mercredi 10 septembre 2008

"Fleur de neige" - Lisa See

Neige en été, par Idothée

J’ai eu peur lorsqu’on m’a gentiment prêté ce roman. Et oui, comme d’habitude la bibliothèque de mon quartier était fermée alors que j’y allais, fébrile et l’eau à la bouche chercher des livres à mettre dans ma valise . De bonnes âmes ont sauvé mon été. Mais ce livre là, je l’ai pris pour faire plaisir, convaincue que j’étais d’avoir à faire à une histoire à l’eau de rose. Le titre peut-être ? Et l’image sur la couverture glacée surtout : Un très beau et très lisse visage de femme chinoise. Et puis ... famine obligeant (je passe l’été dans une campagne relativement isolée et j’ai lu depuis longtemps tous les livres de tous les placards ), j’ai ouvert Fleur de Neige. Je me suis dès les premiers mots rendue compte de mon erreur, Fleur de Neige n’est pas un roman à l’eau de rose. C’est l’histoire de deux femmes dans la chine du XIXème siècle : Fleur de Lys et Fleur de neige. Née dans une famille de paysan, Fleur de Lys est tout enfant liée à une autre petite fille : Fleur de Neige, qui elle appartient à une famille de mandarins. Elles seront Laotong, unies pour la vie, 7 caractères sur 8 nécessaires à cette union étant présents : les dates et jours de naissance, le nombre de frères et sœurs mais surtout, leurs pieds promettent d’être particulièrement beaux. Ils auront, à la fin du bandage, la forme parfaite de la fleur de Lotus. Cette union, voulue et négociée par une entremetteuse va permettre à cette dernière de touver pour elles les meilleurs maris possibles. Maris qu’elles ne verront qu’à la fin de leurs années « chignons « avant d’aller vivre dans leur belle – famille.

De l’enfance aux années "chignon", à celles "de riz et de sel" et enfin aux années "assise au calme ", c’est un récit à la première personne, c’est Fleur de Lys qui nous parle. C’est l’histoire d’une femme et d’une amitié, tendre, passionnée, jalouse. Une femme qui ferme les yeux sur sa condition pour parvenir à tenir une place difficile et les ouvre à nouveau, à la fin de sa vie. Elle les ouvre tout autant sur son propre trajet que sur celui de toutes les femmes de la chine dans cette société où être femme était un état d’obéissance : A sa mère, à son père et ses frères, puis à son mari et ses fils. L’une des seules possibilités de « tenir les rennes » : avoir une belle-fille, avoir à son tour une fille, bien qu’une fille ne soit rien. L’autre : faire siennes ces traditions et épauler ( voire guider ) les hommes dans le maintien de l’organisation sociale existante.

L’écriture est nette. Sans le « pathos » qu’on aurait pu craindre de trouver tant la vie de ces femmes étaient douloureuse. Celle des hommes aussi était difficile et Lisa See, si elle parle des femmes, ne tombe jamais dans cette pente facile qui serait de faire, naïvement, le seul procès des hommes.

Un style clair. Monotone presque. Le fil essentiel est celui des messages écrits en nu shu sur un éventail, que s’envoient les deux laotong ( Le nu shu était une écriture utilisée seulement par les femmes ). Cependant on est tenu en haleine, happé, à suivre ces deux femmes au prise avec leur destin et avec celui de la chine, de révoltes paysannes en périodes de famine, on se trouve entraîné dans leur lutte. J’ai vu arriver la dernière page avec cette mélancolie qu’on éprouve quand on ferme un livre ami.

mardi 9 septembre 2008

"Mes mauvaises pensées" - Nina Bouraoui

Mes mauvaises humeurs, par Lily

Depuis le temps qu'on me vend Nina Bouraoui j'ai voulu voir ce dont il retournait, je ne vais mentir, j'ai pas été déçue du voyage.

Déjà, je dois commencer par dire que j'ai un gros problème avec le roman "contemporain" (ça explique que je rédige aussi souvent des coups de griffes!). Peu d'auteurs trouvent grâce à mes yeux et pour un Jaenada découvert de temps en temps j'ai quand même beaucoup plus souvent des énervements que des enthousiasmes. "Mes mauvaises pensées" s'inscrit hélas dans la première catégorie, gros ramassis de conneries nombrilistes qu'on appelle "autofiction" surtout parce que si ça s'appelait "journal intime", ça vendrait que dalle.

C'est sûr que personne aurait envie de débourser 17 euros pour découvrir les divagations d'une lesbienne principalement amoureuse de son reflet dans le miroir (c'est pas comme ça dans le livre, je veux juste dire qu'elle est hyper-ultra NARCISSIQUE), qui cause avec sa psy dans l'espoir débile de la séduire (vive les clichés). C'est écrit sans chapitres et sans paragraphes histoire de dire qu'il y a eu un travail sur la forme, c'est oublier que dans les journaux intimes on s'embête rarement à écrire en paragraphes ou en chapitres. "Mes mauvaises pensées" est donc un genre de journal intime dont on a viré les dates, c'est quand même mieux que du Angot, parce que Nina est plus intelligente et intéressante que Christine. Mais déjà, s'il faut comparer le coefficient sympathie des auteurs pour réussir à différencier leurs bouquins, c'est qu'il y a un problème quelque part. Non ?

De toute façon des problèmes, Nina, elle n'a que ça. Va pour l'auto, on ne va pas y passer la nuit. Et la fiction, dans l'histoire ? Ah ah ah ! La fiction ! Et pourquoi pas la littérature pendant qu'on y est ? Faudra qu'on m'explique quand même comment dans la même discussion (du genre les commentaires à l'interview de Mr Jaenada) on peut appeler "auto-fiction" "Le Cosmonaute" ET cette daubasse, les chroniques de notre Thom ET les rognures d'ongles de Christine Angot. Qui s'étonnera après ça que je passe la moitié du temps à critiquer les auteurs contemporains ??


lundi 8 septembre 2008

"Néfertiti dans un champ de canne à sucre" - Philippe Jaenada

Chat botté en touche, par Laiezza

Alors là, je botte en touche. Il y a des livres qu'on aime, des livre qu'on n'aime pas, et il y en a quelques uns dont on peut juste dire : "ce n'est pas mon truc, ce livre n'est pas pour moi". C'est le cas de celui-ci.

Alléchée (sans mauvais jeu de mot, please) par le "duel érotique et sentimental" qui m'était promis, j'ai commencé "Néfertiti dans un champ de canne à sucre", plutôt confiante (en plus, le titre me semblait vraiment chouette). Mais je me suis aperçue assez vite que ce que cela racontait ne me parlait pas, du tout. Deux personnages (l'homme et la femme), peu d'action, beaucoup de bavardages, beaucoup de scènes de sexe... Pas grand chose d'autre, ce qui est très surprenant par rapports aux autres Jaenada que j'ai lus (voir plus bas), qui avaient la particularité d'être très riches, et très variés. Là, il y a surtout de la séduction et de la digression, de l'érotisme un peu vulgaire (et pourtant je ne suis pas sainte-nitouche, j'adore la littérature érotique...)... Et le style de Philippe Jaenada, toujours aussi agréable, énergique, plein d'humour. Juste, cette fois-ci, ce qu'il raconte m'ennuie, je pense que si le livre avait été un peu plus long, je n'aurais pas été au bout.

Cependant, comme je le disais plus haut, c'est surtout que pour parler sommairement : "ce n'est pas mon genre". Je pense que d'autres personnes y trouveraient leur compte, et, "objectivement" (si on peut dire cela) ce n'est pas un mauvais livre. De là à dire que je suis la mauvaise lectrice, n'exagérons pas non plus !! Mais je pense que vous comprenez ce que je veux dire...

dimanche 7 septembre 2008

"Le Montespan" - Jean Teulé

Eh! oui, je suis cocu, j'ai du cerf sur la tête… par Lhisbei

« Eh! oui, je suis cocu, j'ai du cerf sur la tête,

On fait force de trous dans ma lune de miel,
Ma bien-aimée ne m'invite plus à la fête
Quand elle va faire un tour jusqu'au septième ciel.

Au péril de mon cœur, la malheureuse écorne
Le pacte conjugal et me le déprécie,
Que je ne sache plus où donner de la corne
Semble bien être le cadet de ses soucis. »

Georges Brassens

La Grande Histoire s’est attachée aux pas de Louis XIV, le Roi Soleil, dont les 72 années de règne ont profondément marqué la France (en plus de nombreuses guerres, de l’instauration d’une monarchie absolue de droit divin, de la révocation de l’édit de Nantes, on lui doit le château de Versailles). La petite histoire a retenu le nom de Françoise Athénaïs de Rochechouart de Mortemart ou plutôt son titre de marquise de Montespan, favorite de Louis XIV pendant plus de 10 ans, compromise dans une sombre histoire d’empoisonnement et héroïne de nombre de romans historiques. Pour la petite histoire, donc, La Montespan fut reléguée aux oubliettes par Mme de Maintenon, une femme très pieuse et, disons-le, quelque peu austère, dernière maîtresse du Roi et qui réussit à s’en faire épouser, ce qui prouve tout de même une forme d’intelligence… (pour ceux que la petite histoire intéresse, lisez « L’allée du Roi » de Françoise Chandernagor).

Jean Teulé, lui, se fiche de la petite histoire ou de la Grande Histoire. Ce qui l’intéresse c’est la poussière sous le tapis de l’Histoire, celle qu’on planque en faisant le ménage et qu’on oublie avec le temps. La poussière, dans le cas présent, s’appelle Louis Henri de Pardaillan de Gondrin, marquis de Montespan et époux de La Montespan. Le Montespan, le mari cocu, inconnu pour la Grande Histoire, ignoré par la petite, voilà le « héros » du roman de Jean Teulé. Ses plus grands faits d’armes ? Avoir fait un scandale à la Cour en apprenant que le Roi Soleil se tapait sa femme, avoir décoré son carrosse de bois de cerfs, symboles du mari trompé, et, surtout, avoir osé faire la morale au Roi en personne, ce qui lui valût un séjour en prison puis un exil sur ses terres. Il s’en est tiré à bon compte, le Roi aurait pu le faire exécuter. On ne conteste pas impunément un pouvoir aussi absolu…

Notre « héros » le marquis est donc un mari cocu, amoureux de sa femme (à cette époque les mariages où l’on s’aime ne sont point l’usage), bon vivant mais constamment fauché. Le Montespan est surtout un grand naïf, qui n’a rien compris à son époque. La réputation de coureur de jupons du Roi n’est plus à faire. La cour est un vrai lupanar. Alors quand on a une très belle épouse, que tout homme normalement constitué dévore des yeux, on évite de la mettre sous le nez d’un roi volage et porté sur les plaisirs de la chair. A fortiori quand ladite épouse a la langue bien pendue, possède un don naturel pour se moquer et assassiner d’un trait bien senti ses rivales, qu’elle aime le luxe et qu’elle n’a pas froid aux yeux – dans la vie comme au lit. Et, quand l’épouse prévient à deux reprises qu’elle ne pourra résister longtemps au Roi, on évite de la renvoyer à la cour… Mais le Montespan est un très grand naïf, qui comme tout grand dadais, se trouve surpris quand l’adultère survient. Plutôt que d’en profiter pour tirer un peu de la fortune des caisses du Roi en dédommagement, il préfère réclamer à cor et à cri sa femme et s’époumoner en vain, devenant la risée des courtisans. L’honneur est à ce prix, soit.

J’ai vraiment eu du mal à m’attacher à ce Montespan, personnage un peu pathétique et ridicule. Malgré la plume vive et la verve de l’auteur, sa drôlerie, sa façon de jouer avec les mots et la langue, la cocasserie et le burlesque qui émaillent le récit, cette farce outrancière ne m’a pas totalement convaincue. Le rythme est inégal : certains passages m’ont beaucoup fait rire, d’autres m’ont profondément lassée. Et la vie de Montespan, telle que racontée par Jean Teulé, ne mérite pas qu’on soulève le tapis.

Lire aussi l'avis de Laiezza

samedi 6 septembre 2008

"Un long dimanche de fiançailles" - Sébastien Japrisot

L'avis de Gaël


Il est plus logique de lire un roman avant de voir son ou ses adaptations cinématographiques. Mais le hasard des choses fait que parfois, l'inverse se produit. Ce n'est pas toujours gênant : par exemple, avoir lu “Orgueil et préjugés” de Jane Austen après avoir vu le film de Joe Wright ne m'a aucunement perturbé. Je dois malheureusement avouer que, dans le cas d'“Un long dimanche de fiançailles”, l'expérience n'a pas été convaincante. Déjà parce que Jean-Pierre Jeunet a un univers visuel très fort, et qu'il est difficile de se représenter une histoire sous un autre angle quand on a des images encore fraîches et puissantes à l'esprit. De plus, comment ne pas juxtaposer le visage d'Audrey Tautou à celui de Mathilde, alors que dans le roman il s'agit d'une grande fille à cheveux longs ? Enfin, le fait que les protagonistes ne vivent pas en Bretagne, mais dans les Landes, m'a beaucoup dérangé. Je m'explique : Jeunet a utilisé un gag du livre (Manech venant de Cap Breton [et son prénom se prononçant donc Manèche, et non Manek !], tous les soldats pensaient qu'il était natif de Bretagne) au pied de la lettre pour resituer son histoire. Il a également changé le handicap de Mathilde (elle n'est plus dans un fauteuil roulant, mais claudique dans le film, maladie très courante en Bretagne) pour des raisons évidentes de rythme et d'action. Je n'ai pu m'empêcher, pendant toute la lecture du roman, de penser qu'on m'avait volé une héroïne régionale, ce qui est idiot, chronologiquement parlant. Mais connaissant personnellement certains lieux utilisés comme décors du film, j'avais à jamais associé “Un long dimanche de fiançailles” à ma Bretagne chérie.

Ceci n'a quand même pas complètement altéré le plaisir que j'ai eu à la découverte de ce roman. Japrisot maîtrise l'enquête comme personne. C'est une valse d'indices, de faux-semblants, de chausse-trapes et de signes révélateurs qui se dénoue tout au long du récit, à mesure que Mathilde mène son combat désespéré. Après la lecture de “Piège pour Cendrillon” et le résumé de quelques autres de ses romans, il semblerait que Sébastien Japrisot bâtisse ses oeuvres comme des puzzles, dont chaque pièce doit être retrouvée afin que la vérité éclate enfin. Ses héroïnes, obsédées par le passé, font preuve d'une opiniâtreté et d'une détermination à toute épreuve, défiant toute loi de la logique et de la bienséance, affichant même une attitude absurde face à l'évidence de la situation. À travers la structure de ses romans, Japrisot instaure une mise en abyme. Parallèlement à ses personnages qui reconstruisent des tableaux par petites touches, nous devinons l'auteur qui construit petit à petit son propre roman, guidant le lecteur (ou le trompant), pour l'amener d'une situation initiale à la conclusion.

Ce qui fait d'“Un long dimanche de fiançailles” une pièce unique dans l'oeuvre de Japrisot, c'est sa force d'évocation, notamment de la guerre dans les tranchées. Il m'est arrivé à maintes reprises de revoir les images qui m'avaient envahi après avoir lu “Le Feu” d'Henri Barbusse, roman autobiographique indispensable pour comprendre les événements de l'époque de l'intérieur. Japrisot touche du doigt cette verité-là. Si la première partie du roman peine à décoller au niveau du rythme et de l'intrigue, elle insiste sur l'ignominie et la cruauté de la situation dans laquelle se retrouvent ces cinq jeunes soldats dont la seule faute est d'avoir voulu échapper à une mort certaine et absurde. Et au fil du roman, c'est bien cette première partie qui nous avait paru pénible qui revient en mémoire, comme un sentiment crasse qui colle à la peau et dont on ne peut se débarrasser. Jean-Pierre Jeunet, dans son film, a voulu en faire un spectacle d'artifices, loin de la violence sourde et étouffante des descriptions de l'écrivain. Si Japrisot n'a pas eu la bonne idée de situer son roman en Bretagne, au moins lui a-t-il donné, sans savoir, son caractère.



L'avis de Thom

L'Aristochat est rarement pour votre serviteur l'occasion de grandes découvertes, en revanche il s'avère souvent un bon prétexte pour se livrer à des relectures agréables - voire même pour réévaluer des livres sur ou sous estimés. Concernant Japrisot hélas j'ai bien peur qu'en ce qui me concerne la messe soit dite depuis pas mal d'années : auteur intéressant mais mineur car trop inégal, celui-ci captive presqu'aussi souvent qu'il ennuie... et en ce sens « Un long dimanche de fiançailles » est sans aucun doute son chef-d'œuvre, puisqu'il concentre ces deux aspects antagonistes en trois cent soixante-treize pages tout à la fois intéressantes, énervantes, étonnantes, épuisantes...

Ce n'est pas comme on le prétend trop souvent un roman d'amour ; avant toute autre chose, « Un long dimanche de fiançailles » est l'histoire d'une obsession de moins en moins amoureuse au fil des pages. Une quête éperdue de vérité dans un monde mensonges - celle de Mathilde traversant mille épreuves afin de découvrir le pourquoi du comment de la condamantion à mort de l'homme qu'elle aime. Nous sommes en 1917 mais nous pourrions être en 2040, tout cela n'a dans le fond aucune importance : passé un début de livre semi-épistolaire passionnant l'univers se fige comme dans un manuel, le décor n'est au mieux qu'un décorum et jamais sans doute les années folles n'auront semblées aussi sages. A vrai dire on sera stupéfait de constater à quelle point le film hyper-esthétisant de Jean-Pierre Jeunet est une adaptation fidèle du roman de Japrisot tant elle restitue à merveilles le côté papier glacé du livre ! Seule compte ici l'obsession de Mathilde et elle étouffera tout le reste, personnages, lieux, évènements...

... on en ressort du coup un brin perturbé, car une seule idée peut bien sûr difficilement remplir un roman tout entier. A vrai dire il y a dans ce livre quelque chose d'inhumain, à l'image de cet unique véritable personnage dont la nature monolithique a quelque chose de presque dérangeant. Qui est Mathilde, vraiment ? Qui est-elle et quelle est sa raison d'être ? Si le but était de mettre en relief la vacuité de tout un chacun une fois éloignées ses obsessions les plus intimes, le pari est réussi. Las : il semble que le but ait plutôt été d'émouvoir, ce qui ne manquera pas d'étonner tant « Un long dimanche de fiançailles » est un roman froid et mécanique, aussi dépourvu d'émotion que surchargé de fioritures agaçantes. Très joli et un brin ennuyeux, admirablement construit mais moyennement écrit, il laisse perplexe de bout en bout tant la volonté de rendre le récit fastidieux semble clairement assumée par l'auteur. Le résultat est à double-tranchant : d'un côté on ne peut qu'être impressionné face au réalisme de l'ouvrage (car dans le fond, il n'y a que dans les livres qu'une enquête peut-être bouclée en quelques pages) ; de l'autre on se dit qu'on se fout pas mal qu'un roman soit réaliste, qu'on attend autre chose de la littérature et que le souffle en est une - et non des moindres. Se peut-il vraiment qu'un écrivain se réveille un matin en décidant d'écrire une histoire à rebours de tout suspens, de toute action, de tout ce qui peut faire plaisir dans une lecture ? Sans doute - s'il s'appelle Faulkner. Sébastien s'appelant hélas Japrisot, le résultat est en demi-teinte, et la noirceur romantique de « L'été meurtrier » semble ici bien loin...

Lire aussi l'avis de RêveJeanne

vendredi 5 septembre 2008

"Kafka sur le rivage" - Haruki Murakami

L’homme qui murmurait aux oreilles des chats, par Sandrounette

Prendre un livre d’Haruki Murakami entre ses mains suppose la connaissance de certaines consignes de sécurité :

1) Dès la première ligne et le premier chapitre vous entrez dans un univers onirique, phantasmé et pourtant solidement ancré dans une certaine réalité

2) Vous ne pourrez échapper à un syndrome bien connu, celui des LCA (Lecteurs compulsifs anonymes)

3) Vous aurez les tripes nouées, les ongles rongés et quelques fois les larmes aux yeux jusqu’au dernier mot.

Une fois que ceci est clair, laissez-moi vous conter cela : quelle est le point commun entre un garçon de 15 ans, un vieillard pas très intelligent, une bibliothécaire de 50 ans et un bourreau de chats ?

Chacun est une pièce de puzzle, un fil enchevêtré dans le déroulement de l’action.

Kafka sur le rivage représente une quête symbolique autour de thèmes universels comme la filiation, le destin, l’amour, la mort… Quand la prophétie familiale est trop lourde à porter, il reste la quête de Soi. Tout le monde est à la recherche de sa moitié perdue paraît-il. Avant de la trouver, il faut avant tout se trouver. Cependant, le romancier ne cherche en aucun cas à défendre des idées spirituelles quelconques. Le lecteur bascule avec les personnages dans un univers qui les dépasse, tout doucement, sans même s’en rendre compte, comme une croisière tranquille sur des eaux brumeuses.

Ce livre ne se résume pas, il se vit. Comment expliquer ce sentiment étrange et pénétrant de tristesse, de spleen quand on referme l’ouvrage pour la dernière fois ? Pour terminer, j’emprunte les mots de Zaph qui expriment également mon ressenti :

« Pour paraphraser l’aphorisme qui dit que le silence après Mozart est encore du Mozart, longtemps après avoir refermé un livre de Murakami, cette ambiance étrange et nostalgique si particulière continue à me bercer. Et ces personnages si attachants à m’accompagner comme des ombres. »

Lire aussi les avis de Zaph, Livrovore et Laiezza

jeudi 4 septembre 2008

"Effacement" - Percival Everett

L'avis d'Ingannmic


Fils, petit-fils, et frère de médecins, Thelonious « Monk » Ellison a reçu une éducation et une instruction qui, liés à une intelligence hors du commun, lui ont permis d’être un écrivain talentueux. C’est un romancier exigeant, dont l’œuvre est difficilement accessible, et qui a la « particularité » d’être noir. « Particularité » non pas pour lui, qui ne s’est jamais véritablement interrogé sur l’incidence de sa couleur de peau, mais au regard des autres, et notamment de ses lecteurs potentiels, pour lesquels son apparence physique induit l’écriture d’une certaine catégorie de romans. Catégorie dans laquelle se classe notamment le dernier roman de Juanita Mae Jenkins, auteure noire qui vient de publier un best-seller dont l’action se déroule dans un ghetto et qui met en scène des personnages incultes et caricaturaux, issus des bas-fonds des quartiers afro américains. Thelonious est perplexe et furieux face au succès de cet ouvrage dénué de toute qualité littéraire…

Suite à l’assassinat de sa sœur par des militants anti-avortement, il se voit contraint de s’occuper de sa mère, qui sombre peu à peu dans la maladie d’Alhzeimer, puisque son frère Henry, homosexuel en prise avec un divorce difficile, en est incapable. Cette responsabilité implique une importante participation financière qu’il ne peut assumer, jusqu’au jour où un manuscrit adressé à son agent conquiert les éditeurs. Et c’est là que cela se corse…en effet, ledit manuscrit n’est autre qu’un exercice de style que Thelonious a réalisé sans le prendre au sérieux, dans lequel il s’essaie à cette fameuse « littérature afro-américaine ». Le résultat : un court récit avec pour personnage principal un jeune noir vivant dans les quartiers pauvres, haineux, violent, et qui ne sait pas aligner 2 mots sans les ponctuer de multiples grossièretés. Le comble, c’est que ce roman rencontre un succès phénoménal parce qu’il est considéré comme « vrai » et authentique !
Pour lui qui s’était juré de ne jamais compromettre son art, la situation est difficile : il a l’impression de devoir assumer une « négritude » qu’un lui impose comme étant une composante essentielle – sinon comme la composante principale- de sa personnalité. C’est comme si les rôles étaient inversés, aussi : c’est le public qui impose à l’artiste ce qu’il doit « produire », et non plus l’artiste qui livre au public le résultat d’un travail volontaire et réfléchi de sa part.

La place qu’occupent d’ailleurs écrivains et autres peintres ou sculpteurs dans la société et les messages qu’ils peuvent faire inconsciemment passer par l’image que l’on a d’eux, est une préoccupation qui revient dans « Effacement » à intervalles réguliers, d’une façon tout à fait originale, mais que je ne dévoilerai pas ici, par égard pour ceux qui décideraient de le lire… C’est un roman très riche, varié, ponctué d’anecdotes et de réflexions qui vont de conseils sur la pêche à la truite à des explications sémantiques parfois absconses.

J’ai dans un premier temps lu « Blessés » du même auteur (recommandé par Laiezza) et j’ai été frappée par les similitudes existant entre les personnalités des narrateurs des 2 romans : ce sont des hommes cultivés, intelligents, avec un sens des responsabilités affirmé, et en même temps d’une grande humilité. De plus, dans les deux récits, l’auteur évoque les difficultés à imposer aux yeux des autres une image de soi qui serait déterminée non pas par notre apparence mais par notre personnalité, nos actes et tout ce que l’on peut exprimer.



L'avis de Laiezza

Voici une histoire pas comme les autres, à la fois belle, cruelle, malsaine, politique et intime. Celle de Monk, un écrivain afro-américain méconnu, et las de voir ses livres toujours classés au rayon : africanamerican. Il décide alors d'écrire un pastiche de cette "sous-littérature" qu'on célèbre avec condescendance...et fait ainsi un premier pas vers la starification.

Voilà pour l'histoire. Pour mon avis, il est simple et concis : c'est génial, achetez-le !
Je crois d'ailleurs que seul un pointilleux comme Thom (qui me l'avait cependant recommandé) peut oser dire que ce livre n'est pas un chef d'oeuvre total ! ...
Ce livre ? Ces livres, plutôt ! Car, après tout, "Effacement" c'est deux livres en un seul ! Everett a eu l'idée géniale d'insérer l'intégralité du roman de son narrateur, pile au centre de son roman à lui...cette technique de mise en abime est tout simplement géniale (je me répète...?), pas tellement parce qu'elle est originale (je pense que beaucoup d'écrivains ont déjà dû y songer) mais parce qu'elle est terriblement culottée (je pense qu'à l'inverse très peu d'écrivains auraient eu le courage, ou la folie, de faire un truc comme ça !).

Le roman à l'intérieur du roman n'est pas très long, mais je pense qu' "Effacement" n'aurait pas du tout été le même livre si ce passage n'avait pas été là. C'est bien de montrer la confusion éprouvée par le narrateur avant et après la rédaction du bouquin, c'est mieux de nous livrer le bouquin pour que nous en jugions nous-mêmes. Ainsi, Percival Everett fait du lecteur le complice de la supercherie de son Thelonious Monk, et un témoin privilégié de sa perte de contrôle.
Un véritable coup de génie. Pour un livre qui est, peut-être, le meilleur "roman contemporain" que j'aie jamais lu. Quand j'ai vu ça, je me suis "Non ! il a osé." Puis "C'est génial, il faut l'acheter".

Et sinon, je vous ai dit que j'avais adoré ?



L'avis de Thom

Monk est écrivain. Il est aussi noir, et il ne voit pas vraiment de rapport entre ces deux états. Ce n’est pas grave : les autres le voient pour lui. Alors qu’il se promène dans un supermarché du livre avec sa sœur, il cherche à tout hasard un de ses livres, persuadé de n’en trouver aucun. Il en trouve quatre, rangés dans la catégorie « littérature afro-américaine », ce qui le met en rage. Ses œuvres n’ont rien d’afro-américaines, ce sont des romans, bon ou mauvais, mais pas plus afro-américains que ceux d’un blanc. Juste à côté trône le best seller du moment : « We lives in da ghetto » de Juanita Mae Jenkins. Un truc qui l’écoeure, plus proche du témoignage écrit avec les pieds que de la littérature, communautariste et misérabiliste à souhait. Alors il décide d’en écrire une parodie sous un nom d’emprunt, et de la faire parvenir à des éditeurs…

Monk a t’il omis consciemment de préciser que c’est une parodie ?
Tout l’intérêt du roman me semble résider dans cette seule et unique question, car c’est bien d’inconscient que Percival Everett, avec un style tout simplement génial, nous parle. Avec finesse, ironie et violence, il met en scène le chaos mental dans lequel va peu à peu se retrouver plonger Monk.

Mais résumer « Erasure » à cette histoire de parodie et de pseudonyme est une erreur…c’est à la fois vrai et faux. Disons que c’est un fil conducteur qui rend le livre totalement accessible à quiconque, mais je ne suis pas persuadé que ce soit cette trame qui en ait dicté l’écriture. La question, c’est plutôt celle de la quête d’identitaire – ou la destruction de l’identité le cas échéant.

C’est ce problème d’identité, ce sentiment de solitude parmi les siens et d’anonymat parmi les autres écrivains qui sont les réels moteurs du personnage de Monk – et donc les rouages du roman car les deux sont indissociables.

Tout semblant ici bipolaire, deux questions se dessinent :

Qu’est-ce qu’être écrivain ?

Qu’est-ce qu’être afro-américain ?

…et par conséquent qu’est-ce qu’être écrivain afro-américain, si tant est que cela existe. Une ultime interrogation à laquelle l'auteur semble répondre par la négative, reniant tout concept de race, de peuple et de culture identitaire - bref c'est à peu l'inverse absolu des trois quarts de la littérature actuelle, ce qui est d'autant plus jubilatoire.

Autour de ces trois questions Percival Everett brode toute une galerie de personnages assez étranges et transparents (parce que transparents ?). On a un peu l’impression que les personnages secondaires ne sont que les faire valoir de son narrateur, qu’ils n’ont pas une grande importance et servent à faire diversion : la sœur, la mère, la gouvernante, le frère, la vague petite amie…ils sont là, mais ils ont quelque chose d’évanescent. Comme s’ils n’existaient pas ou plus précisément comme si leur seule raison d’exister était de faire exister Monk. De ce point de vue, Lisa, la sœur, est un modèle de non-personnage. Pas de description physique, à peine caractérisée…elle a bien quelques lignes de dialogue mais pas grand chose de concret et finalement elle n’existe que par le prisme de Monk, de ses rapports avec elle et des réflexions qu’il fait à son sujet…

Mais ce n’est absolument pas une critique, au contraire, je suis admiratif devant tant de finesse : les personnages ne vivent aux yeux du lecteur que par les yeux du narrateur, par conséquent lorsque celui-ci commence à perdre pieds ils s’affolent et semblent disparaître…bel exemple également, ce parallèle entre Monk et sa mère perdant la tête – pas plus que lui a t’on envie d’ajouter.

Reste que dans les deux derniers chapitres, et ce sera mon seul bémol, les choses semblent s’enliser un peu alors qu’au contraire l’Absurde devrait atteindre son paroxysme. Ce n’est pas grand chose, une poignée de pages sur l’ensemble du livre…ça ne l’empêche donc pas d’être un grand livre, mais ce n’est pas tout à fait le chef d’œuvre que cela aurait pu être…

mercredi 3 septembre 2008

"La vie aux aguets" - William Boyd

Je ne suis pas celle que vous croyez, par Livrovore

Ruth Gilmartin est professeur d'anglais, divorcée. Elle vit avec son fils Jochen en Angleterre, de nos jours. Elle voit de temps en temps sa mère, Sally, qui vit seule depuis la mort de son père, et qui a toujours eu un caractère assez spécial. Elle a toujours eu peur qu'un jour quelqu'un vienne la tuer, mais Ruth n'y a jamais vraiment prêté attention sérieusement.

Puis soudain, Sally décide de confier à sa fille, chapitre par chapitre, son journal. L'histoire de sa vie. Et là Ruth tombe des nues, elle découvre que sa mère n'est pas du tout celle qu'elle croyait, que ses racines ne sont pas celles qu'elle avait toujours pensé être les siennes. Sally Gilmartin s'appelle en réalité Eva Delectorskaya, d'origine russe, et elle était espionne pour les services secrets durant la guerre.

Le roman est construit de telle façon que les chapitres sur la vie de Ruth sont alternés avec ceux du journal de Sally/Eva, au fur et à mesure de la lecture de la narratrice. On découvre en même temps que Ruth la vraie vie de sa mère tout en suivant son quotidien à elle, son étonnement, ses questionnements, la façon dont sa vie est fondamentalement chamboulée en apprenant la réalité de ses racines. Si sa mère n'est pas celle qu'elle croyait, elle-même n'est-elle pas tout à fait celle qu'elle pensait être ? Et pourquoi lui révéler cela maintenant ?

Lorsqu'on lit un chapitre sur Ruth on est pressé de connaître la suite des tribulations d'Eva, et inversement, sans pouvoir lâcher le roman avant de connaître enfin la totalité de l'histoire de cette agent secret, de savoir pourquoi elle le révèle à sa fille maintenant. Et de refermer le livre avec encore le cœur battant, et surtout l'impression d'avoir lu un sacré bon bouquin.

L'écriture de Boyd est fluide et captive le lecteur, de façon à vivre dans la tête de Ruth aujourd'hui autant que dans celle d'Eva pendant la guerre. Le récit est passionnant et extrêmement bien documenté, j'ai appris aussi beaucoup de choses sur les services secrets pendant la guerre, comment ils agissaient, sur quoi ils avaient été influents… une bonne dose d'Histoire qui n'enlève rien à la qualité de la « Vie aux aguets », bien au contraire.

mardi 2 septembre 2008

"Nullipare" - Jane Sautière


Je laisse la parole à Ananke

Je referme à l’instant l’excellent « Nullipare » de Jane Sautière (aux éditions Verticales). Vous ne l’avez pas encore vu en librairie puisqu’il ne sort que prochainement, mais c’est le privilège de connaître quelques auteurs (et le seul) : parfois, ils vous envoient leurs livres avant même leur sortie. Fin de la séquence « Nananère ! »

Sans doute le meilleur moyen d’en parler est-il d’en indiquer son point de départ : « Je traverse la grande place vide comme un champ de foire, couverte d’une terre granulée rouge, on s’en met toujours un peu dans les chaussures. Il fait beau. C’est février. Je vais faire une mammographie, je suis inscrite dans les fichiers des bénéficiaires du dépistage du cancer du sein, comme toutes les femmes de cinquante ans. Je vais me faire écrabouiller les seins sous les rouleaux compresseurs d’une machine à rayons X (le même X que celui qui désigne le féminin ?). C’est un cabinet de radiologie chic, où l’on sent qu’on ne fait pas partie de la clientèle payante à de petits détails à peine appuyés. La jeune femme qui manipule l’engin me parle avec la contrefaçon de notre époque qui revient à s’adresser à la clientèle en la laissant (« je vous laisse mettre votre bras ici », « je vous laisse baisser la main », « je vous laisse vous assoir »). C’est une horreur de non relation. Je voudrais lui demander de ne pas me laisser justement, pas en ce moment, pas dans cet espace métallisé, pas avec des mots écrasés, essorés comme mes seins précisément (quelle femme peut imaginer qu’on puisse aplatir des seins à ce point ?) C’est quand même une grande surprise la mammographie. Elle me laisse pour de vrai, ce qui n’est pas plus mal et j’attends le radiologue. Lui me regarde à peine et remplit son questionnaire. Puis il dicte son compte-rendu. Je m’entends désignée par mon nom, mon sexe, mon âge, et ma position dans l’ordre de la reproduction : « nullipare ». Le mot me frappe, me blesse, me suit dans ma journée, comme les toutes petites coupures qu’on se fait avec une feuille de papier, qui saignent beaucoup, et qui nous gênent au delà du vraisemblable. Je l’entends si fort aujourd’hui sans doute parce que tout est joué, et que cet état est devenu définitif. »
Et peut-être pourrait-on compléter cette présentation avec la phrase de quatrième de couverture : « Je voudrais interroger l’ahurissant mystère de ne pas avoir d’enfant comme on interroge l’ahurissant mystère d’en avoir. »

Le très grand intérêt du livre ne réside pas pour moi dans une proximité immédiate avec son « sujet » (c’est d’ailleurs plus un prétexte) : je suis un mec et j’ai trois plus deux enfants. Plutôt dans son écriture et dans la position tenue par l’auteure, conciliant l’intime des confidences et l’exposition d’une publication. Pour l’écriture, elle est d’une acuité sans concession d’aucune sorte, mais sa limpidité nette permet de très larges ouvertures sur tous les paysages de l’âme et sous la surface, elle laisse deviner toute la vie, drôle, tragique et tendre. La position tenue par Jane Sautière m’est apparue incroyable de force et de justesse. Partant d’un état somme toute intime et remontant par là, degré par degré son parcours, elle gagne le pari que tiennent les très bons livres : s’adresser à l’universel, nourrir cette part d’humanité en nous. C’est ce qui éloigne définitivement – et très heureusement – « Nullipare » d’une histoire de nana penchée-perchée sur un problème de nana. Un livre dont on sort grandi, c'est-à-dire occupant enfin le volume de soi qu’on devrait, si l’on n’était trop souvent rétrécis à l’intérieur.

Les derniers mots pour elle : « Nulle part, ce n’est pas ailleurs, c’est sa perte, c’est ici sans ailleurs. Je serai plutôt, moi, l’ailleurs sans ici, une sorte de péniche, toute portée par les fleuves si lents, si beaux. » (P38)

lundi 1 septembre 2008

"Le livre de Dave" - Will Self

Dayv guyd uz, par Zaph

"Zidane may be God, but then, Will Self must be Dave, which is much more impressive."

(Citation erronément attribuée à Philip Roth)

Et voici que je me retrouve involontairement plongé dans mon étude des accents régionaux. Et cette fois encore, l'apprentissage fut difficile ; au point que j'ai failli regretter d'avoir acheté ce livre en anglais.
Voyez un peu : s'il est évident pour vous que
"Wotevah, ve pawtunt fing is djoo bleev, Eye carnt B doin wiv fliars oo aynt lé Dave inter vair arts. Eye tellya boaf vat Dryva issa nastë bituv wurk"
veut dire quelque chose comme
"De toute façon, l'important est que vous croyiez, je n'ai rien à faire avec des hérétiques qui n'ont pas laissé entrer Dave dans leur coeur. Je vous dis à tous les deux que ce prêtre est une sacrée canaille",
alors, vous pouvez vous lancer sans retenue dans "The book of Dave".
Si vous peinez un peu, toutefois, ça vaut bien un petit effort, car cette adaptation libre du cockney fait un des principaux amusements du livre.

Un livre très curieux, qui raconte deux histoires qu'on sent intimement liées, mais qui le sont d'une manière mystérieuse et subtile.
Bon, il y a la surface des choses : Dave, un chauffeur de taxi londonien à la vie affective catastrophique, au cours d'une phase de délire névrotique, rédige un livre destiné à son fils, le fait graver sur du métal, et l'enterre dans le jardin de son ex-femme. Ce livre ne sera découvert que deux mille ans plus tard, et les rancœurs misogynes ainsi que les délires de Dave sur la profession de chauffeur de taxi serviront de fondement à la religion dominante de l'époque.

Pendant une partie du livre, on ne voit pas très bien l'intérêt de relier ces deux histoires, au-delà de l'anecdote du livre perdu et retrouvé. Ce serait mal connaître Will Self, car il y a d'étranges passerelles faites de mots et de noms propres qui voyagent allègrement d'une époque à l'autre.

Alors, ceux qui ont déjà lu par exemple "Great apes", du même auteur, commencent à se demander si cette transposition futuriste n'est pas tout simplement la production du cerveau dérangé de Dave ( On retrouve d'ailleurs en guest star Zack Busner, l'inénarrable psychiatre de "Great apes"). Cette question donne une vision de l'oeuvre complètement différente - et passionnante, je trouve.

Le fait de jouer sur deux tableaux permet à l'auteur d'aborder certains thèmes, par exemple la religion, de manière originale.
Dans l'histoire actuelle, Dave le driver essaie tant bien que mal d'entrer en contact avec son fils Carl dont il est tenu à l'écart par une ordonnance de tribunal.
Dans l'histoire futuriste, le jeune Carl (tiens tiens) part à la recherche de son père qui a été condamné à Londres pour hérésie.
C'est finement joué de la part de Self, car le rapport au père (manquant) est une des grandes lignes de force psychologiques qui sous-tend toute religion. Les autres étant la culpabilité sexuelle et l'angoisse de mort. Thèmes qui sont aussi abordés par l'auteur de manière subtile et efficace.
En fait, Self est probablement bien plus critique et ironique envers la religion (toutes les religions) que ne l'a jamais été un Salman Rushdie, car il met à nu ses mécanismes, mais il le fait de manière tellement subtile qu'il ne risque probablement aucune fatwa.

J'ajouterai qu'on peut aussi voir dans ce livre un superbe hommage de Self à la ville de Londres, car qui peut mieux "sentir" une ville et la connaître plus intimement qu'un chauffeur de taxi?
Encore une belle réussite !

- Ware2, guv
- 2 Nù Lundun