rocambolesque.

Cette fois encore aucune déception possible avec cette famille Tuvache chez qui l’on vend des articles insolites et radicaux pour se suicider. Dans un ambiance sinistre, ou l’on affiche une mine de circonstance l’on peut parfois recevoir un conseil de bonne augure pour ne pas rater sa tentative, car en partant vous êtes salué d’un « adieu » sans appel !

Jusqu’au jour ou le petit dernier des Tuvache sème le trouble dans cette famille ou les enfants n’ont pas le droit de se donner la mort, mais ont tout les stigmates des candidats qui réussiraient avec brio. Arrive un petit Alan (conçue par erreur alors que les parents testés un préservatif troué !) qui dès le berceau sourie tel un ange et grandit dans la joie et la bonne humeur malgré les nombreuses tentatives de sa famille pour qu’il soit à leur image.

Pourtant cet éternel optimiste au visage de chérubin va gagner du terrain et bouleverser le quotidien morbide de son entourage. Dans un monde anxiogène ou la nature n’est plus et ou tous en porte la culpabilité il va réussir ce que le 21ème siècle n’a pas su faire ; donner de l’espoir ce qui aura pour effet de rompre la solitude de chacun et de fédérer un enthousiasme dans ce nouveau lieu de solidarité qu’est devenu « le magasin des suicides ».

Car tout le talent de l’auteur réside dans cette formidable capacité à nous faire croire qu’il est un auteur léger (j’ai crains qu’il m’emmène dans une histoire version « famille Adams ») avec des personnages fantasques alors que derrière chacun d’eux il y a un peu de nous et beaucoup de notre époque. C’est tellement bien fait que l’on ne se doute pas un instant ou nous allons atterrir et la chute n’en est que plus douloureuse (pourquoi cette fin là ? alors que l’espoir renaissait !) comme une fatalité, celle d’une mort qui n’a jamais cessé de rôde, non comme une sanction mais comme partie intégrante de la vie, cette vie si précieuse qu’il nous faut vivre allègrement pour ne pas mourir triste.




L'avis de Livrovore

Résumé
La famille Tuvache tient un magasin qui vend tous les accessoires nécessaires pour ne pas se louper, lorsque l'on souhaite se suicider.

"Vous avez raté votre vie ? Avec nous, vous réussirez votre mort" est leur slogan.

L'ambiance est des plus morbides chez eux, et il est de bon ton d'être dépressif de père en fils et de mère en fille. Mais un drame leur tombe dessus sans prévenir : le petit dernier respire la joie de vivre.

Mon avis

J'ai retrouvé avec plaisir l'écriture Jean Teulé. Voici un petit livre qui détend, et qui apporte une bonne tranche de rire. Evidemment, la description de tous les produits vendus dans ce magasin, et de la façon de vivre de la famille - totalement inverse à l'entendement - est hilarante.

Cependant l'auteur ne manque pas, à travers cette histoire, de nous rappeler qu'il ne faudrait pas laisser le monde aller à la dérive, au niveau écologique et humain. (Pour essayer de faire perdre sa joie au petit dernier, ils lui font regarder les infos !)

Une lecture très plaisante, à dévorer en riant.




L'avis de Thom

Rions un peu en attendant la mort !

Voilà qui pourrait être un slogan efficace pour ce livre qui ne l’est pas moins. Court, simple, sans prétention, « Le Magasin des Suicides » est un livre drôle s’assumant comme tel, ce qui explique peut-être la tiédeur de critiques littéraires visiblement mal embouchés ?

Dans la famille Tuvache, on a fait du suicide son gagne pain, et on vit tout cela sans complexe. Après tout : il n’y a pas de sot métier – nous dit l’adage. Voilà qui sied plutôt bien à ce foyer somme toute ordinaire (et a priori plus normal et moins consensuel que celui d’une Famille Adams), dont les activités sur le marché du suicide sont particulièrement florissantes. Il faut dire qu’il y a vraiment de tout dans ce magasin : dans sa chanson « The Atrocity Exhibitions » Joy Division évoquait à mots couverts les mille et une manières d’en finir avec la vie ; Jean Teulé fait précisément la même chose ici, mais avec le sourire et sans jamais oublier la petite morale indispensable à l’appréciation de ce genre de petit conte macabre. Car bien entendu le commerce du Magasin des Suicides va prendre du plomb dans l’aile : voici que Bonheur et Joie de vivre se mêlent à l’histoire. Que va t’il advenir des Tuvache ? Suspens, mais : chut. N’en disons pas trop : le livre est particulièrement court…

…ce qui d’ailleurs constitue son principal point faible : certes, les plus courtes sont les meilleures ; mais cent cinquante-sept pages, voilà qui est bien peu pour tout à la fois créer un suspens, développer une histoire et révéler des personnages. De fait ce sont ces derniers qui pâtissent le plus de la forme courte. En dépit d’efforts sincères et d’un a priori fort positif, j’ai eu bien du mal à m’attacher à eux. Comme si en choisissant une forme aussi rapide l’auteur avait gagné en efficacité ce qu’il avait perdu en profondeur…
Difficile en revanche de résister à la cocasserie des situations et à des péripéties plus tordues et grotesques les unes que les autres ! Le parti pris était de faire rire, c’est gagné. Après deux romans dont on imagine qu’ils ont dû être particulièrement ardus à mener à terme (« O Verlaine ! » et « Je, François Villon »), Jean Teulé a rempli son pari de se détendre tout en nous amusant – ce n’était pas une mince à faire. Et s’il est indéniable que c’est des cinq romans que j’ai lus de lui le moins grandiose, cette fantaisie à mi chemin entre « Six feet under » (en moins torturé) et « N’allez pas croire qu’ailleurs l’herbe soit plus verte… » (en plus sage) ne manque ni d’humour ni de…vitalité ! Comme quoi…


lundi 17 mars 2008

"Je, François Villon" - Jean Teulé

L'avis de Thom

Le « Je » du titre est là, majuscule, claquant. Ca donne une accroche bizarre, à la fois cocasse et fière, totalement représentative du roman. Car ce « Je » qui frappe d’entrée et se retient renvoie tout autant au concept (la vie de Villon narrée par lui-même) qu’à la farouche volonté d’indépendance qui anima le poète durant toute sa vie.


Ce projet de Jean Teulé, il enchante. Presqu’immédiatement. Parce que Villon attire, parce qu’il est un mystère, mais aussi (surtout) parce que c’est justement Jean Teulé qui s’y colle. Face à un personnage comme Villon, dont on sait finalement assez peu de choses, beaucoup se seraient laissés happer…tenter par la facilité du tout et n’importe quoi – après tout cette vie est composée de pointillés entre lesquels n’importe quel auteur aurait pu glisser n’importe quelle connerie. On aurait même pu se retrouver projeté en pleine version papier des « Visiteurs » !!! Entre les mains de l’auteur de l'adorable « Darling » on sait d’avance que ce ne sera pas le cas ; de fait à en juger par la taille de la bibliographie Jean Teulé s’est documenté comme un forcené pour restituer non seulement un personnage mais surtout une époque…et livrer plus qu’un roman : le livre ultime sur Villon. Il s’est nourri de son histoire (donc de ses poèmes) se l’est appropriée et l’a digérée admirablement, signant un de ces livres terriblement documentés et fouillés qui n’en ont jamais l’air – les meilleurs comme chacun sait.

Ainsi l’auteur embarque t’il le lecteur dans une aventure peu commune, crue, violente mais proprement hilarante (mention spéciale au passage où son pote explique à Villon qu’il a bouffé sa mère en pâté) dont on ressort en arborant un sourire béat – tant de joie que d’admiration. Car sous la plume de Jean Teulé Villon devient plus que ce poète mythique à la vie totalement déjantée qu’on connaît. Il se métamorphose en figure romanesque goguenarde et bondissante qu’il est impossible de lâcher avant la fin. Les aigris diront sans doute qu’avec pour base l’une des bios les plus tonitruantes de l’histoires littéraire française c’était prévisible. Soit. Encore fallait-il avoir le talent et la poésie nécessaires pour concrétiser une idée casse-gueule sur le papier. Le talent, la poésie…sans oublier le culot, car il en faut forcément pour oser s’attaquer sans complexe à une figure littéraire aussi vénérée…
…et donc, comme souvent dans la vie, le culot paie : « Je, François Villon » est un roman plus que réjouissant : brillant. Vif, puissant, rythmé, météoritique – comme Villon. Et, comme Villon, unique en son genre : « Je, François Villon » ne ressemble à aucun autre livre. Le seul rapprochement qui me soit venu à l’esprit, c’est Rabelais, ce qui n’a rien d’un hasard tant la filiation entre Villon et ce dernier semble évidente : la même colère sourde, la même irrévérence, la même liberté de ton et de vie…les modèles auraient-ils déteint sur Jean Teulé ? Sacrebleu, oui!

Allez stop, là je m’étends, pardonnez-moi. C’est que voyez-vous, j’adore Villon. Des Villon, il n’y en a pas (ou plus) d’autres. Projetez la même furie libertaire dans notre époque et vous verrez que ce serait totalement intenable. S’il existe des Villon de nos jours, il est probable que vous les détestiez…S’il n’en existe pas, les livres sont là pour nous faire rêver du contraire.

Celui-ci en tête.




L'avis de Céline

Ce livre est d’une audace folle, sans jamais s’égarer de son sujet il réalise un portrait attachant d’un poète moyenâgeux qui nous est commun sans que nous ne l’ayons jamais lu ! C’est là toute l’aptitude de l’auteur qui par cette formidable biographie (probablement imaginée) réhabilite une figure tutélaire de la poésie qui a un jour inspiré les romantiques.

Villon est un enfant comme tant d’autre à cette époque, né le jour ou Jeanne d’Arc fut brûlée et ou son père fut pendu, d’une mère voleuse qu bientôt n’aura d’autre choix que de le confier à un moine bienveillant avant d’être à son tour exécutée (on avait l’exécution facile en ces temps obscurs !) Il reçoit une éducation de lettré, s’y montre plutôt médiocre mais développe un goût prononcé pour le vice en tout genre qui ne lui laisse pas le loisir d’être le moine qu’il aurait du devenir. Il commence par une révolte contre la Sorbonne, amoureux de la nièce de son pire ennemi il lui compose des poèmes enflammés alors qu’il fornique avec la grosse Margot, il finit par intégrer un groupe de pillard sans foi ni loi, leur livre sa bien aimée en pâture pour leur orgie (en souffrant le martyre quand elle sera emmurée) et devient si mauvais qu’il ne se reconnaît plus. Il passe un temps à la cour du roi René en ménestrel sans inspiration, se fait arrêter pour ses nombreux forfaits après bien des tortures il est miraculeusement relâché d’une prison dont personne n’est revenu. Fatigué, vieilli et désabusé il revient à Paris à bout de force pour constater que sa légende est plus forte que sa personne avant d’être bannie à tout jamais de la capitale qui à soif du mythe mais pas de l’homme.

Le ton est malicieusement grivois, les situations belliqueuses et l’ambiance générale est bien celle d’une époque ou l’homme était plus proche de l’animal que de l’humain raffiné en devenir des siècles qui suivront. Teulé réinvente la biographie romancée et imaginaire avec un tel talent que l’on referme le livre certain que c’est ainsi que Villon aurait voulu que l’on se souvienne de lui.





L'avis de Zaph

Voici un livre intelligent, drôle, attachant et effrayant.
Un peu le genre de bouquin dont d'autres auteurs, pour peu qu'ils soient d'un tempérament jaloux, pourraient se dire "Bon sang, pourquoi n'ai-je pas eu cette idée? J'aurais voulu écrire ce livre moi-même!"

Et c'est vrai que François Villon ou son fantôme est là, partout, dans l'air qui nous entoure.
Il se trouve enfoui dans un lobe de cervelle de tous ceux qui ont été élevés dans la langue française. Il suffisait de prendre les pinces ou la vrille adéquate et de creuser au bon endroit du crâne.

Autrement dit, Villon, il est dans notre inconscient collectif, il est aux fondements de notre culture commune. J'ai ouï quelques zozos se rendre ridicules avec des discours sur l'identité nationale, ils feraient bien mieux de prendre la parole pour nous réciter une balade de Villon.

On serait un peu moins fiers toutefois, si on se rendait compte à quel point le berceau de notre culture baigne dans le sang, la merde et la violence.

"Donnez-moi votre boue et j'en ferai de l'or", clame Baudelaire, et c'est très exactement ce qu'a mis en pratique bien plus tôt François Villon.
La filiation est si évidente que j'ai envie de demander à Jean Teulé s'il ne compte pas compléter sa série poétique par un hommage à Baudelaire.

Et de la boue, il y en a dans cette époque étrange aux valeurs bizarres.
Les châtiments y sont disproportionnés, et aussi lents et savoureux que la justice est expéditive.
La mort et la cruauté sont d'une banalité effarante, au point qu'un personnage puisse se distraire et plaisanter du supplice de son propre frère.

Ce livre nous rappelle aussi, s'il en était besoin, que si la poésie peut être magnifique, le poète peut être méprisable.
Mais en même temps, quand on commence sa vie en voyant pendre son père et enterrer sa mère vivante, comment ne pas placer sa vie sous le signe de la cruauté et de la mort?

Et surtout, il faut bousculer les mythes sous peine qu'ils se transforment en icônes. Ils ont la force d'être bousculés.

On a l'impression que Jean Teulé à tissé l'histoire de Villon autour de ses poèmes, en les reliant par un fil conducteur. Ça c'est remarquable. Comme Villon parle de lui dans ses poèmes, Teulé utilise la première source d'information disponible. Du moins, c'est l'impression qu'il donne.
Cela rend la poésie de Villon extrêmement vivante.

Aussi, j'ai adoré l'humour qui vient contre-balancer la cruauté. L'humour de Villon et celui de Teulé. C'est incroyable par exemple, cette histoire du porc nourri exclusivement d'aveugles! Faut-il avoir l'esprit tordu pour imaginer ça! Et pour en rire comme je l'ai fait, alors!

Et puis, un poète qui retourne dans le néant une fois son oeuvre accomplie, comme Rimbaud ou Villon, n'est-ce pas le genre de fin mystérieuse qui convient à une légende?

Justement, "Ils ont fait de moi une légende", se plaint Villon. Eh bien maintenant, cher François, tu tiens un coupable de plus, et il s'appelle Jean Teulé!






L'avis de Livrovore

Normalement, je n'aime pas trop les romans historiques, et je ne m'intéresse pas spécialement à la vie d'un poète. Mais ayant été charmée par l'écriture de Jean Teulé, et aussi parce que c'était le seul disponible à ma bibliothèque, je me suis lancée dans la lecture de "Je, François Villon".

J'ai été agréablement surprise. Jean Teulé nous livre la vie romancée de François Villon, de sa naissance à sa disparition. Ca a dû être un travail incroyable, l'écriture de ce livre, car il est extrêmement bien documenté. J'ai toujours autant aimé l'écriture de Teulé, bien que très différente dans ce volume par rapport aux deux autres que j'avais lu.

J'ai aimé découvrir cette existence tumultueuse, et les vers de François Villon, que je ne connaissais pas du tout avant de lire ce roman, et que je n'aurais certainement jamais découvert autrement. L'auteur a su introduire les poèmes dans le récit, les "habiller" d'histoire et les rendre vivants.

Moi qui ne suis vraiment pas passionnée d'Histoire d'habitude, Jean Teulé décrit de façon très réaliste l'époque et je suis vraiment bien entrée dans la lecture.

Un livre à lire, car on en apprend beaucoup, à travers une lecture très agréable.




L'avis de MbuTséTséFly

Je viens de finir le livre que j'ai dévoré. Je n'ai beaucoup a ajouté qui n'ai été écris ici, je dirai donc que j'ai beaucoup apprécié cette exploration d'un Moyen-Âge chaotique voir apocalyptique, puisque résultat de 100 ans de guerre. Mes sentiments vacillaient entre tendresse et dégoût et, souvent, le sentiment que ce poête impulsif, "chanceux" et épris liberté n'a rien compris à cette liberté. Je pense surtout au fait d'obéir comme un imbécile à des rituels comme de faire violer son amie. Et pourtant il se dégage une sorte de naïveté du personnage qui fait qu'on le suit toujours et qu'on prend pitié de lui.

Je retiens surtout une belle peinture d'une époque que j'avais de la peine à imaginer: la fin de la guerre de cent ans et l'état dans lequel la société se trouvait au sortir de cette période. J'imagine qu'en effet, un terrible cynisme, voire un pessimisme sans borne devait règner. Et finalement, à choisir entre les ridicules fantasmes bucoliques des petites bergères dans leur champs fleuris ou l'exploration de Villon jusqu'aux tréfonds de l'humanité de son époque, je préfère Villon.




L'avis de Laiezza

L'engouement, c'est communicatif, et c'est aussi, des fois, inquiétant. Celui qui entoure "Je, François Villon" l'est encore plus : il est encore plus fort que les autres. Des centaines de commentaires, pas une seule critique négative, à ma connaissance. Un succès fou chez les "blogs amis", plus le Prix des Chatsdebiblio 2007. Si ce livre avait été écrit par un inconnu, cela m'aurait paru beaucoup trop. Mais Jean Teulé a aussi écrit "O Verlaine", et "Darling", deux romans que j'avais beaucoup aimés. J'avais donc confiance.
Figurez-vous, chers chats, que "Je, François Villon" est encore mieux que ce que je croyais !

Cette autobiographie à moitié imaginaire du grand poète médiéval, est carrément un régal !! Il y a, dans ce livre, tout le talent d'un grand romancier, ajouté aussi au talent d'un grand auteur de bande-dessinées, capable de donner à des situations déjà très drôles une force visuelle décoiffante ! Villon existe, au même titre qu'un personnage de roman ordinaire, sans les lourdeurs du genre biographique, mais avec le même savoir, la même science, et la même précision. C'est François Villon, en même temps ce n'est pas lui, c'est en fait une forme assez inédite, un roman n'ayant pas, je pense, d'équivalent ("O Verlaine" était un livre moins romancé). Cela donne l'impression que Jean Teulé a écrit une "sequel" des poèmes de Villon, a pris un personnage connu ailleurs, pour le mettre en situation. Résultat troublant, remarquable, d'une drôlerie irrésistible.

Je m'arrêterai ici, faute de temps je me contente de m'ajouter au concert de louanges. "Je, François Villon" est un livre exceptionnel, qui mérite son énorme succès, qui mérite d'être lu et relu. Courez-y !





L'avis de Sandrounette

Décidément c'est un livre énormément lu en ce moment. Contrairement à ce que disait Laiezza, il y a quelques critiques négatives sur ce livre dans la blogosphère. Nous lisions ce roman pour "Le club des bloggueuses" et un débat très intéressant s'est installé.

Pour ma part, j'ai adoré ce roman. J'avais déjà été envoûtée par "Ô Verlaine" mais je l'ai été différemment pour François Villon : le parti pris de l'auteur d'écrire du point de vue de Villon, d'insérer les poèmes originaux dans le corps du texte donne une cohérence extraordinaire à l'ensemble.

Certes il existe des passages d'une cruauté féroce, à nous donner des frissons... Mais n'est-ce pas là tout le génie d'un auteur que de donner à nous, cher lecteur, des sentiments aussi puissants ... dans un style aussi fluide!

Jean Teulé a réussi à donner vie à François Villon. Pendant les quelques heures de ma lecture, je n'étais plus moi-même. J'étais transportée dans le Paris du XV siècle aux côtés de Monsieur François.

Je sais que de nombreux chats se sont déjà délectés de cette merveille mais je ne peux que me joindre à Laiezza dans le cri : Courez-y (si ce n'est déjà fait!)