lundi 25 août 2008

"Le tailleur de Panama" - John Le Carré

My tailor is a spy, par Laiezza

Harry Pendell est un anglais bien tranquille, installé au Panama avec sa femme et ses deux enfants. Tailleur connu, et reconnu, il habille tous les notables de la ville, va de vernissages en cocktails, personnage discret, incontournable. A tel point que lorsque l'agent Osnard cherche à recruter une taupe au Panama, c'est à ce pilier de la communauté qu'il pense : à la fois omniprésent et méconnu, Pendell fait partie des meubles, et il présente le profil idéal, puisque son lourd passé (il a appris son métier en prison) le rend sensible à toutes sortes de pressions. Effrayé à l'idée de voir sa réputation s'effrondrer, Harry accepte donc de renseigner les services secrets britanniques, manque de chance : il n'a rien à leur dire !! Voici bien longtemps que le Panama n'est plus une zone à risques, il ne s'y passe plus grand chose, mais comment le faire comprendre à Osnard sans que cela passe pour un "refus de collaborer" ? C'est impossible, et Pendell n'a pas d'autre choix que d'inventer des histoires, telle une Shéhérazade en costume cravate !
John Le Carré ne cache pas que, pour ce livre, il s'est largement inspiré du classique de Graham Greene, "Notre agent à la Havane". Mais en exploitant le même point de départ (un mythomane du renseignement), il a réussi à construire le roman presque inverse. En effet, le livre de Greene est un thriller insoutenable, puisque le lecteur ignore durant toute l'histoire que le héros (dont j'ai oublié le nom) ment. Dans "Le Tailleur de Panama", c'est une évidence dès le premier bobard, et cela crée un décalage comique réjouissant : on se demande de bout en bout comment Harry va se tirer de son mensonge, s'il y parvient, et s'il ne risque pas de provoquer quelque catastrophe diplomatique, sur son passage. Peu de suspens, donc (on devine, assez vite, que tout cela va mal tourner), mais beaucoup d'humour, dans ce roman d'espionnage "pour rire", où l'auteur donne l'impression de se parodier lui-même avec bonheur. Idéal pour le peu de vacances qu'il vous reste.

dimanche 24 août 2008

John Le Carré

Un pur écrivain, par Laiezza

Né en 1931, John Le Carré est considéré comme le "descendant direct" de Graham Greene : un auteur qui a su écrire des romans d'espionnages tellement brillants, qu'ils ont très largement dépassé le cadre de la littérature de genre.
Son parcours de jeunesse est celui de l'étudiant anglais modèle : études dans les collèges chics, postes administratifs, etc. Mais à 22 ans, sa vie va basculer : il est nommé au Foreign Office. D'abord en temps que fonctionnaire, il va être "détecté" comme (je cite) : "ayant le potentiel parfait pour devenir espion".
Il passera les 7 années suivantes dans la peau d'un agent double, en pleine guerre froide, et agira dans de nombreuses crises internationale. A 29 ans, il démissionne : John Le Carré ne se sent pas l'étoffe d'un espion professionnel, et surtout, il ne supporte plus cette vie l'obligeant à mentir à tout le monde, en permanence, à mener non pas une double, mais une triple vie, et à trahir sans cesse des gens qui ont confiance en lui.
Passionné de littérature, il décide alors de se servir de son expérience pour briser la mythologie qui est en train de se battir autour des espions. Son premier roman, "L'Appel du mort", sort en 1961, en même temps que le premier film sur James Bond. Il passera totalement inaperçu. L'année suivante, il publie un polar lugubre, "Chandelles noires", dans lequel le héros, un détective privé nommé George Smiley, est un espion repenti. Le succès critique de ce livre l'encourage à faire revenir George Smiley dans les romans suivants, mais le Smiley non plus détective : le Smiley espion.
Il projette donc son héros plusieurs années en arrière, pour publier son troisième roman, "L'Espion qui venait du froid". Le succès va être incroyable, George Smiley va devenir une véritable icône, et John Le Carré va immédiatement passer du rang devenir une star internationale. Il consacrera presque trente ans de sa vie à ce personnage, héros d'une série devenue incontournable, et poursuivie avec "Le miroir aux espions" (1965), "La Taupe" (1974), "Comme un collégien" (1977), et enfin "Les gens de smileys" (1980), cinquième et dernier volume, où George Smiley met enfin la main sur son éternel homologue russe : Karla.
Au-delà de ce véritable phénomène, John Le Carré a développé une écriture incisive, efficace, extrêmement poétique. Il a aussi été plus d'une fois visionnaire : s'il a refermé les aventures de Smiley en 1980, c'est moins par lassitude que parce qu'il a deviné, longtemps avant les autres, la fin de la guerre froide. Par ailleurs, il a également eu l'intelligence de ne pas publier ces aventures à la chaîne, laissant s'écouler beaucoup d'années entre chaque volet, et écrivant plusieurs livres remarquables entre temps, notamment : "Un amant naïf et sentimental" (1971).
En 1986, il publie "Un pur espion", considéré comme son chef d'oeuvre. Un livre des plus autobiographiques, où il développe les rapports douloureux et complexes qu'il a pu entretenir avec son ancien métier. Ce livre, assez peu axé sur l'aspect "espionnage", lui vaudra son statut de grand écrivain, et lui permettra d'écrire par la suite en toute liberté. C'est pour lui une œuvre libératrice, qui lui permettra de ne revenir au roman d'espionnage qu'occasionnellement, avec "La Maison Russie" (1989) de manière très réaliste, ou avec "Le Tailleur de Panama" (1996) de manière parodique.
John Le Carré est également l'auteur d'un essai polémique, "Une paix insoutenable" (1992) qui annonce, déjà à l'époque, que les prochains grands conflits mondiaux viendront du mépris avec lequel les occidentaux traitent les pays du tiers-monde. Il vient de publier un nouveau roman , "The Mission Song".
Régulièrement adapté au cinéma, John Le Carré avoue cependant que la seule adaptation qu'il ait jamais totalement appréciée est "Karla", une série télé des années 70, dans lequel le rôle de George Smiley était tenu par l'immense Alec Guiness.

samedi 23 août 2008

"Les années" - Annie Ernaux

Temps Zéro, par Thom

C'est une lapalissade que de dire qu'Annie Ernaux compte parmi les plus grands écrivains vivants, tous genres et nationalités confondues. Chacun de ses livres est un événement doublé d'un succès et critique et public (celui-ci comme les précédents) et si force est de reconnaître que depuis le début des années 2000 son œuvre s'est faite un peu moins passionnante, elle demeure suffisamment riche et sinueuse pour tolérer quelques textes mineurs tout en continuant de captiver des générations entières de lecteurs, critiques, universitaires... car en vingt-cinq ans Ernaux a su emmener l'écriture de soi jusqu'en des sphères qu'elle demeure aujourd'hui encore la seule susceptible d'atteindre, transcendant le concept d'autobiographie pour chaque fois parler à travers elle des autres, du monde, de la vie.

En ce sens « Les années » peuvent et doivent être vues comme une forme d'accomplissement du travail entamé en 1984 avec le chef d'œuvre « La Place ». A partir de quelques photos jaunies, voici que l'auteure de « La Honte » s'approprie soixante années d'histoire contemporaine qu'elle écume à travers des petits bouts de lorgnettes à la vista insoupçonnée, nostalgique autant que cruelle, émouvante parfois et passionnante de la première à la dernière page. La matrice du texte est la même qu'à l'accoutumée : Annie Ernaux elle-même, dont on retrouve dès les premières lignes la fameuse écriture blanche, toute de sèche sensualité et de distance élégante. L'auteure se raconte, donc, mais pas n'importe comment et pas à n'importe quel prix : suivant un fil conducteur invisible (le fil de l'histoire ?) elle exhibe le particulier pour mieux révéler le général, ravive chez chaque lecteur les souvenirs de la ou des époques qu'il a connue(s), dévalise sans complexe l'imaginaire collectif pour bâtir une immense fresque historique en mode mineur. Annie Ernaux, qui autrefois nous raconta, parfois avec génie et de temps en temps en demi-teinte, son avortement ou son cancer, ne parle pas ici d'Annie Ernaux : elle parle de la mémoire d'Annie, de la mémoire collective et de son potentiel enfoui qu'elle exploite avec une virtuosité rare - loin de ces romans rances gorgés de C'était tellement mieux avant.

Alors va pour cette forme batarde entre flashbacks et flashfowards : Ernaux, dès lors, peut tout se permettre. Interludes contemplatifs, éclairs évadés d'un journal intime fantasmé, accélaration brutale à l'aube d'une époque - la nôtre - devenue définitivement celle du zapping à outrance... chaque saillie fait mouche, c'est comme si pas une phrase, pas un mot n'était de trop - à l'inverse aucun n'est porté manquant. Avec une infinie tendresse l'auteure contemple l'absurdité de notre histoire récente, de la Libération à nos jours, arrache ici un rire et là une larme, se fait plus rugueuse en soixante-huit pour mieux savourer les années quatre-vingt - dernière décennie insouciante avant l'émergence de la sinistrose contemporaine. Dire qu'on la suit avec ravissement serait mentir : on ne peut tout simplement plus la lâcher. Car l'œuvre - somme d'Annie Ernaux n'est pas uniquement la somme de son œuvre, mais une somme sur notre histoire, notre pays et notre identité. Annie Ernaux n'est qu'un détail, un élément, un vecteur : à travers sa mémoire, c'est nous qu'elle raconte.

vendredi 22 août 2008

"Le diable et Daniel Silverman" - Theodore Roszak

C'est pas à la queue qu'on le reconnaît, par Ingannmic

Romancier ayant autrefois connu un certain succès, Daniel Silverman vit à San Francisco avec son compagnon Marty. Tous deux pratiquant une activité professionnelle irrégulière, le couple a parfois du mal à boucler les fins de mois. C’est pourquoi, lorsque le Collège Evangélique de North Folk propose à Daniel de le rémunérer 12 000 dollars pour y tenir, en tant qu’ « humaniste juif », une conférence, celui-ci l’accepte.
Seulement, à son arrivée dans cette bourgade perdue du Minnesota, il doit composer avec des conditions météo désastreuses qui l’obligent à prolonger son séjour, et faire face à l’agressivité haineuse et fanatiques de certains de ses hôtes pour lesquels il représente l’incarnation du mal…

J’ai trouvé en ce roman un très bon « thriller ». En effet, il n’est question ici ni de diables à queue fourchue, ni de manifestations sataniques surnaturelles, et pourtant le lecteur a bien l’impression d’être plongé dans l’horreur et l’incroyable…Il suffit pour cela qu’un groupe d’extrémistes religieux soit mis en présence d’un être qui incarne pour eux le summum du sacrilège et du maléfique : un homosexuel qui de surcroît exprime sur l’avortement un point de vue trop libéral…La force de leur dégoût et de leur mépris inspire à Daniel une terreur très communicative, renforcée par la présence des intempéries qui l’isolent du monde extérieur. N’est-ce d’ailleurs pas cela la véritable horreur : savoir que les hommes sont capables d’une telle haine et d’un tel désir d’anéantissement de l’autre, simplement parce qu’il est différent et que cette différence les effraie ? En plus d’être un bon « thriller », « Le diable et Daniel Silverman » est le prétexte à la confrontation des points de vue de 2 mondes opposés : l’un, moderne, qui accepte la différence et le droit de chacun à disposer de sa liberté ; l’autre, rigide, régi par la crainte de la tentation du démon, et du châtiment de Dieu. Ces débats mettent en lumière le danger des déviances religieuses liées au fanatisme et à l’obscurantisme, mais amènent aussi Daniel à s’interroger sur ses propres convictions. Lui qui prône la tolérance en constate également les limites (jusqu’à quel point peut-on tolérer l’intolérance ?...) et est mis face aux influences religieuses qu’il a lui-même subi plus ou moins consciemment durant son enfance.

Dommage que la fin n’ait pas été selon moi à la hauteur du reste de l’ouvrage : je l’ai trouvée expéditive et un peu trop « happy end », en inadéquation avec l’atmosphère dégagée tout au long du récit.

jeudi 21 août 2008

"Rimbaud le fils" - Pierre Michon

Critique ovni d'un livre ovni sur un poète ovni, par Ananke

Voilà trois semaines que je tourne autour de cette chronique. Je tournais déjà autour avant de lire le livre dont je voudrais vous parler. Ce n’est pas une figure de style. J’avais déjà lu « Rimbaud le fils », il m’est retombé dessus à l’occasion du rangement de ma bibliothèque ; je l’ai alors mis de côté avec l’idée de le relire puis de rédiger à votre intention une petite chronique. Je n’y arrive pas du tout. Ça résiste comme jamais et je sais très bien pourquoi. Ça résiste dès l’entrée, au moment de présenter de quel genre de livre il s’agit. Le plus simple serait peut-être de dire : « Pierre Michon parle de Rimbaud ». Voilà. C’est parfaitement plat mais tout à fait exact. On est à peine au-dessus du « C’est un livre peu épais constitué de mots imprimés sur du papier les uns à la suite des autres. », qui est vrai aussi. On est donc plutôt dans la biographie, mais aussi dans l’essai, à ceci près qu’on chercherait en vain dans le livre une chronique minutieuse de la vie de Rimbaud, pas plus qu’on y trouvera l’argumentation d’une thèse. Curieusement, la porte d’entrée choisie par l’auteur n’est pas celle des textes de cet autre auteur mais le recueil des photos associées à Rimbaud. On ne les verra pas non plus. C’est donc bien en position d’observateur que se situe Pierre Michon, comme le dit adroitement J. Michel Maulpoix, parlant de ce même livre sur son blog. C’est le terme le plus proche de celui que je ne trouverai pas. Observateur dit bien le face à face qu’entretient l’auteur avec la galerie de portrait, parents, proches et celui de ce diable de gamin, mais observateur laisse entendre je ne sais quoi d’objectif, de distancié, quand la position qu’adopte Pierre Michon est exactement à l’opposée. C’est peu dire qu’il est engagé dans ce qu’il observe. Par ailleurs, mais on devrait commencer à le comprendre, son discours n’est en rien guidé par une méthodologie scientifique et universitaire. Il use de ses armes d’auteur, de sa sensibilité, de sa langue, de son écriture et de son imagination, qui serait à comprendre là non pas comme la faculté d’inventer, mais celle de voir ce qui n’est que suggéré, de lire ce qui est écrit sur les traits des visages. De Pierre Michon, vous ne savez probablement rien, perso je n’ai lu que ce « Rimbaud le fils ». Il porte un nom dont la banalité parait presque étudiée et sa photo montre le visage de Monsieur Toutlemonde. C’est peu dire qu’il est tout entier dans son écriture. Parce qu’alors là : accrochez vos ceintures ! Le volume du livre peut faire illusion, mais nous sommes décidément dans le paradoxe, alors allons y gaiement ; il ne comporte que 109 pages numérotées dans mon édition poche chez Folio. Ça m’étonnerait pourtant que vous puissiez le lire en une fois. C’est trop fort. Perso, ça ne m’était arrivé qu’avec « La nuit du renard » de Mary Higgins Clark. Le suspens m’avait mis dans une telle tension qu’elle s’était traduite par un besoin irrépressible d’aller courir un peu (et de piller le frigo au passage) avant d’y revenir. Là, surtout au début (au fil du texte on s’accoutume un peu), j’ai été obligé de m’arracher avant que quelque chose pète. Parce que le mot juste, celui qui rend le mieux compte du ton employé par l’auteur pour dire Rimbaud, ce mot n’est pas difficile à trouver. Celui là au moins, je l’ai. C’est la rage. Ce n’est pas la plume qu’il prend, le Pierre Michon, c’est le coup de boule, la nitro. Pas pour détruire, juste pour essayer de sauver sa vie. La tentative est absolument sans espoir, et l’auteur le sait : Rimbaud en a bouffé d’autres (à commencer par lui). Mais la tentative et le combat sont beaux, d’autant que la langue, l’écriture et la vision de l’auteur sont impressionnantes ; d’une force peu commune. Vous lirez donc comme moi « Rimbaud le fils » de Pierre Michon, et vous en sortirez peut-être comme moi désespérés, mais au moins, vous aurez été prévenus.

mercredi 20 août 2008

"La stratégie Ender" - Orson Scott Card

Maman, j'ai encore sauvé le monde, par Zaph

On nous trompe ! Il y a un grand complot inter-galactique pour nous faire aimer Orson Scott Card. "Ils" ont pris le contrôle du net et on n'y trouve plus que des critiques élogieuses sur "Ender's game". C'est même apparemment le bouquin préféré d'une foule de gens. "Ils" ont même réussi à lui faire attribuer les prix Nebula et Hugo, des références en matière de SF.

Je me réjouissais donc de lire ce qui est aux dires de beaucoup un chef d'oeuvre de la SF, si pas de la littérature.
C'est dire ma déception devant ce truc stupide et mal écrit.

L'idée qu'un gosse a été "choisi" pour être le sauveur du monde, c'est une idée de fiction un peu éculée depuis quelques milliers d'années. Mais bon , pourquoi pas, admettons qu'elle est dans le domaine public.
L'idée que le héros va sauver le monde en éventrant quelques envahisseurs au sabre laser dans un joli combat en apesanteur, c'est une idée éculée depuis vingt-cinq ans, ce qui est plus grave.
L'idée d'utiliser la malléabilité des enfants pour en faire facilement de bons petits soldats, ça c'est une idée qui est encore à la mode dans un certain nombre de pays et qui risque de le rester encore pour un bout de temps.
Bon, peut-être que l'auteur voit ça comme une dénonciation du phénomène, mais sincèrement, je ne suis pas sûr que tous les lecteurs le prennent de cette manière.

Enfin, bon, passons sur ces "trouvailles" douteuses.
Maintenant, il y a la manière : tout le bouquin ressemble au portrait répétitif d'un gamin en train de jouer à des jeux vidéo. J'ai eu l'impression de passer ma soirée dans un Luna Park, et j'en suis ressorti avec le même mal au crâne.
Un gosse de 6 ans surdoué, c'est comme un gosse de 12 ans. Mais même un gosse de 12 ans a une capacité d'analyse et de recul limitée. Ce que certains lecteurs qualifient de réflexion philosophique ou d'analyse politique me semble plutôt un amalgame d'idées simplistes.
Les personnages secondaires sont d'une pâleur effarante, quasiment inexistants.
Le style est ... euh, bon, c'est de l'anglais correct, c'est déjà ça.

A noter que dans l'édition française, il semble que "buggers" ait été traduit par "doryphores". Mais bon sang, personne n'a vu que les envahisseurs sont déjà parmi nous ? Ils sont dans nos patates ! Ne mangez plus de patates !

Monsieur Card, je vais vous dire ce que je pense : dans une bonne histoire de SF, les évènements peuvent être totalement invraisemblables, ce n'est pas un problème. Vous pouvez remplacer les téléphones mobiles par des bananes vénusiennes, cela fera sourire l'amateur de SF qui est tout à fait prêt à accepter ce genre de chose. Mais les humains doivent rester humains. Si vous leur donnez le psychisme d'un personnage de jeu vidéo à la Pacman, comment pouvez-vous espérer susciter le moindre écho chez vos lecteurs (en tout cas chez moi) ?

Bon, je m'inquiète un peu. Je pensais apprécier la SF, et voila que je démolis un supposé chef-d'oeuvre. C'est que quelque chose a du m'échapper.
Pourtant, il y a des oeuvres de SF qui sont imaginatives, poétiques, et qui proposent un regard critique sur la société humaine...
Allez, j'exagère, c'était plaisant, mais j'avais envie d'être méchant.

mardi 19 août 2008

"Flash ou le grand voyage" - Charles Duchaussois

Quand la réalité dépasse la fixette, par Guic’ the old

Charles, jeune homme habitué à vivre un peu dans l’illégalité (trafics, cambriolages…) décide un jour d’aller tenter sa chance à l’étranger. En Orient, au Liban d’abord. De la récolte du Haschich au Liban à la médecine de campagne sur les pentes de l’Himalaya, de ses tentatives de trafic de drogue et d’armes, au Liban, à Istanbul, d’arnaques mineures et shoots majeurs, Charles s’enfonce chaque jour un peu plus dans la drogue, tout en se rapprochant de la Mecque des hippies et des drogués où il finit par s’installer : Katmandou.

C’est là que commence ce que la tradition veut qu’on qualifie de descente aux enfers. Sauvé et rapatrié de justesse, ce livre est la confession qu’il a écrit, un ou deux ans après la fin de ses mésaventures, confession d’un homme qui est allé au plus loin dans la drogue et a réussi, de justesse, à s’en sortir.

Ce livre est tout simplement ce qu’on pourrait qualifier de livre culte. Il ne va pas forcément parler à tout le monde, mais ceux à qui il va parler vont le chérir et en garder un souvenir impérissable. Pas besoin d’apposer sur ce livre les bandeaux rouges habituellement réservés à tous les témoignages qu’on peut voir publiés, arborant les mots « émouvant, marquant, franc, violent, brut (ad Lib) » en majuscules blanches, pour une raison très simple : il est tout ça.

Ce livre présente, sans concession, la face cachée du rêve des Hippies, et de leur paradis, Katmandou. Car Charles n’est pas un Hippie. Bidouilleur à la petite semaine, puis junkie forcené, il ne croit pas en l’union avec la nature, il est là pour affaires…. Avant de chuter.

Ce qui fait toute la beauté de ce livre, c’est le doute : on a quand même affaire à la confession d’un junkie, qui, il l’avoue lui-même, a de sévères problèmes pour se rappeler certains passages de son histoire (en particulier au cours des crises de manque ou de folie, on s’en doutera…), avec, à côté, certaines anecdotes, certaines combines, certains hasards si rocambolesques qu’on se dit que non, c’est pas possible que ça se soit passé ainsi…

Mais au final on s’en fout : si tout est vrai, si tout s’est passé comme décrit…. Cette histoire est extraordinaire. Si mensonge il y a…. L’histoire n’en est pas moins impressionnante, passionnante, et franchement bien écrite pour ce qui n’est au final « qu’un » témoignage (remarquez que ça a été publié en 1971, et on peut deviner que ça ne l’aurait pas été si le livre était mauvais ou mal écrit en fait).

Un bémol, juste un petit, pour finir : attention, ce livre n’est pas à mettre entre toutes les mains. Entre les descriptions très (trop) bien faites des opérations chirurgicales « maison » menées sur les contreforts de l’Himalaya, un chapitre entier dédié à la description de toutes les drogues possibles (origine, mode de prise, effets, et surtout « comment choisir de la qualité », a ne pas mettre entre toutes les mains donc…), et, bien sur, le fait que le personnage principal soit un truand à la petite semaine… Il est possible que ce livre ne plaise pas à tous. En particulier à ceux qui tournent de l’œil à la simple vue d’une aiguille, évidement.

Il reste cependant un témoignage franc, honnête, à vous dégoûter de vos rêves d’être né 30 ans plus tôt pour pouvoir être hippie, et, finalement… Marquant. Et marquer les esprits, n’est ce pas là ce qu’on demande avant tout à un bouquin ?

lundi 18 août 2008

"Un long dimanche de fiançailles" - Sébastien Japrisot

Par RêveJeanne, qui n'aime pas la guerre

Des livres sur la guerre, ce n'est pas ma lecture préférée. Des livres lents non plus. "Un long dimanche de fiançailles" avait l'air d'être les deux.

Aussi j'avais de la peine à accrocher à cette histoire. Si je n'ai pas abandonné après 75 pages c'est parce que Japrisot est notre aristochat et que la bibliothèque n'avais plus ses autres livres. J'en suis bien heureuse ! Parce que à partir de là, le livre a commencé à me plaire et à me toucher.

Mathilde a perdu son amour Marech dans la Guerre de 1914-1918. Elle apprend par un général que Marech faisait partie d'un group de cinq soldats condamnées à mort pour mutilation volontaire. Ils ont été jetés par-dessus le rebord des tranchées dans le Bingo Crépuscule, le no-man's land qui se trouve devant les tranchées allemandes. Aucune chance de survivre. Mathilde veut savoir si cette évènement atroce a vraiment eu lieu et ce qui s'est passé exactement. Elle ne veut pas croire qu'elle ne reverra plus Marech. Elle reçoit des indications que peut-être un ou deux des condamnées se seraient sauvés. Elle place des annonces dans les journaux pour recevoir des renseignements. Elle écrit des lettres, elle parle avec des personnes qui sont liées à cette journée horrible dans les tranchées. Petit à petit le puzzle se complète. Toutes les petites parties d'information qu'elle reçoit forment une image très noire du sort des soldats.

A travers les recherches de Mathilde le lecteur est confronté au le malheur qui touche les gens pendant et après la guerre. C'est une confrontation bouleversante. Un très beau livre!

dimanche 17 août 2008

"La fenêtre panoramique" - Richard Yates

Je m'attendais à autre chose, par Lhisbei

Présentation de l'éditeur

April et Frank Wheeler forment un jeune ménage américain comme il y en a tant : ils s'efforcent de voir la vie à travers la fenêtre panoramique du pavillon qu'ils ont fait construire dans la banlieue new-yorkaise. Frank prend chaque jour le train pour aller travailler à New York dans le service de publicité d'une grande entreprise de machines électroniques mais, comme April, il se persuade qu'il est différent de tous ces petits-bourgeois au milieu desquels ils sont obligés de vivre, certains qu'un jour, leur vie changera... Pourtant les années passent sans leur apporter les satisfactions d'orgueil qu'ils espéraient. S'aiment-ils vraiment ? Jouent-ils à s'aimer ? Se haïssent-ils sans se l'avouer ?... Quand leur échec social devient évident, le drame éclate.

J’ai acheté ce livre suite à la critique du magazine Lire qui disait :

En 1961, une bombe explosa dans le milieu littéraire américain. Elle fit voler en éclats les tabous dans une Amérique que la tornade Kennedy tirerait de sa torpeur. Avec "Revolutionary Road" (bizarrement traduit par "La fenêtre panoramique" - mais la traduction de Robert Latour gomme beaucoup de la subtilité de ce livre), un certain Richard Yates fit une entrée remarquée en littérature. Kurt Vonnegut et Raymond Carver le hissèrent au rang d'écrivain-culte. James Salter le salua comme «l'un des plus novateurs romanciers d'Amérique».

Je m’attendais donc à autre chose. Bien sur le propos est intéressant. La vie parfaite d’April et Franck est plus une source de frustration que de bonheur. L’ennui et la dépression guettent April. Franck n’en peut plus de sa petite vie étriquée d’employé modèle. Mais ce n’est pas la bombe que j’attendais. Et pour cause. Ce roman est paru en 1961. A l’époque c’était probablement l’équivalent pour les Etats Unis d’une bombe nucléaire, un miroir renvoyant le reflet d’un pays malade de son idéal de perfection, gangrené par ses illusions et se leurrant en permanence. C’était en 1961. 46 ans plus tard ce n’est plus qu’un pétard mouillé. Car Yates avec ce roman a ouvert la voie à d’autres romanciers qui sont allés plus loin encore dans la subversion. Et par ricochet La fenêtre panoramique paraît bien fade au lecteur d’aujourd’hui. C’est injuste. Le livre de Yates pour être apprécié à sa juste valeur doit être replacé dans son contexte historique (fin des années 50, début des années 60). Les personnages, à la psychologie bien développée par l’auteur, sont fouillés. L’intensité des émotions et des sentiments est bien rendue par un style direct et concis qui sait s’effacer au profit de l’histoire. Le ton, parfois désabusé, parfois cynique ou ironique, est toujours juste. L’ambiance est oppressante à souhait, le drame latent et lorsqu’il éclate c’est pour mieux achever le lecteur.

La fenêtre panoramique sera adaptée, sous son titre original Revolutionary Road, au cinéma par Sam Mendès, réalisateur de American beauty. Les rôles d’April et Franck Wheeler seront tenus par Kate Winslet et Leonardo DiCaprio.

samedi 16 août 2008

"Coronado" - Dennis Lehane

Retour aux sources, par Thom

Passer du roman à la nouvelle est toujours un exercice délicat, quand bien même on s'appelle Dennis Lehane et a fortiori lorsqu'on est l'un des plus grands romanciers contemporains, qu'on excelle dans ce domaine et qu'on se paierait bien une petite récréation en attendant de s'attaquer à un nouveau pavé.

La fleur aux dents et avec toute l'énergie qui le caractérise, l'auteur de « Mystic River » s'y colle courageusement et le résultat, pour prévisible qu'il soit (plusieurs de ces short-shories ont été préalablement publiées ça et là - certaines sont même dégottables sur le Net... en V.O.), s'avère des plus honorables. Soit donc cinq nouvelles plutôt consistantes dans lesquelles Lehane, de toute évidence, se fait plaisir : la forme courte semble pour lui l'occasion de prolonger l'expérience du mésestimé « Sacred » et de revenir aux fondamentaux du roman noir ; du tragique toujours, mais de l'humour (noir) aussi. Situations étranges, héros ordinaires, écriture extrêmement nerveuse et dialogues décapants... à vrai dire les meilleurs textes de « Coronado » (« ICU » et « Gone down to corpus ») sont autant de petit concentrés de l'art lehanien, mais un art qu'on aurait quelque peu déshabillé de son univers : en livrant une poignée d'œuvres moins étouffantes et en quittant l'indispensable banlieue de Boston, Lehane paraît avoir (involontairement ?) renoncé à une part non négligeable de tout ce qui fait habituellement sa marque de fabrique - donnant l'impression de tout faire pour se rapprocher d'un auteur hardboiled traditionnel (ce qu'il n'a assurément jamais été). Une sensation étrange qui est pourtant patente dans « Running out dogs », texte inaugural aux accents sudistes si impeccables qu'on jurerait être en face d'un inédit de Jim Thompson ! Mais cette volonté affichée de revenir aux sources est-elle si étonnante lorsqu'on sait que « Shutter Island » (dernier roman de Lehane en date) s'est parfois fait allumer par certains puristes du noir ? A lire le cinglant « Mushrooms », l'auteur fait bizarrement penser à ces groupes qui, devenus des superstars en signant sur des majors, publient aussitôt après des compilations de leurs travaux d'avant la gloire (ou de vieilles reprises qu'ils adorent) histoire de conserver le label Croisé dans l'underground. C'est sans aucun doute le but caché de ce recueil au demeurant très réussi, au terme duquel Dennis Lehane aura (re)gagné en crédibilité ce qu'il aura (un peu) perdu en singularité.

Qu'importe, du reste, car chassez le mega-seller et il revient au galop : le texte éponyme, pièce de théâtre qui semble s'être trompé de bouquin, gâche le grand final en cela qu'il est un décalcomanie maladroit de la nouvelle juste avant (l'exceptionnelle « Until Gwen »). Inutile de dire qu'au vu de la qualité de cette dernière on oubliera volontiers ce remplissage inutile pour ne garder de « Coronado » que l'essentiel : quatre textes remarquables sur six... c'est déjà plus que dans nombre de recueils contemporains.