mercredi 8 octobre 2008

"Samedi" - Ian McEwan

Le jour le plus long, par Thom


Comme son titre le laisse supposer, ce roman de Ian McEwan se déroule le temps d'un samedi presqu'ordinaire. Je veux dire par-là qu'en fait, c'est un samedi totalement normal durant la grande majorité du texte. A ceci près que de temps en temps, un élément totalement angoissant apparaît furtivement puis disparaît tout aussi vite. Un mot, une phrase totalement décalée par rapport au reste de son paragraphe…plein de petits détails qui ne sautent pas forcément aux yeux mais laissent une impression désagréable au lecteur…

Pourtant tout commence de la manière plus ordinaire qui soit : Henry Perowne, personnage central et réceptacle des angoisses de l'auteur, mène peinard une petite vie bourgeoise et sans anicroche. Sa vie se détraque, mais progressivement, par petites touches subtiles : ici une discussion houleuse avec un proche, là cet avion en feu qu'il aperçoit filant droit vers Heathrow au milieu de la nuit, là encore une défaite cuisante au squash…et tout autour un contexte politique étouffant : angoisse du terrorisme (le roman a pourtant été composé avant les attentats de Londres, c'est dire son impact), menace de guerre imminente en Irak figurée par ces manifestations pacifistes auxquelles participe le fils de Henry…


L'intrigue ne va en réalité pas beaucoup plus loin, car l'intrigue n'existe pas. Ou peu. Le suspens, en revanche, est partout, ce qui a de quoi surprendre : comment un roman aussi statique peut-il contenir une telle charge en adrénaline ? une telle tension ?! un roman où il ne passe quasiment rien mis à part un empilement de détails successifs ? Tout cela semble tenir dans l'écriture de McEwan, que ses lecteurs connaissent déjà et qui n'a sans doute jamais été aussi bien exploitée : phrases longues et tortueuses qu'on a fait rentrer au forceps dans des paragraphes tassés, style principalement descriptif, discours la plupart du temps rapporté (comme un écho ?)…une telle équation garantissait en soi un climat terriblement lourd, parfois à la limite du supportable.

Ian McEwan a réussi à faire encore mieux : il a bâti un roman totalement poisseux, effrayant – de loin son plus noir. Et est parvenu à démontrer avec presque rien (dix évènements et 300 pages) à quel point l'univers environnant, qu'il soit social, politique ou culturel, détient une influence déterminante sur notre sphère intime.

Après une lecture si brillante et si secouante, il est probable que plus personne n'ose nier ce que beaucoup pensent depuis déjà longtemps : Ian McEwan est sans aucun doute le plus grand écrivain anglais vivant.



Après ça, vous aimerez les Lundi, par Zaph

J'avoue que j'étais bien parti pour le descendre, ce bouquin.
A la moitié du livre, j'avais déjà une bonne idée de comment j'allais débuter mon billet, quelque chose dans ce genre :
Pendant cinquante pages, McEwan installe l'ambiance en nous décrivant dans les moindres détails faits, gestes et pensées de son personnage principal. L'action va pouvoir commencer... Après cent pages, cependant, il ne s'est toujours rien passé, mais on se dit que là, c'est pour bientôt. Mais après deux-cent pages, toujours rien, on en vient à se demander s'il va réellement se passer un truc dans ce bouquin. Après trois cent pages, le roman s'achève, et on a la réponse : il ne s'est strictement rien passé.

Sauf que zut, à un certain moment, mais bien après le milieu du livre quand-même, il se passe quelque chose. Oh rien de démentiel, mais quand même un évènement qui m'a fait raturer tout ce que j'avais déjà écrit (en pensée) et recommencer depuis le début.

Recommençons donc.

J'ai commencé ce livre en avion. Et franchement, c'est pas trop recommandé, parce que le héros voit passer un avion en feu dans le ciel de Londres, puis se lance dans une réflexion très juste sur le fait que les passagers ont toujours l'air confiant et détendu, mais qu'en réalité, aucun ne peut supporter l'idée de n'être séparé de milliers de mètres de vide que par une mince cloison de plastique et de métal. Tout le monde se berce de l'illusion que le transport aérien est sûr, et chaque passager se dit qu'il ne va pas se mettre à paniquer alors que tous les autres sont plongés calmement dans leur journal, mais justement, le problème est bien que chacun se dit ça. A ce moment, j'ai trouvé que le train d'atterrissage faisait un drôle de bruit en remontant, et que d'ailleurs, l'angle de l'avion était inhabituel, et j'ai bien failli paniquer. Par la faute de Ian McEwan. Après tout, il mériterait bien que je déchire son bouquin.

Sauf que, après un début très lent donc, j'ai quand-même été capturé -si pas captivé, par l'histoire. En fait, j'ai l'impression que McEwan possède son King sur le bout des doigts. Oh, il n'y a rien de fantastique dans ce livre, mais un rythme lent, l'installation d'une ambiance par accumulation d'informations avec ça et là un détails inquiétant ; il sait s'y prendre pour nous enfermer dans l'histoire et faire monter la tension peu à peu.

En plus, le héros est un personnage désespérément banal, un peu comme vous (peut-être) et moi (certainement). Il s'intéresse surtout à son métier, à sa partie de squash dominicale, aux préparatifs de la guerre en Irak, à la réussite de ses enfants ; il aime sa femme et est content de sa voiture.
Bref, un personnage auquel on a un peu honte de s'identifier, mais avec lequel on est bien obligé quand-même de reconnaître un nombre effrayant de points communs.

Maintenant, la question est de savoir si ce réalisme, ce souci du détail et de la documentation, cette vraisemblance parfaite qui fait qu'on y croit à fond, suffisent à faire une oeuvre géniale. Et là j'ai comme un doute.
Je dirais que l'histoire racontée par McEwan est extrêmement "présente" au lecteur. Mais si on compare à de grands écrivains qui eux aussi racontent des choses quotidiennes, en apparence banales, je trouve qu'on cherche en vain cette force et cette poésie, ce quelque chose de plus que la réalité, justement.

Chez McEwan, on frissonne en pensant que le même samedi pourrait nous arriver. Chez Bukowski (par exemple), on frissonne parce qu'il nous fait voir quelque chose du réel que nous n'avions jamais perçu.
Voilà qui est très subjectif, assurément, et si je n'ai pas été complètement emballé, je ne peux pas nier que McEwan écrit très bien (même lu en traduction française). Je m'en vais donc lire un autre livre de cet auteur.

mardi 7 octobre 2008

"Du plomb dans les ailes" - Eddie Little

Froid dans le dos, par Ingannmic

Je n’ai pas pu m’empêcher d’intégrer dans ma pal quelques-uns des auteurs préconisés par notre cher Philou national lors de l’interview qu’il nous a gentiment accordée… J’ai donc commencé par Eddie Little, dont la courte carrière, interrompue par une mort prématurée, n’aura permis de publier que 2 romans, qui ont en commun certains des protagonistes. Ceci dit, je n’ai lu, chronologiquement parlant, que le deuxième, et le fait de n’avoir pas lu le premier ne m’a pas du tout gênée.

« Du plomb dans les ailes » commence dans un centre de détention pour mineurs où est incarcéré Bobby Prine, jeune délinquant accro à l’héroïne. Il n’a qu’une obsession : s’évader. Il vient d’ailleurs d’échouer dans une de ses tentatives, et le paye d’un séjour au mitard. La violence est le lot quotidien : entre communautés noires, blanches et portoricaines, les relations sont extrêmement tendues, et malgré la jeunesse de cette population carcérale, le risque de mort est omniprésent.

La façon dont est bâti ce récit m’a donnée une impression de structure « cinématographique » : on passe d’une séquence et d’un lieu à l’autre sans transition, mais dans une chronologie bien respectée. A mon sens, cela contribue à amplifier l’atmosphère noire et crue qui se dégage du roman. Eddie Little nous plonge dans un monde parallèle et composé de ramifications souterraines. Ce monde est celui des exclus, des hors la loi, qui dicte ses propres règles, et au sein duquel prolifèrent à outrance certains des maux de la société : drogue, xénophobie, meurtre, torture, et surtout, cette course permanente après l’argent facile, qui procure signes extérieurs de richesse et héroïne à volonté.

Ceux qui en font partie y sont destinés dès la naissance, parce qu’issus de quartiers misérables (notamment « Southie », plus vaste ghetto irlandais des Etats-Unis situé à Boston), ayant des parents au mieux indifférents et au pire violents, eux-mêmes en proie à des existences qui les dépassent. Pour survivre, se protéger, une seule solution : se laisser envahir par la terreur que nous inspire la violence de l’autre, pour devenir encore plus violent que lui. Il n’existe ni secours divin, ni possibilité de rédemption.

Le narrateur est un « pur produit » de ce monde, sa peur le rendant souvent impitoyable… et paradoxalement, il nous surprend parfois par sa tendresse, ainsi que par le regard critique et très dur qu’il porte sur lui-même et sur son environnement. Il est bien conscient qu’il ne pourra jamais s’arracher à l’emprise de la drogue, et qu’il est condamné pour cette raison à rester un délinquant. Amer, il estime que « la société (est) destinée à avoir des problèmes tant qu’il y a des bébés mis au monde par des gens dont ce n’est pas le rôle d’avoir des bébés ». Quand on sait que l’auteur s’est largement inspiré de sa propre expérience pour écrire ce roman, et que l’exutoire que pouvait lui procurer l’écriture n’a pas réussi à le maintenir parmi nous, cela fait froid dans le dos…

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lundi 6 octobre 2008

"La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette" - Stieg Larsson

Blomkvist contre-attaque, par Guic’ the old


Ce tome 2 de Millenium s’ouvre sur un Mikael Blomkvist qui a la pêche. Il vient de rencontrer deux collègues investigateurs, qui s’apprêtent à livrer une bombe sur la prostitution et le traffic de femmes depuis les pays baltes, et en plus trempent dans cette sale histoire de hauts dignitaires suédois. Bref un scoop en or pour Millenium. Bon, OK, il y a une petite ombre au tableau… Lisbeth (Salander, la géniale geek psychopathe qui l’a bien aidé dans Millenium 1) a décidé de rompre tout contact avec lui. Or Mikael, quand même, aimait bien Mlle Salander…. Mais bon, passons.

Le fait est que si on en restait là, il n’y aurait pas d’histoire. Il y a un meurtre. Lié à l’enquête sur le traffic de femmes. Et Lisbeth (avec son passé fait d’agressions et de séjours en HP…) devient très vite la principale suspecte, et l’ennemie numéro 1 suédoise. Tout est en place pour un nouvel épisode haletant.

C’est avec un réel plaisir qu’on retrouve nos amis Blomkvist et Salander dans ce tome 2. Surtout qu’après le contrat tacite passé avec l’auteur dans le tome 1, on évite ici la longue exposition et on est directement dans le feu de l’action. Comment critiquer ce livre ? C’est bien mené, on a envie de savoir ce qui se passe ensuite, les personnages sont attachants (ceux déjà présents dans le tome 1 comme les nouvelles recrues), il y a tout pour faire de ce livre un best seller, c’est sur, c’est définitif.

Mais bon. S’il y a une question à se poser, c’est bel et bien de savoir jusqu’où on peut pousser l’invraisemblance (l’action étant parfois aussi crédible que la scène de l’avion de chasse dans Die Hard 4.) C’est très amusant de se dire que l’auteur, qui réussit avec un talent réel à construire une intrigue politico – policière tout à fait crédible es t aussi capable de nous sortir des invraisemblances surprenantes sur les plans… humains. (Je dis humains parce que si je précise ma pensée, je vous plombe la fin de l’histoire.)

De la même manière, je me suis plu à vous rappeler dans ma critique du tome 1 (bon, j’ai fait comme tout le monde !) que les tomes 2 et 3 formaient une seule intrigue… Certes ils se suivent, mais… hors un cliffhanger qui peut se boucler sans problème en un chapitre (trois si Larrson est taquin ou flemmard), et avec une enquête quasiment menée à son terme à la fin du tome 2… On se demande ce qu’on nous réserve pour la suite. Enfin je dois bien avouer qu’arrivé à la fin de ce « La fille qui rêvait d’un bidon d’essence et d’une allumette », je n’ai pas forcément ressenti le besoin oppressant de me jeter sur la troisième partie de la trilogie (mais bon, c’est certainement, aussi, parce que j’ai envie de faire durer le plaisir…)

Bref, qu’en est-il ? Une intrigue rondement menée, un livre bien écrit, des personnages attachants, tout ce qu’il faut pour qu’on dévore ce livre en un rien de temps et avec un plaisir certain. C’est seulement après qu’on revient à la réalité, qu’on se pose des questions et qu’on commence à avoir des doutes sur ce à quoi on peut s’attendre pour la suite…

Conclusion : Verdict après lecture de tome 3.

dimanche 5 octobre 2008

"La Place" - Annie Ernaux

Un grand cadeau, par Zaph


Je passe l'autre jour devant la bouquinerie Oxfam, et mon regard est attiré par un nom en vitrine : Annie Ernaux.

Or, quelqu'un que je ne citerai pas parce qu'il n'aime pas être cité à tout bout de champ a un jour commencé un article sur la dame en disant : "C'est une lapalissade que de dire qu'Annie Ernaux compte parmi les plus grands écrivains vivants, tous genres et nationalités confondues. Chacun de ses livres est un événement doublé d'un succès et critique et public".

Ah ! Lapalissade ou pas, après un début comme ça, j'avais vraiment trop honte d'avouer que non seulement je n'avais jamais lu Annie Ernaux, mais qu'en plus son nom ne me disait absolument rien, malgré son soi-disant succès public.

Donc, j'entre dans le magasin. La vendeuse est contente : elle vient de placer le livre en vitrine il y a cinq minutes et ça lui fait plaisir qu'il soit déjà vendu. Elle se dit qu'elle a fait un choix judicieux.
Elle me demande "Vous connaissez Annie Ernaux ???", et on entend vraiment les trois points d'interrogation à la fin de sa question, ce qui d'une certaine manière, me rassure, car au moins, je ne suis probablement pas le seul inculte total à ne pas connaître cette grande artiste.
Je réponds "Euh, oui, enfin, j'en ai entendu parler".
- C'est à cause du film ?
- Quel film ?
- Oui, il paraît qu'ils (elle ne précise pas qui sont "ils") sont en train de tourner un film sur sa vie, en partie basé sur ce livre.
- Ah ? Non, je ne savais pas. Quelqu'un que je connais (je ne précise pas qui, car il n'aime pas être cité trop souvent) en a dit beaucoup de bien, alors, je suis curieux de voir...

J'ai vu. Et je ne sais pas trop quoi dire de ce petit livre tout fin et très particulier.
Annie Ernaux y raconte son père.

"Je voulais dire, écrire au sujet de mon père, sa vie, et cette distance venue à l'adolescence entre lui et moi. Une distance de classe, mais particulière, qui n'a pas de nom. Comme de l'amour séparé."

A peine plus de cent pages pour raconter une vie ! Est-ce que c'est si peu de chose, une vie ? Oui et non. Je viens de comprendre ce que c'est de raconter "en creux". On dessine quelques traits, et on laisse deviner tout ce qu'il y a entre eux. Ca demande une grande qualité d'écriture, évidemment. C'est peut-être bien ce qu'il y a de plus difficile à faire.
Mais cette écriture est en parfaite symbiose avec le sujet, parce que l'incommunicabilité est au centre de la relation entre Annie et son père. Il y a de l'amour, mais énormément de non-dit. En fait, presque tout est non-dit.

C'est peut-être ça qu'Annie essaie de rattraper. C'est un grand cadeau qu'elle fait à la mémoire de son père, qu'elle se fait à elle-même, et qu'elle nous fait aussi, parce que nous sommes sans doute très nombreux à avoir vécu des choses parallèles. Mais rares sont ceux qui ont la force d'écriture de l'auteure, pour arriver à leur donner corps, à laisser une trace de l'indicible.

"Bientôt, je n'aurai plus rien à écrire. Je voudrais retarder les dernières pages, qu'elles soient toujours devant moi."

Moi aussi, je quitte le livre comme à regret.

samedi 4 octobre 2008

"A l'irlandaise" - Joseph O'Connor

Le Goût & L'Odeur, par Ingannmic


Maeve, 24 ans, fille de Billy Sweeney, est dans le coma suite à un braquage qui a mal tourné. Au cours du procès pendant lequel sont jugés les coupables, l’un des prévenus, Donal Quinn, parvient à s’évader. Pour Billy s’impose alors une évidence : il doit tuer cet homme. Pour cela, il va d’abord le traquer…
Il couche le récit de cette traque par écrit, à l’attention de sa fille qui ne se réveillera probablement jamais, envers laquelle il éprouve non seulement le besoin de justifier la recherche obsessionnelle de son agresseur, mais aussi de tenter d’expliquer les erreurs qu’il a commises tout au long de son existence, la plus lourde étant un penchant pour l’alcool qui a fini par avoir raison de sa vie de famille.

J’ai eu le sentiment, à la lecture de ce roman, de plonger au plus profond de la personnalité du narrateur, de visualiser dans les moindres détails le mécanisme de son évolution psychologique et émotionnelle. O’Connor nous livre un portrait magnifique, empreint d’une humanité touchante et criante de vérité ; Billy est un homme ordinaire (il ne cesse d’ailleurs de le répéter : il n’est qu’un modeste vendeur de commerce*), comme nous. Et comme nous, il peut être à la fois lâche et courageux, tantôt pitoyable, tantôt forçant l’admiration. Surtout…, c’est un irlandais, tombant facilement dans l’excès, notamment si cet excès a le goût et l’odeur du whisky !
« A l’irlandaise » est aussi le récit du face à face entre 2 hommes qu’a priori tout sépare et qui, au fil de rapports complexes et souvent violents, parviennent à se découvrir des points communs, à se réapproprier le sens de valeurs comme la solidarité ou la fraternité.

Un roman très fort, donc, qui, sur fond de polar, aborde de nombreux aspects des relations que nous entretenons avec les autres et avec nous-mêmes : la crainte de la solitude, la douleur de perdre des êtres chers, la difficulté à vivre, ainsi que celle à pardonner, à autrui ou à soi-même.



*Le titre original du livre est d’ailleurs « The Salesman ».

vendredi 3 octobre 2008

"Les enchanteurs" - Romain Gary

La magie du faux-semblant, pour survivre à la réalité, par MbuTséTséFly


Depuis longtemps, je lorgnais du côté de ce livre à la couverture neutre des éditions Gallimard. Rien dans la couverture qui puisse attirer mon attention, en dehors du fait que tâchée, vieille, elle présente ce petit côté vieux livre usé dont je rêve d’en posséder un jour une bibliothèque entière. Mais il n’y avait pas besoin de couverture tape à l’œil pour ce livre là. Le titre suffisait à faire rêver : les enchanteurs. Voilà un titre plein de promesses, qui laisse à l’imagination carte blanche et du coup, j’attendais beaucoup de ce roman.

C’est peut-être là la raison pour laquelle j’ai attendu si longtemps pour le lire : avec un titre pareil, l’attente devenait si vaste que le roman ne pouvait que décevoir. Et comble de frustration, pas de 4ème de couverture pour venir limiter un peu les fantasmes que le titre engendre. Je me suis donc contentée, pendant plusieurs années, de lorgner sans toucher, de toucher sans ouvrir puis d’ouvrir sans lire. Et puis, en panne de lecture dans mon Extrême Orient aux frustrantes librairies géantes mais pauvre en littérature étrangère, j’ai pensé à me le faire envoyer, mais n’ai commencé à le lire que quelques romans après son arrivée. Décidément, j’en avais presque peur.

Du coup, on peut dire que j’étais mal partie pour l’apprécier. Et je dois dire qu’au début, j’ai trouvé l’écriture belle, certes, mais le temps de faire le deuil de mes attentes les plus folles (je rêve de tomber sur un nouveau Maître et Marguerite), je n’ai pas complètement accroché. Pourtant, dès le départ, on pénètre dans la forêt imaginaire d’un enfant, et cette forêt étant russe, pays des isbas, de la Baba Yaga et des maisons qui marchent avec des pattes de poule, des arbres qui parlent ou font la gueule, c’était déjà bien parti pour me plaire. Surtout que comme d’habitude, Romain Gary use d’une écriture poétique délicieuse.

Puis, rapidement, apparaît une figure plus délicieuse encore : celle de Teresina. Et là, j’ai accroché. La fraîcheur, la naïveté et la délicatesse de ce personnage, vue par les yeux d’un enfant en train de devenir un homme, qui au beau milieu d’une Russie au bord de la révolution quitte le monde magique des forêts pour explorer l’univers tout aussi magique d’une adolescente fantasque, fée à la crinière rouge, est un régal.

Le narrateur est donc un vieil enchanteur, descendant d’une longue lignée de saltimbanques et artistes de la Comedia dell’Arte, qui se souvient de cette période d’avant la révolution, sous Catherine II, quand sa famille, émigrée en Russie, dont les seuls membres vivants sont des hommes, voient leurs vies éclairées par une femme-enfant belle mais incapable d’aimer, leurs destins dépendre des constipations de l’impératrice, leur art les sauver de la cruauté Cosaques… Un récit riche, émouvant, drôle, tragique et philosophique.

« Pougatchev hésita, puis son visage s’éclaira, prit un air malin, ses poings se desserrèrent et, rejetant la tête en arrière, les deux mains sur les hanches, il éclata d’un de ses ha-ha-ha-ha célèbres dont la force de contagion était telle qu’il roula de Cosaque en Cosaque, de droujina en droujina, à travers toute la steppe, de peuple en peuple, et quelque part, aux confins de la Sibérie et de la Chine un paysan éclata soudain de rire et jusqu’en octobre 1917, ne sut pourquoi il riait. » (p. 311)

jeudi 2 octobre 2008

"Le serrurier volant" - Tonino Benacquista

De l'Humain avec un grand H, par Livrovore


Ce livre a été conçu dans le cadre des « Carnets littéraires » des éditions Estuaire : ce concept veut qu'un écrivain s'associe à un artiste contemporain pour créer un roman inédit illustré. C'est-à-dire que l'histoire est née des deux associés à la fois : le roman n'était pas préexistant aux dessins ni l'inverse, et il s'agit pourtant bien d'un roman et non d'une BD. J'ai découvert cela avec ce livre.

« Le serrurier volant » est donc un roman écrit par Tonino Benacquista et illustré par Tardi, né de la rencontre des deux. Et l'association est magique, l'image compte autant que les mots, les yeux se promènent entre le texte et les dessins sans trouble, bien au contraire.

Il s'agit de l'histoire de Marc, un gars ordinaire qui veut rester ordinaire, dans son petit train-train quotidien. Après un licenciement, il suit une formation et devient convoyeur de fonds. Sauf qu'un jour, une catastrophe va changer le cours de son existence : il subit une agression, et suite à cela il change totalement de vie, de métier, de maison, d'amis… et garde au fond de lui cette blessure.
Cette histoire courte (environ 144 pages, en format poche et avec les illustrations) m'a beaucoup touchée. Elle parle de la vie simple, mais dont le fil est fragile. Elle parle de l'après-traumatisme. Elle parle des gens, des rencontres, de l'Humain avec un grand H. Elle mêle l'émotion et l'humour, et laisse le lecteur refermer le livre, lu d'une traite évidemment, le sourire aux lèvres.

A la fin du livre sont présentés quelques croquis, et de courts témoignages des auteurs et de l'éditeur, sur la façon dont le roman a été pensé et conçu. Je vous en livre un extrait du témoignage de Benacquista pour vous mettre l'eau à la bouche : « Nous allions faire nôtre cette citation de Robert Mitchum : « On ne va pas se laisser emmerder par un fait réel pour raconter une bonne histoire. »

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mercredi 1 octobre 2008

"Amsterdam" - Ian McEwan

Talkin' bout my generation, par Thom

C'est l'histoire d'une vengeance. Une vengeance dont les instigateurs n'inspirent pas plus la compassion que la victime. Une vengeance où l'ont fini par ne plus savoir qui se venge de qui et pour quoi, une vengeance gratuite dont les protagonistes se mentent plus encore qu'ils ne mettent aux autres.
Quatre hommes entrent en ligne de compte, quatre hommes radicalement opposés malgré tout unis par un trait commun : leur amour pour la belle Molly, qui vient d'être foudroyée par une mystérieuse maladie en quelques semaines. Après la vaste aux hypocrisies de l'enterrement (scène chorale absolument exceptionnelle, où chacun étale sa vanité au travers de la mémoire de la défunte), George, industriel et veuf de la jeune femme, contacte Vernon, journaliste et ex amour de jeunesse de cette même femme. George a découvert quelque chose (mais quoi ?) permettant de compromettre Julian Garmony, ministre des affaires étrangères et dernier amant en date de Molly. Vernon tente d'évoquer le sujet avec le dernier as du carré, Clive, compositeur célèbre et passablement torturé…et ensemble ils ourdissent leur machination…mais contre qui ? Contre quoi ?
« Amsterdam » est un incroyable jeu de massacre, de ceux qui vous horrifient tout en vous fascinant. L'histoire est effarante, le complot terrible et implacable, et pourtant vous êtes là, vous lisez, vous en redemandez. Impossible de quitter ces personnages complexes et sinueux avant la fin du récit…ils sont ignobles, faux, machiavéliques, tous autant qu'ils sont, cependant on s'y attache de manière presqu'immédiate. A tous…A George l'idiot, qui se lance sans réfléchir dans une vengeance inutile et se montre trop aveuglé par le chagrin et la haine pour constater la futilité de ses actes…A Vernon l'orgueilleux, qui tente de se convaincre qu'il souhaite abattre Garmony (genre de Sarkozy britannique – impossible de ne pas y penser à la lecture) par intérêt national et non pour satisfaire sa rancune et son porte-monnaie…A Clive l'indécis, perdu au milieu de tout ça mais coupable de se taire et de laisser détruire un homme sur la place publique…A Garmony enfin, aussi inquiétant que séduisant et presqu'émouvant dans sa lutte désespérée contre une extermination médiatique et intime programmée…
Avec bien sûr, en filigranes et en prime, un remarquable portrait en creux d'une femme – Molly – aux multiples facettes (en moyenne deux par amant) et d'une époque – les années 70 – où tout semblait encore possible et où leurs idéaux semblaient avoir un sens…et au-delà de ça le portrait cru de cette Angleterre des caméras de surveillances dans les rues et des pédophiles repentis crucifiés en première page des tabloïds, dont on nous parle finalement bien peu en France.
Le tout est amené avec une incroyable virtuosité par un Ian McEwan dont l'écriture, plus aérée qu'à l'accoutumée, impressionne par sa facilité et sa précision. Vive et gonflée à l'humour noir, elle embarque le lecteur dans une intrigue poisseuse avec d'autant plus de maestria qu'en réalité c'est une histoire bien banale qu'on nous raconte ici, déjà base de départ de moult films noirs. Mais McEwan s'y connaît trop bien en la matière pour tomber dans les pièges de la caricature ou du rebondissement trop évident…il l'a prouvé dans son récent « Saturday », cela se voyait déjà dans « Amsterdam » : les plus grands auteurs de thriller ne sont pas forcément assimilés au polar.

…son meilleur roman ?

Ian McEwan (Aristochat octobre / novembre 2008)

Pôle Austère, par Thom

Il a beau ne sourire que lorsqu'il se brûle, Ian McEwan est tout de même un foutu bon écrivain - le plus grand écrivain anglais vivant même (selon ses fans, sa mère, et quelques millions de lecteurs disséminés à travers le monde). On pourrait d'ailleurs envisager que c'est précisément depuis qu'il a acquis ce statut fort prisé qu'il ne sourit plus, hélas : nos sources nous indiquent que c'est principalement depuis ses études dans le Sussex (j'ignore si vous connaissez cette région magnifique mais ça rendrait neurasthénatique n'importe qui - on ose imagine ce que serait devenu notre Philippe Jaenada national s'il avait fait ses études là-bas). Etudiant brillant pourvu du charisme d'une huître, McEwan publie néanmoins peu après quelques écrits intéressants, des nouvelles qui finissent par déboucher sur deux très bons recueils intelligemment fusionnés dans les éditions françaises sous le titre "Premiers amours, dernier rites". Bizarrement, on sent déjà qu'avec lui on ne va pas beaucoup rire.
Cela se confirme très rapidement avec la parution de son premier roman, aujourd'hui un classique de la littérature britannique, fort comiquement intitulé "Le Jardin de ciment". Autant vous prévenir tout de suite, on ne rit pas beaucoup dans cette histoire inspirée d'un fait divers particulièrement sordide mais (et c'est là qu'Ian, tout de même, est très fort) on rit beaucoup plus que dans tous ses livres suivants réunis (la paire "Amsterdam" / "Expiation" atteignant quant à elle des paroxysmes de noirceurs). Porté par un goût de déplaire pour le moins prononcé, McEwan éprouve d'ailleurs parfois toutes les peines du monde à écrire quelque chose de léger (si la heavy-litterature existe, la voici !), si vos enfants vous les cassent on leur recommande chaudement la lecture de son bouquin "jeunesse", "Le Rêveur", ça devrait a priori les vacciner un moment (probablement le livre jeunesse le plus... bizarre et étrange et dingue que j'aie jamais lu - pourtant j'en ai lu un paquet - à tel point d'ailleurs qu'il fit en son temps couler beaucoup d'encre, certains allant jusqu'à le taxer de perversion - franchement McEwan pervers ? Qui pourrait croire cela de l'auteur du très sain "Chiens noirs" ?).
En somme : si Jaenada (au sens drôle) et Japrisot (au sens supercifiel) vous ont paru un peu trop légers, n'ayez crainte, vous ne devriez pas avoir ce problème avec le nouvel Aristochat. Grand amateur de Hitchcock, de rock ténébreux et d'ironie cruelle, Ian McEwan pourrait même faire peur, n'était-ce cette évidence : très peu d'auteurs, aujourd'hui, écrivent aussi merveilleusement bien des histoires aussi puissantes et poignantes. C'est déjà pas mal...

Bibliographie française :

Premier amours, derniers rites (nouvelles, 1977)
Le Jardin de ciment (roman, 1978)
Le Confort des étrangers (roman, 1981)
L'enfant volé (roman, 1987)
L'Innocent (roman, 1989)
Les Chiens Noirs (roman, 1992)
Le Rêveur (recueil "jeunesse", 1994)
Délire d'amour (roman, 1997)
Sous les draps (nouvelles, 1997)
Amsterdam (roman, 1998)
Expiation (roman, 2001)
Samedi (roman, 2005)
Sur la plage de Chesil (roman, 2007)

Titres non-traduits :

The Imitation Game (théâtre, 1981)
Or, Shall We Die ? (nouvelles, 1983)
The Short Stories (nouvelles complètes, 1995)
For You (roman, 2008)
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mardi 30 septembre 2008

"Quand elle était gentille" - Philip Roth

Head Like A Hole, par Guic’ the Old

Lucy est une jeune fille charmante. Dans ces années 50 pas encore secouées par la libération des mœurs, Lucy grandit dans une famille un peu particulière. Qu’il s’agisse de sa mère, femme assez effacée, ou de son père, loser au penchant pour la bouteille assez préoccupant, Lucy apprend, petit à petit, non pas à les détester, mais à les mépriser. Car ils sont faibles. Mais elle ne le sera pas, c’est décidé. Elle ménera fièrement sa vie, et se démarquera de sa famille, elle. Elle leur est supérieure. Quoique… La vie se mêlant de tout, et surtout de ce qui ne la regarde pas, celle de Lucy ressemblera à tout sauf ce qu’elle a décidé, planifié… jusqu’à la chute.

Il n’est pas facile de fournir, comme ça, un résumé de ce livre sans en révéler trop. Car la mise en place du contexte à laquelle se livre Philip Roth dans ce roman est très particulière : en faisant varier les points de vue et en jouant sur la chronologie, on est déjà arrivé page 100 quand commence l’histoire proprement dite. Mais cela, au final, importe peu, car s’il est une qualité qu’on se doit de concéder à l’auteur, c’est bien la qualité de son écriture. Philip Roth écrit bien.
Et en conséquence peut nous emmener n’importe où, sans jamais qu’on rechigne à le suivre, avant de nous lâcher, là, paumé au milieu d’une forêt de personnages dont on a du mal à déterminer lequel est le plus barge.
De la jeune fille désireuse de s’émanciper, de son mari rêveur qui n’a pas son mot à dire sur sa vie, du grand-père sage mais résigné, du père alcoolique mais prêt à tous les efforts, on ne saurait dire, tout le long du livre, qui a raison, et on prend parti pour chacun des personnages tour à tour. Surtout quand les bourreaux deviennent victimes et que toute situation en voie de résolution ne peut finalement que chuter de nouveau dans des abîmes encore plus profondes.
Si humour il y a dans ce livre, c’est de l’ironie, mais l’ironie la moins amusante qui soit : l’ironie du sort. Découvrir comment en cherchant à vivre une vie moins malheureuse que celle de sa mère, Lucy crée finalement toutes les conditions de son échec… Découvrir comment une maniaque du contrôle légèrement mégalomane (enfin, avec tout du moins un gros complexe de supériorité) va se faire piéger par un truc aussi banal que les sentiments… Si jamais ça fait rire, c’est jaune.

Parce qu’au final, on ne peut pas se réjouir du malheur des gens, sauf des méchants… Sauf que là, il n’y a pas de méchants : juste des gens.

Un livre marquant, pas aussi drôle qu’on pourrait le croire, habilement mené, et surtout… surprenant.
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