samedi 3 janvier 2009

"Journal d'Hirondelle" - Amélie Nothomb


Dans la peau d'un tueur, par Livrovore

"C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou", nous annonce la quatrième de couverture. Je ne savais donc pas trop à quoi m'attendre, mis à part qu'il s'agit d'un livre d'Amélie Nothomb... on peut donc s'attendre à tout.


Il s'agit en fait d'un homme qui, suite à un chagrin d'amour, ferme tous ses sens. Il ne ressent plus rien, jamais. Mais lorsqu'il souhaiterait retrouver quelques sensations, il ne trouve rien d'autre que l'acte de tuer pour lui procurer du plaisir. Il se fait donc embaucher comme tueur à gages.


Comme tous les livres d'Amélie Nothomb, celui-ci se lit très vite. En quelques heures, il est avalé. Mais cette fois j'aurais peut-être préféré qu'il dure un peu plus, que je puisse rentrer un peu mieux dans l'histoire. J'ai aimé, car une fois de plus cette auteure m'a emmenée dans des méandres auxquels je ne m'attendais pas, dans la peau d'un tueur... et qui de surcroît y prend beaucoup de plaisir, sans aucun remords ni considération. Cela dérange, bien sûr, en tant que lecteur, de lire la jouissance que ressent le personnage en tuant. Chaque fois Nothomb m'épate, certainement parce que je pense qu'elle ose écrire en se mettant à la place de personnages (car le tueur est le narrateur) que beaucoup d'autres auteurs n'oseraient pas incarner, par peur d'être taxés de pervers.

Ce roman-ci est plaisant à lire une tranquille soirée d'hiver sous la couette, mais ne restera pas marquant. Certainement pas l'un des meilleurs de l'auteure.

vendredi 2 janvier 2009

"Le Montespan" - Jean Teulé


Pas beaucoup de plaisir par Sandrine

A l’âge de 11 – 12 ans, je me suis prise de passion pour l’histoire de France, en particulier à l’histoire de Louis XIV, ce roi petit, laid et tyrannique qui avait une telle estime de soi qu’il se pensait (et sa cour avec lui) grand, beau et magnanime.
Tombant sur ce livre, écrit par un auteur que j’apprécie sur une époque que je trouve fascinante, je ne me sentais plus de joie. Las, quelque chose cloche…Le style est enjoué, à la Teulé ai-je envie de dire, les situations drôles, les caractères bien signifiés et pourtant…

Serait ce personnage principal ? Plutôt insignifiant, assez frustre et certainement pas aussi intéressant que le caractère double de sa célèbre femme ? Serait – ce dû au fait que je n’ai pas réussi à avoir beaucoup d’empathie pour lui, à qui sa femme par deux fois fera des appels au secours et qui par deux fois ne les comprendra pas ? Serait-ce cette sorte de complicité sous-jacente entre l’auteur et son personnage, cette solidarité masculine un peu trop clairement exprimée?

En tout cas je ne suis pas rentré dans ce texte un peu trop long, ne m’apportant rien de plus que quelques anecdotes que je ne connaissais pas, qui m’ont plu et fais rire. Peut-être que sans savoir ce que je sais de cette époque, j’aurais eu plus de plaisir à lire ce livre…

Lire les avis de Laiezza et Lhisbei


jeudi 1 janvier 2009

Edgar Poe : le poète et les femmes

For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee

Et aujourd'hui, je m'adresse plus particulièrement aux lectrices du blog des Chats, dont je me suis laissé dire que certaines ont un vrai tempérament de midinette. Celles-là, qui s'imaginent que "sortir avec un poète, ça doit être grave trop méga cool", je tiens à les mettre en garde, surtout si le poète s'appelle Edgar Poe (notez que ça a peu de chances de se réaliser, mais pour une fois, je m'autorise un peu de licence poétique, tiens !).

"Mais si !" -les entends-je rétorquer, c'est bien connu que les poètes ont toujours à coeur d'intituler une de leurs odes du nom de leur belle, et ça, c'est la vraie classe ! Avoir un poème dédié à son nom rien qu'à soi, c'est quand-même le rêve de toute une vie de midinette !

Je suis bien d'accord, et d'autres ont eu cette chance. D'ailleurs, déjà en parcourant les titres des nouvelles de Poe, on trouve quelques prénoms de femme aux sonorités ensorcelantes : Morella, Ligeia, Bérénice, Eléonora... (désolé pour les Jennifer et autres Kelly).
Mais si on se penche un instant sur le destin de ces jeunes personnes, c'est là que les choses se gâtent.
Morella, par exemple, jeune femme d'une beauté ensorcelante et d'une érudition incomparable, est malheureusement d'une santé fragile, ce qui causera sa mort prématurée, mais ne l'empêchera nullement de revenir d'entre les morts. Et il en va un peu de même pour les autres.

Donc, mesdemoiselles, pour être élue du coeur de Poe, il faut être remarquablement belle, jeune, cultivée, mais aussi, avoir une propension à mourir dans la fleur de l'âge, et à ressortir du tombeau sous forme de zombie ou de spectre, ce qui n'est quand-même pas donné à tout le monde. Vous voilà prévenues !

Aussi, il n'est pas surprenant que ce genre de thème se retrouve (peut-être de manière plus marquante encore) dans la poésie de notre auteur.
On pourrait même dire que c'est le thème dominant de toute sa poésie. Des textes aussi célèbres que "The Raven", "Ulalume", "To One in Paradise", ou "Annabel Lee" sont inspirés par la mort d'une jeune femme de grande beauté, ce que Poe considérait comme le sujet le plus poétique du monde.
Le regret nostalgique, désespéré, la séparation irrémédiable, la crainte -presque, que le sommeil des morts ne soit pas exempt de rêves, ce sont là les notes dominantes de ses poèmes.
Poe habite en imagination des châteaux hantés, des mondes vaporeux où des cités rêvées s'engloutissent dans la mer, "in a fairy land with dim vales and shadowy woods".
Toujours selon lui, la mélancolie est le plus légitime des sentiments poétiques, et il l'a rendu comme personne, mais c'est effectivement au détriment d'autres sentiments. Les personnages de Poe sont irrémédiablement enfermés dans leur mélancolie, peu accessibles au monde réel, aux humains qui ne sont pas l'être aimé perdu, et à l'action.

C'est dû certainement au caractère de l'auteur, et aux aléas de sa vie, mais aussi probablement à une réaction contre la poésie américaine de son temps, qui se voulait très morale, respectable et didactique, et toujours au service d'un noble but. Voici ce que dit Poe, par contre :

"Beyond the limits of beauty the province of poetry does not extend. Its sole arbiter is taste. With the intellect or the conscience it has only collateral relations. It has no dependance, unless incidentally, upon either duty or thruth."

Maintenant, en ce qui concerne la poésie en langue étrangère, la question est toujours la même : faut-il la lire en traduction (quand elle existe), faire l'effort de la lire en langue originale (quitte à ne pas tout comprendre), ou carrément faire l'impasse ?

Dans le cas de Poe, nous avons la chance d'avoir des traductions dont certaines sont l'œuvre de poètes illustres. Prenons le cas du poème le plus célèbre de Poe : "The Raven", ou "Le Corbeau".


Voici une traduction des deux premières strophes par Stéphane Mallarmé :

Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m’appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié, — tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque, soudain se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre, — cela seul et rien de plus.

Ah ! distinctement je me souviens que c’était en le glacial Décembre : et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol. Ardemment je souhaitais le jour — vainement j’avais cherché d’emprunter à mes livres un sursis au chagrin — au chagrin de la Lénore perdue — de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore : — de nom pour elle ici, non, jamais plus !

Pour comparer, voici maintenant traduction du même extrait par Charles Baudelaire :

Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Un autre poète français, Maurice Rollinat, s'est essayé à une traduction en vers :

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué
J’étais à méditer sur maint volume rare
Pour tout autre que moi dans l’oubli relégué,
Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,
Il se fit tout à coup comme un tapotement
De quelqu’un qui viendrait frapper tout doucement
Chez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :
« C’est quelque visiteur – oui – qui frappe à ma porte :
C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’était
Par un âpre décembre – au fond du foyer pâle,
Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,
En brodant le plancher du reflet de son râle.
Avide du matin, le regard indécis,
J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,
Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,
Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terre
On ne nommera jamais plus !

Je serais curieux de connaitre votre avis. Personnellement, je préfère le travail de Baudelaire, mais est-ce qu'une traduction peut vraiment rendre justice à la poésie originale ? L'ambiance y est, certes, mais il manque cette musique qui est un élément si important chez Poe (sa définition de la poésie est d'ailleurs "the rhythmical creation of beauty"). Une traduction, C'est presque comme si on avait une chanson sans la musique. Evidemment, pour lire en anglais et apprécier la musicalité, il faut au moins avoir de bonnes notions de la prononciation de cette langue.

Voici le début du texte de Poe. Déjà rien que le premier vers a un rythme et une musicalité incomparable :

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
"'Tis some visitor", I muttered, "tapping at my chamber door —
Only this, and nothing more."

Ah, distinctly I remember it was in the bleak December,
And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
Eagerly I wished the morrow; — vainly I had sought to borrow
From my books surcease of sorrow — sorrow for the lost Lenore —
For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore —
Nameless here for evermore.

Personnellement, mes poèmes préférés sont les derniers. Je trouve "Annabel Lee" particulièrement irrésistible. C'est le dernier poème terminé par Poe, qui fut publié deux jours après sa mort.
On y retrouve encore un amour idéalisé, d'une force peu commune. En fait, le narrateur donne à penser que ce n'est pas seulement de l'amour, mais de l'adoration qu'il éprouve pour Annabel Lee, ce qui peut-être, n'est possible qu'après sa mort. Il admet que Annabel et lui étaient deux enfant quand ils tombèrent amoureux, mais son explication enfantine que des anges l'ont tuée par jalousie suggère qu'il n'a pas beaucoup grandi depuis. Les répétitions de cette explication me font encore penser qu'il essaie de rationaliser un sentiment excessif de perte ; mais les répétitions à travers le poème ont aussi pour effet de créer un sentiment de tristesse infinie.
Contrairement à "The Raven", dans lequel le narrateur croit qu'il ne sera "plus jamais" réuni avec son amour, celui d'Annabel Lee essaie de se convaincre qu'ils se retrouveront, et que même les démons ne pourront plus séparer leurs âmes (ce qui peut être considéré chez Poe comme un exceptionnel élan d'optimisme).

Pour la petite histoire, à ce qu'on dit, "Annabel Lee" aurait servi d'inspiration à Vladimir Nabokov, spécialement pour son roman Lolita. A l'origine, Nabokov aurait d'ailleurs intitulé son roman "The Kingdom by the Sea".
Pour les rockers du site, Marianne Faithfull a enregistré une lecture du poème sur le disque "Closed On Account Of Rabies". Sur le même album, Jeff Buckley récite "Ulalume". Vous pouvez me l'offrir pour Noël.

En fait, j'ai essayé d'en trouver une version lue sur internet, et j'en ai effectivement trouvé une ribambelle (pas celle de Marianne, toutefois), mais j'ai été surpris qu'aucune ne soit à mon goût. Entre le vieil acteur de théâtre récitant d'une voix caverneuse en reprenant son souffle entre chaque vers, le jeune proto-punk se dodelinant dans sa cave une bougie à la main, et le beau gosse s'arrêtant après chaque strophe pour faire un clin d'oeil à la caméra, parce qu'il a bien saisi lui aussi tout l'impact potentiel de Poe au niveau midinettude, toutes ces versions étaient plus ridicules les unes que les autres. C'est que peut-être, ces poèmes ne sont pas vraiment faits pour être lus, que leur musique secrète est inaccessible à la voix humaine, et que ce n'est qu'au fond de son âme qu'on peut en ressentir toute la mélancolie.

It was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of Annabel Lee;
And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me.

I was a child and she was a child,
In this kingdom by the sea:
But we loved with a love that was more than love —
I and my Annabel Lee;
With a love that the winged seraphs of heaven
Coveted her and me.

And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
My beautiful Annabel Lee;
So that her highborn kinsmen came
And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
In this kingdom by the sea.

The angels, not half so happy in heaven,
Went envying her and me —
Yes! — that was the reason (as all men know,
In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud by night,
Chilling and killing my Annabel Lee.

But our love it was stronger by far than the love
Of those who were older than we —
Of many far wiser than we —
And neither the angels in heaven above,
Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee:

For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee;
And the stars never rise, but I feel the bright eyes
Of the beautiful Annabel Lee;
And so, all the night-tide, I lie down by the side
Of my darling — my darling — my life and my bride,
In her sepulchre there by the sea,
In her tomb by the sounding sea.

mercredi 31 décembre 2008

"La huitième couleur" - Terry Pratchett


Le début d'une grande histoire d'amour
par Sandrounette

Il était une fois le Disque-Monde, un monde complètement loufoque porté par quatre éléphant eux-même juchés sur une tortue, la grande A'Tuin. Le Disque-Monde est un disque donc, dont on peut basculer si on se retrouve au Bord.

La Huitième couleur est le premier tome des annales du Disque-Monde où nous faisons la connaissance du pseudo mage Rincevent qui n'a jamais réussi à prononcer un seul sort depuis qu'une des formules magiques interdites fit irruption dans son cerveau. Il se met à accompagner DeuxFleurs, citoyen agatéen venu faire du tourisme à Ankh-Morpork, la ville où regorge le plus de bandits sur tout le Disque-Monde. Nos deux accolytes, accompagné de l'excellent bagage de DeuxFleurs vont vivre des aventures qui vont plonger le lecteur dans différentes parties de cet univers : visite d'un temple de magie noire, du pays des dragons, du Royaume de Krull au Bord pour finir dans l'espace...

C'est grâce à deux amis que je suis allée acheter le premier tome de cette saga et je les remercie au plus haut point! Je me suis régalée du début à la fin. Terry Pratchett a un extraordinaire pouvoir: celui de captiver son lecteur et de le faire mourir de rire! 34 tomes (en VF) sont parus actuellement. Voilà d'excellents moments de lecture en perspective!!!

mardi 30 décembre 2008

Terry Pratchett


Terry Pratchett et la modernité
, par
Ananke

J’ai trouvé hier un mot qui va peut-être me permettre d’articuler autour de lui deux trois choses que je voulais vous dire sur Terry Pratchett. Oui, enfin, bon… Sur sa saga « Les Annales du Disque-monde » (Faire bien attention aux deux n sinon, on risque de l’avoir dans le cul.) Ce qui me plait dans son écriture, c’est sa modernité.

Le mot peut surprendre. En premier lieu parce qu’il sert souvent à exhumer des auteurs morts et enterrés. On nous retape leur momie vite fait en les trouvant « d’une surprenante modernité ». Surprenant d’actualité serait plus juste. Je ne crois pas que notre époque se caractérise en tous points et tous lieux par sa modernité. C’est d’ailleurs le deuxième item de cette remarque préalable à laquelle on ne pourra pas reprocher de ne pas vous prendre la main, et la tête, et les ailes alouette, mais il est tôt et on ne voudrait pas vous perdre entre la salle de bain et le café. La modernité de Terry Pratchett parait aller d’elle même s’agissant d’un auteur né à peine dix ans avant moi et d’une saga dont le premier opus sort en 1983. Ben oui, mais non. Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais on lit beaucoup d’auteurs – parfois même des bons – qui paraissent soucieux de montrer que leur livre aurait pu être écrit au siècle dernier, voire celui d’avant. Je vous cause même pas de cette mode consistant à placer les intrigues dans quelque faux pli d’une Histoire mal repassée dont on sait qu’elle n’ose et abonde.

Modernité enfin peut surprendre puisque les Annales du disque-monde grouillent de trolls, mages, sorcières, qu’on associe plus volontiers à un passé reculé qu’à la contemporanéité, pour user d’un mot tellement encombrant que j’ai du m’y prendre à trois fois pour réussir à le garer en créneau dans cette phrase.

Oui, mais « Hé hé hé ! » si je puis me permettre ! Cet anachronisme n’est pas l’aspect le moins moderne de l'œuvre de T. Pratchett. D’ailleurs il n’est que de jeter un coup d’œil sur vos fausses poutres de chêne en polystyrène, sur votre lino de vieilles dalles de fermes et vos couverts d’inox décor « vieux Paris » pour s’en convaincre. Du toc ? Non, un jeu sur les apparences, une gestion de l’image, bien dans l’air du temps donc.

Mais s’il n’y avait que ça ! Pour essayer de vous montrer ce que j’entends de la modernité de Pratchett, peut-être serait-il plus simple de revenir sur le moment même où, lisant « Le faucheur », ce mot s’est imposé. Je vais donc m’attarder un peu sur ces quelques lignes-déclic, mais après vous les avoir situées.

On est dans le livre « Le faucheur » écrit en 91, copyrighté en 1998 pour la traduction française, paru chez Pocket sous le numéro 5785 et puisque nous sommes dans les chiffres, précisons qu’il s’agit là du onzième livre des Annales du Disque-monde qui en comprend plus de trente. On est même au début de la page 164 de ce livre qui en comprend 314, mais c’est écrit gros.

Le roman met en scène la Mort, dans son incarnation (si je puis dire) la plus traditionnelle : un squelette et sa faux. Dans ce livre, la Mort laisse tomber son job – ce qui entraînera des conséquences écologiques tout à fait réjouissantes – pour aller prendre un boulot de commis de ferme sous le nom de Pierre Porte. La scène se situe peut après que la Mort ait sauvé une petite fille d’un incendie, ce qui la place dans une situation un peu inextricable, mais dont elle espère sortir en reprenant un peu du service, en faisant un sort à coup de faux au remplaçant qui pourrait venir chercher la fillette. Mais il lui faut pour cela disposer d’une faux particulièrement bien aiguisée et la Mort vient de passer les pages précédentes en préparatifs pour affûter son instrument, cherchant jusque là en vain quelque chose d’assez fin pour en parfaire le fil. Elle trouve. Cette matière assez délicatement abrasive, c’est la lumière de l’aube. Dans l’extrait, elle procède à des essais sur une matière assez fine elle aussi pour éprouver le parfait tranchant de sa faux : L’exclamation poussée par Melle Trottemenu (fermière, son employeuse) en le voyant procéder et le chant du coq.

Deux mots sur le coq, qui viendront à l’appui de l’idée qu’un des sujets de l’auteur – et c’est bien en ça qu’il est moderne – c’est le langage lui-même. Ce coq s’appelle Cyril. Il souffre de trouble de mémoire se manifestant par l’incapacité de se souvenir de son texte. Pierre Porte tente de l’aider en lui écrivant « cocorico ! » sur un papier punaisé dans le poulailler, mais on s’apercevra hélas, chaque matin, y compris dans l’extrait, que ce coq souffre également de dyslexie.

Heu… Ne croyez pas que j’invente quoi que ce soit, tout est dans le texte. Mais passons à l’extrait. « Elle » désigne Melle T. « Il » la Mort alias Pierre Porte.


Je crois que je pourrais creuser cet extrait à l’infini sans jamais en épuiser les richesses – c’est en général un bon indice de la densité d’un texte - mais on va se contenter de la couche du dessus. Donc, ayant affûté sa faux à la lumière de l’aube, la Mort en éprouve le tranchant sur les phrases et les mots présents dans l’air à ce moment là. C’est ce que veut rendre l’effet typographique. Il y réussit tout à fait bien. Mais ce faisant, à quoi assiste-t-on, mine de rien ? À l’irruption d’une troisième dimension dans le texte qui n’en n’a habituellement que deux. Une peu grandiloquent comme formule ? J’explique. Habituellement, le texte suit sa ligne d’écriture. Il part de là, il progresse là bas à droite et quand il butte sur la marge, hop, il revient à la ligne. Autrement dit, il respecte ces propriétés de toute bonne vieille droite dont tu te souviendrais si tu avais passé ton CM2 à autre chose qu’échanger des images Panini. Tu te souviendrais alors aussi qu’il faut trois axes pour définir un plan. Pas encore assez clair ? Ok : le texte, habituellement, c’est un train. Là, pas. Ou alors c’est ici un train dont les wagons seraient empilés les un SUR les autres. Ça résiste encore ? Il te faut un indice supplémentaire pour comprendre qu’on est passé du texte classique à autre chose ? J’ai. Essaye de lire l’extrait à voix haute. Vu ? On remarquera aussi qu’en raison de ce même « saut quantique », je n’ai pas pu citer cet extrait en le tapant, il m’a fallu le scanner. Quittant la ligne pour le plan, le texte quitte le clavier pour l’image. Alors si ça c’est pas moderne, qu’est-ce qu’il te faut ? Le lecteur attentif aura remarqué, dans le même ordre d’idées, que la Mort s’exprime en CAPITALES. Ce lecteur attentif se construira son explication lui-même, j’ai déjà donné.

Qu’est ce qu’on a en dessous ? Mmmm ! Encore mieux. L’idée que la mort coupe le langage serait déjà très intéressante. Nous sommes des êtres mortels et des êtres de langage, parfois même des êtres de langage mortel comme Bernard Werber et la mort nous fait passer de l’interminable blabla à l’éternel silence. Intéressant, mais pas très nouveau. Mais là, là ! s’enflamma-t-il au point qu’il dû aller se passer les mains sous l’eau, là, le langage n’est pas interrompu, il est segmenté. Ici, la mort ne nous réduit pas au silence, elle dissocie nos syllabes, comme si le processus de décomposition qui réduit notre matière organique en éléments primaires, en unités plus simples, affectait aussi notre langage. On n’est décidément pas très loin de la philo, mais je vais m’arrêter là, parce que je suis encore en pyjama.

Mais je vous rassure, on peut fort heureusement lire Terry Pratchett sans arsenal conceptuel particulier, ni tenue de soirée particulière, les zygomatiques suffisent. C’est d’une inventivité débridé, loufoque et les premières strates de cette excellente littérature sont toutes d’hilarité jubilatoire. Tu vois les Monty Python ? Pareil. A l’exception des deux premiers volumes de la saga, qui introduisent le cycle, tous les autres volumes peuvent se lire indépendamment. Le mot de fin pour le magnifique travail de traduction assuré par Patrick Couton, qui doit bien s’éclater, mais pas que. Si vous le croisez, serrez-le sur votre sœur de ma part. Quoi ? Ah merde ! Serrez le sur votre cœur de ma part.


N.B. Complètement oublié de mentionner un détail poétique et loufoque : apparaissent tout au long du récit des boules de verre qu'on retourne pour qu'il neige sur le bâtiment miniature quelles contiennent. On apprendra que ce sont des oeufs de ville et qu'après éclosion, le premier stade de leur développement est un chariot métallique à roulette. Autrement dit : un Caddie.

lundi 29 décembre 2008

"Des Inconnues" - Patrick Modiano


C'est quoi son nom, déjà ?
par Zaph


Voilà un genre d'écriture qui me plait énormément : en dire beaucoup tout en ayant l'air de ne pas dire grand chose, et en même temps, laisser le lecteur dans le flou sur ce qui a été dit exactement. Vous trouvez ça tordu ? Vous avez raison, moi aussi, mais c'est le genre de roman qui m'ouvre des portes.

Il s'agit ici de la vie d'une jeune femme que Modiano raconte à la première personne, avec des phrases simples et limpides, en exposant juste des faits sans pathos excessif, d'une manière qui semble presque détachée.
Inutile de résumer l'action du livre, ce n'est pas vraiment l'important. Il n'y a d'ailleurs pas grand chose à dire de cette vie passablement morne.
Et pourtant, ce personnage pratiquement transparent, presque insignifiant, Modiano réussit à lui donner une épaisseur et une présence étourdissantes, et on se demande comment.
Il y a là je trouve une certaine magie de l'écriture.

La vie de l'héroïne (dont je me rends compte au moment de rédiger ce commentaire que son nom ne nous a jamais été révélé) est d'une vacuité terrible. Elle erre à travers villes et époques en tournant en rond, en cherchant quelque chose de vague (le grand amour ? ) sans vraiment y croire. D'ailleurs, peut-être que cette recherche n'est que prétexte pour masquer une fuite, une stratégie d'évitement.

Je me suis demandé ce que pouvait bien vouloir dire le titre "Des inconnues". Et je me suis aperçu que ce récit divisé en trois parties, que j'ai naturellement pris pour trois tranches de la vie de l'héroïne, pouvait fort bien être constitué de trois nouvelles indépendantes parlant de femmes différentes, mais pourtant étrangement semblables.
Par ailleurs, l'héroïne ne se connaît pas elle-même. Elle est en quête de soi et de sa vie, mais les deux choses semblent lui être inaccessibles, bien qu'elle n'y attache finalement pas tellement d'importance.

Un livre qui laisse une impression étrange et un goût de trop peu, parce qu'il n'y a pas de résolution, et qu'on n'est pas plus avancé à la fin qu'au début, et pourtant si ...

dimanche 28 décembre 2008

"Histoires grotesques et sérieuses" - Edgar Allan Poe


De l'art de la description...courte par Sandrine

Je commence à cerner ce qui me plaît et déplaît chez Poe. Il a ce talent pour plonger le lecteur dans une dimension étrange et fantastique. Je m’en suis rendu compte au fil de ma lecture, j’avais envie de prendre le livre et de voir ou sa nouvelle histoire allait m’emmener…
Mais il y a les descriptions, longues, trop longues, semblant sans fin pour le lecteur.

Cela peut passer quand l’histoire tient la route comme dans «Le joueur d’échec de Maelzel » où Poe nous livre ces constatations, c’est long, descriptif mais intéressant !

Dans ce volume, il y a trois nouvelles qui ne sont que descriptions ! Le lecteur s’y engage confiant, puis se dit que quelque chose va se passer après cet interminable discours. Il attend plein d’espoir une chute…puis si, comme moi, il craque, il s’apercevra en tournant les pages que chute ou histoire il n’y a point ! « Le domaine d’Arnheim », « Le cottage Landor » et « La philosophie de l’ameublement » sont des pures descriptions, mais tellement longues et tatillonnes qu’aucunes de ces descriptions ne s’impriment dans mon imagination (pourtant fertile).

Poe, dans quelques nouvelles, se moque d’auteurs soporifiques …Et c’est cela qui me déplait le plus, cette estime qu’il semble avoir de lui-même. Son talent est indéniable bien sûr mais il lui arrive d’être soporifique lui aussi ! Cela lui passe au-dessus de la tête !

Dans « La genèse d’un poème », il y a ce poème « Le Corbeau », magnifique et le déroulement de sa création par l’auteur. Et là Poe se gargarise le bec de son talent, de son originalité d’une telle manière, que le dernier mot lu, exaspérée, j’ai fermé ce livre avec une violence rare et l’ai posé loin de moi le temps de pouvoir y penser plus calmement.

Evidemment une telle réaction n’est pas totalement négative, cela veut vraiment dire qu’il se passe quelque chose avec l’auteur mais jusqu’ici, je me rends compte que si je ne l’avais pas lu, je ne m’en porterais pas moins bien…

samedi 27 décembre 2008

"A perte de vue" - Amanda Eyre Ward


Cherche Ellie désespérément
par Sandrounette

Je tiens à vous le dire tout de suite: il s'agit d'un livre coup de cœur! Mais chaque chose en son temps, voici ce qui se passe:
Caroline, Madeline et Ellie sont trois petites filles vivants dans la lointaine banlieue new-yorkaise. On peut qualifier leur vie de pitoyable: deux parents alcooliques qui ne s'occupent pas d'elles à part pour les battre de temps en temps. A elles trois, elles se fabriquent un univers imaginaire dans la penderie de Caroline, leur refuge. Un jour, elles décident de fuguer. Elles mettent leur plan au point et sont prêtes: à leur sortie de l'école, elles rouleront vers la Nouvelle-Orléans.
Cependant, l'une d'entre elle ne sera pas au rendez-vous. Ellie, la cadette de cinq ans disparaît.

A priori, on pourrait croire qu'il s'agit d'une enquête sur la disparition d'Ellie. J'avoue que c'était mon horizon d'attente quand j'ai lu la quatrième de couverture. En réalité, ça ressemble beaucoup plus au livre 26a. Caroline est la narratrice. On la voit évoluer dans sa vie adulte à la Nouvelle-Orléans. Elle travaille dans les bars, n'a pas de relation fixe et ne veut pas en avoir. Elle vit une relation conflictuelle avec sa mère et ne parle plus beaucoup à Madeline. Bref, elle est paumée!
On comprendra au fil du roman, le pourquoi et le comment de la disparition d'Ellie. Le récit laisse en effet la place à une deuxième voix en italique qui explique les événements, comme un journal intime.
La fin est extraordinaire, je n'en dis pas plus!

vendredi 26 décembre 2008

Céline

"La Haine, ça enrichit la lucidité et ça ne fait pas grossir." par Thom

Telle était la devise de Céline, le plus sulfureux du désormais fameux club des sulfureux. Le mec pour qui on a inventé le mot sulfureux . Céline a beaucoup d'immitateurs, mais aucun n'a jamais pu l'égaler. Parce que Céline n'était pas sulfureux par pose. Sa simple existence était sulfureuse, il était l'incarnation du terme sulfureux. Son troisième prénom, après Louis et Ferdinand, était d'ailleurs probablement Sulfure.

Plus sérieusement :

Céline fait partie de ces auteurs dont le mythe a depuis longtemps dépassé l'oeuvre. Tout le monde connaît son nom. Ceux qui ont lu autre chose de lui que "Voyage au bout de la Nuit" sont en revanche nettement moins nombreux.
Le gros problème de Céline, c'est que son mythe pue, alors que pour les autres écrivains de son statut, le mythe est vachement flatteur, genre enfance difficile, héros romantique et tout le bazard. Céline a probablement eu une enfance infiniment plus difficile que tout ces petits rigolos, mais il a eu la pudeur de ne pas nous casser les couilles avec. Alors réglons le problème de Céline-le-méchant-collabo-antisémite vite fait bien, car trop d'idées reçues et de contre-vérités circulent à propos de cet auteur. Oui, Céline a écrit des pamphlets antisémites. Mais contrairement à ce qu'on raconte souvent, il ne les a pas écrit sous l'occupation, mais bien avant, à une époque où il n'était qu'un antisémite au milieu de plein d'autres antisémites. Je ne dis pas que c'est bien, simplement que c'est hors de propos. J'irai même jusqu'à dire que si ces textes avaient été écrit ne fût-ce que quinze ans plus tôt, on n'en parlerait jamais. Voltaire a écrit des trucs encore pires que "Bagatelle pour un massacre", pour autant on ne lui en tient pas rigueur. Surtout, ces textes avaient des objectifs bien moins "nobles" qu'on l'a cru. En réalité, tout est parti de "Mort à crédit", second roman qui fit un bide colossal à sa sortie et fut massacré par la critique. Alors, Céline a l'idée de rédiger un premier pamphlet (antisoviétique, lui), "Mea Culpa", juste comme ça, pour voir, parce que c'est dans l'air du temps. Le succès sera tel que Céline va ensuite tomber dans le piège de la surenchère - pour le résultat que l'on sait.

Je trouvais néanmoins important de préciser qu'au départ, ces textes étaient bien plus motivés par l'opportunisme (exactement comme pour Voltaire, justement) que par des convictions profondes. Céline a juste donné aux gens ce qu'ils voulaient et, sans pour autant le dédouaner, il est bon de rappeler qu'à sa sortie, "L'Ecole des cadavres" fut un énorme succès de librairie.

Du reste, sans chercher à excuser des choses inexcusables, Céline, qu'on compare souvent à Proust (j'ai jamais vraiment su pourquoi ), en était fait l'inverse absolu : Céline est né pauvre, a croupi dans la misère durant la première partie de sa vie, et venait d'une famille presque entièrement analphabète. Il est de ce point de vue un modèle d'écrivain autodidacte. Céline a combattu pendant la première guerre mondiale, a cotoyé l'horreur de très près, et avant d'être collaborateur, il était surtout pacifiste. Cet aspect de son oeuvre et de sa vie, on en parle beaucoup moins. Pourtant, Céline, exactement à l'image du gouvernement français de 1938, voulait à tout prix éviter la guerre avec Allemagne. Il n'avait d'ailleurs pas hésité, à l'époque, à prendre publiquement position contre cette guerre...mais, comme souvent, les pacifistes ont eu tort cette fois-ci .

Ensuite, évidemment, rien ne forçait Céline à collaborer. Mais très franchement, sa collaboration a pris, dans l'histoire de la littérature, une ampleur très supérieure à ce qu'elle a été en réalité.

Céline, en effet, est parvenu à faire encore plus fort que n'importe qui durant la guerre : il s'est foutu à dos ET les résistants ET Vichy . Les premiers pour cause d'antisémitisme, les seconds parce qu'il préconisait la libéralisation de la société et la réduction du temps de travail. Du coup, contrairement à ce qu'on raconte, Céline n'aura jamais été dans les petits papiers de Vichy. Bien au contraire : "Les beaux draps" sera interdit par ce gouvernement d'occupatio, et on lui refusera le droit d'exercer son métier (à savoir médecin). Autant l'accusation d'antisémitisme est difficile à nier, autant celle de collaboration est pour sa part totalement fausse et basée sur des ragots. Céline n'a jamais assisté le gouvernement en place, il n'a jamais dénoncé qui que ce soit, il s'est contenté de faire comme une grande majorité de français : il a été lâche. Collabo par lâcheté et pas spécialement par conviction. Son seul fait de collaboration avéré - et encore - c'est sa fuite à la libération. Motivée, une fois encore, par la lacheté.
Il n'en demeure pas moins que lorsque les tribunaux internationaux demanderont quelques années plus tard à la France de formuler un chef d'inculpation contre lui, elle en sera bien incapable. De même qu'elle sera incapable d'obtenir son extradition du Danemark, puisque n'ayant aucun fait concret à lui reprocher hormis quelques textes antisémites sortis quinze ans plus tôt. Au final, Céline vivra sept ans en exil pour rien ou presque. On ne s'en plaindra pas, puisque cela lui aura permis de rédiger le chef d'oeuvre "Guignol's Band", récit tragi-comique de sa vie en Angleterre, puis des oeuvres moins connues mais passionnantes, comme "Nord" ou "D'un château à l'autre", qui parlent de la suite de son exil - en Allemagne puis au Danemark (donc).

Amnistié en 1951, Céline n'écrira plus grand chose durant les dix dernières années de sa vie. Il faut dire qu'il en a écrit largement assez le reste du temps. Entre l'inévitable "Voyage au bout de la Nuit" (qui, on a tendance à l'oublier, s'ouvre sur une diathrybe antimilitariste et antifasciste !) et "Mort à crédit", sans parler d'oeuvres posthumes du calibre du "Pont de Londres", il y a de quoi lire jusqu'à la fin de nos jours. Et apprécier un stye qui, tout de même, bien au-delà du reste, a fait école.

A l'instar de D.H. Lawrence pour la langue anglaise, Céline a en effet libéré la langue française. En introduisant le langage parlé dans la littérature, non plus par le biais de personnages comme dans les grands classiques mais par le biais de ses narrateurs, le méchant antisémite a tout simplement révolutionné le roman, au point qu'aujourd'hui les trois quarts des auteurs français ne sont que des sous-Céline sans envergure. J'irai même plus loin : il n'y a tout simplement plus un seul auteur de langue française, aujourd'hui, qui n'ait été influencé d'une manière ou d'une autre par Céline. Parfois, c'est par le truchement d'un de ses héritiers, mais au final, cela revient au même. Céline, c'est un peu les Beatles : après eux, n'importe qui voulant jouer de la musique "pop" a fatalement puisé des choses chez eux - souvent de manière totalement inconsciente. Pareil pour Ferdinand ! Son emprunte est tout simplement indélébile, et son influence a largement dépassé le cadre de la France, marquant de son sceau les plus grands, et le voilà qui se retrouve étudié dans les lycées et les universités (shocking ! ). Personne n'a jamais vraiment percé le secret de ce langage unique en son genre, de sa profondeur et de sa sombre poésie. Mais beaucoup ont essayé de l'immiter !

En attendant, je mets au défi ses détracteurs de trouver une seule ligne antisémite dans ses romans. On peut s'amuser à faire un jeu comme ça, s'il y a des candidats...

(je m'en fous, je les connais par coeur donc je sais déjà que je vais gagner)

...les conneries et les thèses fumeuses, c'étaient dans les pamphlets. Dans les romans, il y a juste de la simplicité, de la force, de l'humour, de la colère, de la tristesse parfois...bref de l'humanité - et donc de la beauté.

"Au commencement était l'émotion"

...a t'il aussi écrit.

(mais bizarrement cette citation là, tout le monde l'a oubliée)

jeudi 25 décembre 2008

"Voyage au bout de la nuit" - Louis-Ferdinand Céline

Réédition de Noël, par Thom

Un jour, vous ouvrez un livre. Ce livre dont tout le monde vous parle mais que personne autour de vous n'a jamais lu. Vous ne savez pas trop où vous allez, et le quatrième de couverture ne vous aide pas. Le titre est très beau, l'auteur a un nom de femme. Céline. On vous a bien entendu prévenu qu'avec Céline, fallait faire gaffe. Raclure antisémite. Pourriture collabo. On vous a déjà dit tout ça, car vous vous intéressez à la littérature depuis quelques temps, et donc vous avez déjà ingéré ces informations-là depuis un bail - avant même d'avoir lu une seule ligne de ce mec. Ce Céline.

Et pourtant au bout de quelques pages vous tombez sur une longue diatribe antipatriotique. Vous êtes un peu perdu, du coup. Il vaut dire que vous êtes jeune. Pas un gamin, ok - à dix-sept ans ça vexe d'entendre ce genre de chose. Mais vous êtes quand même assez loin d'être un adulte. Vous ne connaissez pas encore vraiment la littérature, vous ne connaissez d'ailleurs pas encore vraiment grand chose. « On est puceau de l'Horreur comme on l'est de la volupté. ». Vous apprendrez plus tard que cette citation est archi-connue. Pour l'heure vous êtes puceau de la littérature.

Mais ce n'est pas grave du tout. Céline n'a pas un pseudo de mère maquerelle pour rien.

Il va s'occuper de vous.

Le revers de la médaille est que vous allez ensuite subir une sinistre panne de lecture, une déprime littéraire des plus douloureuses : vous aurez connu une telle extase que vos prochaines conquêtes risquent de vous sembler bien fades. C'est un peu ça le problème quand on commence par le meilleur. On devient exigeant. On ne s'échauffe plus pour le premier joli minois venu. On prend le risque de rapidement virer blasé, ou élitiste ou aigri (les trois allant souvent de paire). Dans le meilleur des cas on devient un avide consommateur de produits de substitutions, ce après avoir cherché pendant des années un shoot aussi puissant que ce premier choc. En vain. Dans l'idéal, « Voyage au bout de la Nuit » devrait être précédé de la mention : Déconseillé aux moins de soixante-dix ans. Voire : A lire uniquement la semaine précédant votre mort. Etre électrocuté trop jeune avec ce livre, c'est un peu comme de se faire offrir la 9ème de Beethoven (et de l'adorer) pour ses douze ans. Et après, on fait quoi ?

A celui qui trouverait ce dernier exemple complètement crétin je dirai : oui, d'accord, c'est vrai que ça n'a aucun sens. On trouvera sans doute quelques contre-exemples mais dans l'ensemble il paraît peu plausible qu'un ado adore immédiatement la 9ème de Beethoven (ou n'importe quelle pièce de musique classique, en fait). Quand précisément la principale force (sinon le principal vice) du « Voyage... » est d'être abordable par n'importe qui n'importe quand. Les idées (antipatriotisme, donc, mais aussi plus généralement pacifisme, initiation à l'horreur du monde et à la folie des hommes...) ne sont pas exprimées de manière didactique, mais elles restent suffisamment explicites pour ne pas prêter le flanc au contresens, et c'est bien entendu dans cet étonnant (et rarissime) juste milieu que Céline se démarque de la grande majorité des auteurs de son temps.

Soit il est long, ce livre. Mais on parle bien d'un voyage et non d'une excursion. Et long, ce n'est pas gros. Bien au contraire : chez Céline, pas un poil de graisse. Rien que du muscle et du nerf ; ni sucre ajouté ni enluminures inutile. S'il y a jamais eu une littéraire au cordeau... elle se trouve assurément ici, au cœur du « Voyage... » - au terme de la nuit. Et je ne parle pas ici que de style, mais bien d'épure au sens large du terme : Céline a ce don incroyable d'aller droit à l'essentiel, bulldozer lancé sur le chemin d'un unique but - transcender le réel et retourner de fond en comble les tréfonds de l'âme humaine. Son antihéros, Bardamu, que fait-il, que voit-il ? Il se heurte, sans cesse, à l'absurdité de l'existence, à sa vanité autant qu'à sa violence. Céline, dans le fond, n'a jamais été si éloigné des existentialistes qu'on a bien voulu le dire. Les puristes de l'un et de l'autre bondiront sans doute en lisant cela, mais « Voyage au bout de la Nuit » contient en germe beaucoup des thèmes et des interrogations qui se trouveront condensées dans l'autre grand chef d'œuvre de la première moitié du vingtième, paru pile dix ans après... : « L'Etranger ».

Bien sûr tout texte évoquant de près ou de loin le « Voyage au bout de la Nuit » serait nul et non avenu s'il omettait de s'arrêter sur sa langue. Venons-y, en prenant soin d'éviter au passage ce vieux cliché voulant que Céline ait introduit le langage parlé dans la littérature. Ce n'est pas complètement faux et ce n'est pas choquant de le penser... mais c'est loin d'être vrai : le langage parlé existe en littérature depuis le Moyen-Âge. Croire que Céline est dépositaire de cela, c'est oublier que Zola en son temps était le summum du familier - sinon de la crudité pure et simple. Par le fait Céline n'a jamais bâti (car il l'a bâti, travaillé, affiné) sa langue si particulière contre une pseudo-langue académique, il ne l'a d'ailleurs jamais prétendu et toute personne affirmant le contraire révèlera une culture des plus lacunaires. Bien au contraire Céline est un romancier classique dans la plus noble acceptation de l'expression, et sa véritable innovation n'a pas tant été d'utiliser de l'argot que de l'utiliser hors de sa circonscription habituelle - le dialogue. Faire parler le narrateur comme ses personnages, telle a été sa révolution dont on a eu de cesse depuis de constater l'impact. Impact parfois maladroit, car mal compris et mal assimilé : tout l'art de Céline, toute son esthétique tient dans la création permanente de décalages linguistiques, de débordements de langue et basculements d'un registre de langage à l'autre.

Ainsi bien souvent les jeunes auteurs (ou les anciens jeunes auteurs devenus au fil du temps des vieux) croient que se revendiquer de l'héritage de Céline c'est se contenter d'écrire comme on parle, assimilation compréhensible (Céline a libéré huit générations d'écrivains du carcan de la langue) mais incomplète : Bardamu s'exprime certes en argot, mais il ne s'exprime pas n'importe comment. Si ses mots sont souvent crus, simples, directs... ses formulations sont extrêmement écrites, parfois même précieuses. C'est tout ce qui fait sa particularité : il utilise le langage du peuple, mais la grammaire des lettrés. Devenant en cela à lui seul le pendant allégorique de l'intrigue qu'il narre : mélange de crudité et d'élégance, de violence et de raffinement. L'incarnation de la civilisation occidentale, à vrai dire. C'est cette équation difficile à tenir sur le papier mais magistralement réussie au final qui fit de lui infiniment plus qu'un personnage - un mythe. Qui finira bien un jour ou l'autre par connaître ses propres variations, à l'instar d'un Tristan ou d'une Emma Bovary. Alors « Voyage au bout de la Nuit » peut-être. Mais surtout : voyage au bout de la Langue - sinon voyage au bout de la Littérature.

A tel point que l'héritage considérable (et parfois pesant) de ce livre continue de se faire sentir aujourd'hui en permanence, non seulement chez les auteurs français mais partout dans le monde. Une adéquation si parfaite de fond et de forme ne pouvait que créer des émules ; elle ne manqua pas de le faire. Je parlais de la 9ème de Beethoven. En terme d'impact, nous n'en sommes pas loin. Même s'il faudrait sans doute, pour trouver un juste équivalent, chercher plutôt du côté des musiques populaires (car en dépit de son aura sulfureuse et de son statut de classique Céline est avant tout un immense auteur populaire). Céline est un peu à la littérature ce que les Beatles sont à la musique. Tous les écrivains d'aujourd'hui lui doivent quelque chose, que ça leur plaise ou non. Sinon directement à lui du moins à des auteurs qui lui doivent beaucoup. C'est ce qui confère à son roman quelque chose le rendant encore plus classique qu'un classique. « Voyage au bout de la Nuit », comme une poignée d'autres livres dans l'histoire de la littérature (une vingtaine tout au plus) est un surclassique. Ce qui ne le rend nullement intouchable, mais le rend en revanche quasiment indépassable (des surclassiques on en croise pas plus de trois ou quatre par siècle, c'est vous dire...), y compris par son propre auteur. Pensez donc que « Voyage au bout de la Nuit » n'est qu'un premier roman. Dans lequel Céline, même pas encore quadragénaire, a déjà quasiment tout fait et tout dit. On raconte souvent qu'un artiste se vide de toute une vie dans sa première œuvre. C'est d'autant plus vrai dans le cas de celui-ci. Qui écrira d'autres très grands livres (« Mort à crédit » bien sûr, « Guignol's Band » évidemment, le mésestimé « Nord » itou...) mais ne surpassera jamais vraiment ce premier coup de maître (ce qui explique peut-être qu'il ait finalement laissé une œuvre romanesque assez courte).

Et ce qui vaut pour le jeune lecteur que j'ai été de valoir pour le jeune auteur qu'il était en 1932 - de valoir même pour la littérature dans son ensemble : et après, on fait quoi ?