dimanche 31 mai 2009

"Poisson d'or" - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Une histoire simple, par Ingannmic.


Enlevée à sa tribu sud-marocaine alors qu’elle n’a que 6 ans, Laïla est vendue à Lalla Asma, une vieille femme qu’elle va servir, mais qui la traite avec respect et affection. A la mort de sa protectrice, et alors adolescente, la jeune fille, qui n’est quasiment jamais sortie de la maison de Lalla Asma, va découvrir le monde de la rue. Elle va rapidement devoir affronter la convoitise des hommes, et apprendre à échapper aux multiples formes d’aliénation qui menacent sa liberté.
L’histoire de Laïla comporte beaucoup de points communs avec celle de Lalla, l’héroïne de « Désert » : la séparation, très tôt, d’avec le père et la mère, le fait d’être recueillies par une femme qui les protège, la fuite motivée par un mariage arrangé, l’immigration en France… Et par conséquent ce sont les mêmes thèmes qui sont abordés : la quête de la liberté, la vulnérabilité des femmes dans une société où le pouvoir est détenu par les hommes, le mépris et la précarité dans lesquels vit le peuple « souterrain » des clandestins et des exclus, l’attachement instinctif à la terre d’origine, et a contrario le détachement de ces miséreux vis-à-vis des biens matériels.
Il m’a semblé que ces points communs étaient trop nombreux pour qu’il ne s’agisse que d’une coïncidence. JMG Le Clézio donne l’impression d’avoir fait une variation sur le même thème, « Poisson d’or » pouvant passer pour une version vulgarisée de « Désert »… quoique « vulgarisée » ait une connotation quelque peu péjorative qui ne me satisfait pas. Disons que dans « Poisson d’or », le récit est essentiellement composé de la relation des événements que vit Laïla. L’héroïne y est aussi la narratrice, ce qui exclut les longues et répétitives descriptions qui foisonnent dans « Désert ».
L’auteur a qualifié ce roman de « conte », comme pour s’autoriser à verser quelquefois dans la caricature ou l’invraisemblance, mais cela fait partie à mon sens du charme de cet ouvrage. Toutefois, en ce qui me concerne, je préfère la densité et la richesse d’un « Désert ». Certes, « Poisson d’or » se lit beaucoup plus facilement, mais il m’y a manqué la verve de Le Clézio, et le souffle de ses longues évocations de la nature.

samedi 30 mai 2009

"Onitsha" - JMG Le Clézio

Une histoire de rencontres, par Ingannmic.

1948. Maria Luisa (surnommée Maou) et Fintan, son fils âgé de 12 ans, quittent le sud de la France pour l’Afrique où les attend Geoffroy, leur mari et père. Fintan ne connaît pas Geoffroy, parti juste après sa naissance occuper un poste dans un comptoir colonial de l’empire britannique, Onitsha.

« Onitsha », c’est l’histoire de rencontres plus ou moins réussies, certaines enrichissantes, et d’autres complètement ratées.
C’est celle, douloureuse et imposée, des africains avec leurs colonisateurs, ces soi-disant « civilisés » qui opposent leurs lubies de citadins et leur pratiques commerciales à la relation respectueuse qu’entretiennent les autochtones avec la nature et les animaux, à la vie simple qu’ils mènent.
C’est celle des protagonistes avec leurs rêves.
Pour Maou, d’abord, qui, à la place de l’Afrique romanesque qu’elle avait imaginée, des randonnées à cheval dans la brousse, des forêts chatoyantes, rencontre la longueur des journées monotones, la chaleur étouffante, les cultures d’ignames et de palmiers qui ont depuis longtemps remplacé la forêt.
Pour Geoffroy, ensuite, fasciné par les mythes de l’Afrique et surtout celui de la descendante des pharaons, la reine noire de Meroë, dont il recherche la trace, et qui doit composer avec l’attitude odieuse de ses compatriotes.
Mais si l’Afrique ne répond pas systématiquement à tous les fantasmes, elle est néanmoins pour ceux qui ne manquent pas de générosité, la source d’autres trésors. Maou y apprend la patience, et à aimer "ces africains si doux, aux gestes purs et élégants".
Fintan, lui, avec sa spontanéité d’enfant, adopte les habitudes et les jeux de Bony, son ami noir, et conservera en lui toute sa vie les images, les odeurs et les souvenirs de cette terre au charme si envoutant.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer que l’auteur s’est inspiré de sa propre expérience pour nous livrer ce récit si puissamment évocateur, dans lequel, une fois de plus, il nous emmène en voyage dans ce sud qui le fascine, et nous rappelle que jamais la colonisation n’a eu d’effets salvateurs ou bénéfiques sur les peuples qu’elle a soumis, qui n’avaient pas besoin de nous...
Lire aussi l'avis de Zaph.

vendredi 29 mai 2009

"La ville et les chiens" - Mario Vargas Llosa

Chaos organisé, par Mbu.

Lima, Pérou. Collège militaire de Leoncio Prado. Le Cercle, organisation clandestine au sein d’une des sections d’élève, qui se charge de voler, revendre et de divers petits trafics, envoie l’un de ses trois membres, Cava, voler les sujets de l’examen de chimie. Mais Cava brise un carreau et le vol sera découvert. Toute la section est consignée tant que l’on n'a pas découvert le coupable. Jusqu’au moment où, quelqu’un le dénonce… et que l’on se venge du délateur.

"La Ville et les Chiens" nous fait pénétrer intimement dans le monde de ces jeunes garçons, issus de milieux différents qui tous compensent la férocité de l’autorité militaire par l’indiscipline qui règne dans les dortoirs, où l’on fume, où la sexualité mal contenue déborde, où l’on torture aussi. Et face à l’ordre militaire, la chaos personnel des élèves est illustré par un texte tout aussi chaotique où les règles de base de la ponctuation et de la syntaxe explosent pour laisser dans la tête du lecteur le brouhaha excité de ces garçons déchaînés. On ressort de ce genre de chapitre, avec la même fatigue que si l’on s’était trouvé dans la chambre. Et, c’est là la force de l’écriture de Mario Vargas Llosa, le monde de ces garçons cherchant leur sexualité là où elle peut le moins s’exprimer se matérialise complètement. Des scènes de bizutage, viols, zoophilie et torture, on en sent l’odeur et la matière. Et on n'en ressort pas indemne. Tout comme certains élèves.

Cette force s’étend aux descriptions de l’atmosphère : un jeune cadet dans la bruine qui s’efface avec sa vareuse, les képis blancs qui brillent et qui fascinent dans la rue…

Mais "La Ville et les Chiens" est aussi un roman schizophrène. C’est un roman à quatre voix, les voix de quatre élèves. Ces quatre voix ne se distinguent pas, au départ et il est très difficile de savoir qui parle. Arrivé au milieu du roman, on en distingue peut-être deux, mais pas toutes encore. Elles émergent et prennent peu à peu la personnalité des élèves, la première étant la plus évidente, la dernière n’émergeant vraiment que vers la fin. Car ces quatre élèves racontent l’ « avant ». Le parcours qu’ils ont fait, jusqu’à leur entrée au collège militaire. Et les élèves d’ « avant » ne sont pas les élèves du collège. Il y a un fossé temporel, mais aussi un fossé spatial. Dedans, ils ne sont pas les mêmes que dehors non plus, et il n’est pas facile de les reconnaître tout de suite. Les retours dans le passé ne se distinguent d’ailleurs pas toujours des sorties hors du collège, et laissent là aussi un sentiment de confusion.

Mais si on a l’impression de nager en plein chaos, ce n’est pas du tout le cas. Ce roman est peut-être le premier de l’auteur, mais il ne souffre pas, de mon point de vue, des faiblesses de la jeunesse. De ce sombre chaos moite et odorant, ressort une structure logique qui mène trois de nos quatre élèves jusqu’à Teresa, point central autour duquel tourne les jeunes hommes et le drame.

La Ville et les Chiens est aussi un roman sur les valeurs. Des valeurs viriles dans un monde macho contrôlé par des jeunes plus solides, plus matériels que toute cette bande de militaires qui s’accrochent à leur discipline comme à une bouée pour mieux fermer les yeux devant la réalité et la violence de leurs cadets.

D’après l’auteur de la préface, le collège Leoncio Prado aurait brûler avec ses élèves quelques exemplaires de ce scandaleux roman. Et moi, je vais continuer avec Vargas Llosa.

jeudi 28 mai 2009

"Les Clans de la Lune Alphane" - Philip K. Dick

SF & Mat, par Thom

Ami lecteur complètement réfractaire à la science-fiction, aux histoires de galaxies lointaines et aux peuples extra-terrestres aux noms supra crétins, c’est à toi que je m’adresse aujourd’hui.

Figure-toi qu’il existe un livre, un seul, se jouant de tous ces clichés avec une habileté diabolique. Un livre osant tourner en dérision les effets positifs de la colonisation avant même qu’on songe à les inventer. Un livre osant la démesure, l’obsession morbide et la violence baroque projetée à l’autre bout de l’univers sans sombrer dans le ridicule. Un livre qui fera passer n’importe quel space-opera pour un concentré de kitsch à usage exclusif de quelques étudiants attardés.

Ca ne t’étonnera sans doute pas qu’il s’agisse d’un livre de Philip K. Dick, et qui plus est d'un de ses meilleurs. Ca s’appelle « Clans Of The Alphane Moon » et ça raconte plein d’histoires en même temps, notamment celles des clans de frapadingues se partageant la lune du titre une fois le colonisateur terrien repoussé. Des clans pour le moins bizarres, puisque les terriens avaient fait de l’endroit un immense hôpital psychiatrique planétaire. A présent les mercenaires y règnent en maîtres, et comme même les fous sont capables d’un semblant d’organisation ils se sont agencés en tribus en fonction de leurs pathologies. Je serais bien incapable de traduire fidèlement leurs noms respectifs, mais en gros on a d’un côté les schizos, de l’autres les paranos, ceux qui souffrent de tocs (qui ne figureraient sans doute plus au générique si le livre était publié de nos jours)…etc. Sans parler de ceux qui ont carrément plusieurs pathologies en même temps (mes préférés comme tu t’en doutes).

Chacun vit sa petite vie tranquillement, quelques petites guerres par-ci par-là mais dans le fond ils sont tous bien heureux ensemble. Jusqu’à ce que ces foutus terriens décident de revenir mettre un peu d’ordre dans tout ça, ce qui va évidemment foutre un sacré boxon dans le bordel initial régissant la planète. Il faut dire que ces terriens sont à peine moins organisés que les alphans – ce qui laisse pour le moins songeur.

Ce roman, donc, il faut que tu le lises pour te réconcilier avec la SF. Je te promets que ça marchera, au pire tu souriras au moins une dizaine de fois car Philip K. Dick n’y va franchement pas avec le dos de la cuillère quand il s’agit d’appliquer ses propres obsessions (badtrips, paranoïa, déshumanisation de l’organisation sociale…) à un genre préalablement codifié. Tu vas voir : c’est un bouquin qui dépote, je viens de le lire pour la seconde fois et j'ai autant flanché que la première. Il faut dire que c’est particulièrement haletant en plus d’être superbement écrit. Si tu veux je te le prête : j’en ai deux exemplaires dont un en français que je me garde sous le coude.

Cela dit je comprendrais que tu préfères avoir ton propre exemplaire. Il le vaut bien.

mercredi 27 mai 2009

"Je suis une légende" - Richard Matheson

On vend pire, comme bouquin, par Zippo

Comme Ingannmic et Zaph ont lu ce livre au même moment, nous avons eu l'idée de demander à Zippo de recueillir leurs avis au cours d'un petit entretien informel.

Zippo: Comment t’es venue l’idée de lire ce livre ?

Ing: En farfouillant chez Thom, dans les archives du Golb, et puis je lis rarement des romans de SF, c’était aussi l’occasion de changer un peu de mes lectures habituelles.

Zaph: J'avais besoin de place pour ranger mes nouveaux CDs de "Flogging Molly". J'ai donc retiré un livre de l'étagère, et c'était "Je suis une légende".

Zippo: Si tu devais résumer l’histoire en trois phrases ?

Ing: Robert Neville est, d’après ce qu’il en sait du moins, le dernier humain survivant : les autres membres de l’espèce ont été décimés par un mystérieux virus qui les a transformés en vampires. La nuit, il se terre dans sa maison afin d’échapper aux monstres assoiffés de sang qui assiègent son jardin. Le jour, il traque ces mêmes monstres, dont il profite de l’endormissement pour en éliminer le maximum, et pour réparer les dégâts qu’ils ont occasionnés à sa propriété durant la nuit.

Zaph: Alors, tu vois, c'est l'histoire d'un mec, la nuit, il se fait pourchasser par toute une tripotée de vampires. Par contre, la journée, c'est lui qui pourchasse les vampires, parce qu'il faut savoir que pendant la journée, ils se laissent avoir comme des gros bleus. Seulement, vu que le mec il est seul contre plein de vampires, on le voit mal gagner à la fin, mais qui sait, tout est possible.
Voilà, ça fait trois phrases ; j'espère que ça vous aura donné envie de le lire.

Zippo: Avais-tu deviné la fin ?

Ing: Non, et je n’en dirais pas plus, afin de ne pas gâcher le plaisir des futurs lecteurs de ce roman.

Zaph: Ouais, après trois pages, j'avais deviné la fin. Mais je pensais que Matheson aurait deviné que j'allais deviner, et donc, qu'il aurait fait une autre fin pour m'avoir. Mais peut-être qu'il avait aussi deviné que j'allais penser ça et qu'il en a tenu compte. Ou peut-être aussi qu'il s'en fichait.

Zippo: As-tu eu peur en le lisant ?

Ing: Oui, car le désespoir du héros est palpable. De plus, le récit prend des allures de journal de bord, ce qui permet de suivre la progression du découragement de Robert, ses questionnements presque au jour le jour. Le résultat, c’est que je me suis vite attachée à ce personnage et que par conséquent, j’ai tremblé pour lui…

Zaph: Vu que je suis un mec, je ne vais tout de même pas avouer que j'ai quand-même eu un peu peur !

Zippo: Aimes-tu les histoires fantastiques en général ?


Ing: Comme je l’évoquais dans ma réponse à la première question, le fantastique n’est pas un genre que je lis très souvent. Ceci dit, j’aime bien les récits mâtinés d’irréel ou de surnaturel (comme ceux, par exemple, de Murakami). Je crois que si je ne lis pas plus de SF, c’est parce que je ne sais pas vers quels auteurs m’orienter… mes seules références dans ce domaine étant Stephen King (mais n’est-ce pas LA référence ?) et Tolkien…
« Je suis une légende » m’a donné envie de renouveler l’expérience.

Zaph: Je dirais que j'aime surtout les bons livres. Je peux apprécier énormément un récit fantastique ou de SF pour autant qu'il tienne debout. Mais bon, je préfère quand même mille fois la littérature érotique.

Zippo: Que penses-tu du personnage principal ?

Ing: Je le trouve plutôt crédible : ce n’est pas vraiment un super-héros, il lui arrive même de faire des choses complètement stupides, comme de faire confiance à une femme qui lui dit « je t’aime » alors qu’ils viennent de faire connaissance ! Il boit trop, il a du mal à contrôler ses pulsions libidineuses (on le comprend, après de longs mois d’abstinence…), bref, il me plaît bien ! Et puis son évolution est bien dépeinte par l’auteur : sa solitude le déshumanise peu à peu, aiguise ses instincts en même temps qu’elle le transforme en ermite bourru. J’ai d’ailleurs trouvé qu’autant qu’une histoire de vampires, « Je suis une légende » est une description efficace et touchante de cette évolution.

Zaph: Je trouve que ce mec, c'est une vraie légende. A part ça, il fait des choses connes, comme par exemple faire confiance à une femme.

Zippo: Comment trouves-tu le style de l’auteur ?

Ing: Simple mais direct et efficace : chaque détail est important, à aucun moment je ne me suis ennuyée, et surtout à aucun moment il ne m’est venu à l’esprit, pendant ma lecture, que ce roman avait été écrit en 1954 !

Zaph: Oh zut ! J'ai pas vraiment fait attention au style, j'étais trop pris par l'histoire !

Zippo: Quelle est la plus grande qualité de ce livre ?

Ing: Si je réponds sans réfléchir : le fait de n’avoir pu le lâcher avant de l’avoir terminé… ce qui signifie sans doute que Richard Matheson entretient son suspens avec un talent particulier. Mais ce que j’ai trouvé aussi de très positif dans ce roman, c’est l’originalité avec laquelle l’auteur traite son sujet : il le rend crédible en expliquant l’apparition et la nature des vampires par une approche scientifique, et bouscule habilement les schémas traditionnels, en inversant les rôles. En effet, puisque les vampires sont devenus l’espèce commune et Robert, l’exception en tant qu’être humain, c’est finalement lui qui passe pour anormal et monstrueux…

Zaph: Matheson traite de manière personnelle et originale le thème archi-galvaudé du vampire. Bravo, mon petit Richard !

Zippo: Quel est son plus grand défaut ?

Ing: Certains passages m’ont paru être traités trop rapidement : Robert résout certaines questions qu’il se pose à propos de ces vampires plutôt facilement pour quelqu’un qui n’est pas au départ un scientifique, par exemple.

Zaph: Il s'en faut de peu que Richard ne tombe dans un travers commun de la SF: la tentation de tout vouloir expliquer. Heureusement, comme il n'est pas fort en sciences, il n'insiste pas trop.

Zippo : Maintenant, crois-tu aux vampires ?

Ing: Bien sûr, j’en ai même repéré quelques-uns dans mon quartier !

Zaph: Ouais. Moi, c'est en Robert Neville que je ne suis pas sûr de croire.

Zippo: As-tu aimé ? Conseillerais-tu ce livre ?

Ing: Je crois que mes précédentes réponses sont assez explicites… je l’ai d’ailleurs déjà prêté à une amie.

Zaph: Oui, mon vieux Zippo. D'ailleurs, si tu ne l'as pas encore lu, je te le conseille.

Zippo: En liras-tu d’autres du même auteur ?

Ing: J’ai rajouté sur ma LAL « L’homme qui rétrécit » (pour continuer dans la découverte du fantastique) et « Les seins de glace », un polar dont j’ai lu de très bons échos sur quelques blogs.

Zaph: Disons que j'ai un plan : je vais laisser ma copine Ingannmic lire d'autres livres de Matheson, et si elle les trouve aussi bons que "Je suis une légende", je les ajouterai à ma LAL. (Mais ne lui dites pas, hein !)

mardi 26 mai 2009

"Loin des yeux" - Elmore Leonard

Polar goguenard, par Thom

Jack Foley, le roi du braquage, s’est fait choper comme une quiche alors qu’il faisait un casse à l’arrache pour verser la pension de son ex-femme. C’a l’air con comme ça, mais les rois du braquages ils font des casses comme nous on va retirer de l’argent. Et des fois, notre carte est avalée par le distributeur. Pour Foley, c’est pareil : sa carte s’est faite avaler par le distributeur et le voilà au trou pour la troisième fois en quelques années. Heureusement, Jack, à défaut d’être encore jeune et fringant, n’a rien perdu de sa malice. Il a bien sûr un plan pour s’évader. Ce qui n’était pas prévu au programme, c’était qu’il serait enfermé dans un coffre de voiture avec une marshall super sexy – vous me direz : il y a pire comme sort (et je ne vous contredirai sûrement pas !).

Si cette histoire vous rappelle de vagues souvenirs, c’est normal : « Out Of Sight » est le livre remarquablement adapté au cinéma par Steven Soderbergh sous le titre « Hors d’atteinte ». Tellement remarquablement, en fait, que ça fait presque doublette. Je m’attendais à lire ce bouquin en le trouvant mieux (ou éventuellement moins bien, mais bon, c’est plus rare) que le film. En fait pas du tout : les deux sont exactement pareils. Il faut dire que les romans d’Elmore Leonard ont à la base quelque chose de très cinématographique, tant dans leur structure (jeux de flashbacks, coups de théâtre à répétition, comique descriptif parfaitement adapté au comique visuel) que dans leur style – si vous n’avez jamais lu Elmore Leonard vous n’avez sans doute pas la moindre idée de ce que peut être un dialogue fluide.

Par conséquent, « Out Of Sight » est exactement la même chose que le film qui en a été tiré : un anti-polar lancinant, vénéneux, sexy, drôle… et surtout terriblement fin et caustique. Le genre de livre qui à lui seul redonne ses lettres de noblesse au polar et fait de ce genre ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un moment de lecture captivant et libérateur, léger mais jamais creux, drôle sans jamais être superficiel.Loin, très loin de Harlan Coben (qui se revendique pourtant du roman noir, au moins a-t-il de l'humour) et franchement : tant mieux !
...

lundi 25 mai 2009

"Trois chevaux" - Erri de Luca

Poésie, quand tu nous tiens, par Ingannmic


« Trois chevaux » est un très court roman dont on ressort la tête pleine d’images et le cœur empreint d’une douceur quelque peu mélancolique. Et pourtant, le sujet prêterait plutôt à la violence ou l’amertume : le narrateur –dont nous ne connaîtrons jamais le nom-, est revenu en Italie après avoir vécu des années en Argentine, hanté par la guerre qu’il y a menée, et par le souvenir de la femme qu’il y a perdue. Il travaille comme jardinier et mène dorénavant une vie simple et solitaire. Alors qu’il déjeune dans son bistro habituel, il est abordé par Làila, jolie jeune femme de 20 ans sa cadette…

Les personnages, les souvenirs, les émotions, tout est ici entouré d’un voile de poésie, les gestes et les paroles les plus simples sont enjolivés de métaphores. J’avoue avoir craint au départ de me lasser de ce texte qui donne l’impression que l’auteur a voulu adoucir, voire dissimuler ce que l’existence peut avoir de triste et de sordide en l’enrobant de jolies phrases et en jouant avec les mots... Et puis non, une fois accoutumée à cette profusion d’images, j’ai trouvé le récit à la fois riche et léger, vraiment agréable et surtout, je me suis attachée à cet homme qui a toujours un livre dans la poche, mais qui sait lire aussi dans les arbres, la terre, les fleurs et les cœurs. Qui accepte, en dépit des pertes et des désillusions qu’il a subies, de s’ouvrir aux belles rencontres que lui réserve encore la vie, et sait reconnaître la richesse des éléments naturels, qu’ils considèrent avec amour et humilité.
Beaucoup de poésie, un brin de magie, et au final beaucoup de plaisir !

dimanche 24 mai 2009

"Le nom des morts" - Stewart O'Nan

Ingannmic fan d'O'Nan.

Larry Markham est un vétéran du Vietnam… là, vous vous dîtes : « et voilà, un récit de plus sur l’un de ces pauvres bougres suicidaires qui noient dans l’alcool les réminiscences des horreurs vécues, dont la vie est définitivement foutue, voire qui est devenu psychopathe… » et là je vous réponds : « vous, vous ne connaissez pas Stewart O’Nan ! ». Stewart O’Nan n’a pas besoin de faire dans le sensationnel ou dans le larmoyant, pour que ses romans soient touchants et passionnants. Il sait écrire sur la douceâtre amertume dont est parfois paré le quotidien, sur les complications et les désillusions inhérentes aux relations que l’on a avec autrui, et tout cela presque sans en avoir l’air. C’est juste que ses personnages, bien qu’ils n’aient pas du tout vécu les mêmes expériences que nous, nous ressemblent terriblement. On se reconnaît dans leurs doutes, leurs faiblesses, et surtout dans cette énigmatique volonté de continuer à avancer, en dépit des coups durs et des désespoirs.

Bien, revenons-en à ce cher Larry… qui, s’il n’a pas rapporté du Vietnam des poussées suicidaires ou des tendances alcooliques, est affligé d’une culpabilité latente, qui lui colle à la peau, parce qu’il n’a pas été capable de ramener tous ses compagnons sains et saufs, alors qu’il s’agissait, puisqu’il était infirmier, de son devoir. Il vit en permanence avec leur souvenir, qu’il entretient même avec une certaine nostalgie. Il s’impose l’obligation d’être reconnaissant à la vie, par respect envers ceux qui l’ont perdue, mais ce n’est pas si facile : si le Vietnam paraissait être l’enfer, l’existence qu’il mène à son retour aux Etats-Unis n’est pas vraiment le paradis... un fils handicapé, des problèmes de couple, des relations tendues avec les membres de sa famille, et pour couronner le tout, un mystérieux inconnu, rescapé du Vietnam lui aussi, l’entraîne sur un menaçant jeu de piste.

Qu’il décrive le quotidien macabre et interminable des soldats en pleine jungle, ou la difficulté à composer avec les aléas d’une vie plus « banale », Stewart O’Nan sait toucher juste : « Le nom des morts » est un livre très fort.

Lire l’avis (aussi enthousiaste) de Zaph.

samedi 23 mai 2009

"L'homme chauve-souris" - Jo Nesbo

Polar au pays des kangourous par Sandrounette

Harry Holy est un inspecteur de police norvégien envoyé en Australie pour prêter main forte au sujet du meurtre sordide d'une compatriote. Son contact sur place, un policier aborigène du nom d'Andrew Kensington, lui fait un topo sur la situation en même temps qu'une découverte assez particulière de Sydney: visite de clubs de strip-tease, de cirques ambulants, de combats de boxe itinérants...
Normalement, le grand norvégien ne devait rester qu'une petite semaine en Australie mais évidemment, les choses vont tourner différemment et l'obliger à rester plus longtemps...

J'ai vraiment passé un excellent moment de lecture avec ce roman mais à partir de la page 180! Le début est vraiment très très très long : l'auteur pose son décor en racontant de nombreuses histoires et légendes australiennes, explique les enjeux de tous les mélanges culturels et éthniques qui sont à la base de ce peuple. Je ne dis pas que c'était inintéressant, au contraire. J'ai appris plein de choses qui m'ont montré à quel point j'étais ignare sur le peuple australien. J'aurais certainement plus apprécié que toutes ces informations soient disséminées au fur et à mesure plutôt qu'en long préambule.

Cela étant, les trois autres quarts du roman sont passionnants! C'est à bout de souffle que l'on tourne les pages pour voir progresser l'enquête, qui nous emmène bien loin du point de départ... ou bien plus près que l'on ne croit! Grâce à ce dénouement mené tambour battant, on oublie les débuts laborieux pour s'enfoncer au plus profond de cet homme chauve-souris insoupçonné jusqu'à la fin...

vendredi 22 mai 2009

"Le jardin de ciment" - Ian McEwan

Un surprenant McEwan, par Ingannmic.


Quelle surprise que ce « Jardin de ciment » ! Le peu que j’ai lu de McEwan (deux romans) m’avait fait découvrir une écriture complexe, et finalement davantage centrée sur la réflexion inspirée par les événements du récit que par l’histoire elle-même. Ici, pas de digressions, ni de longues considérations philosophiques, mais des faits, relatés simplement, presque sèchement.
Trois adolescent(e)s et un garçon de 6 ans, frères et sœurs, se retrouvent à vivre seuls dans la maison familiale à la suite du décès de leurs parents. Plutôt que d’alerter quiconque, ils dissimulent le cadavre de leur mère à la cave (sa mort survient quelque temps après celle du père), par crainte d’être séparés s’ils étaient confiés aux services sociaux.

« Le jardin de ciment » est presque un huis-clos : les enfants ne sortent que rarement de la maison, et comme c’est les vacances scolaires et que l’habitation est située dans une zone désertée car en cours de démolition, ils n’ont pas à subir la curiosité d’éventuels voisins. Ils n’ont pas non plus à se plier aux règles imposées par les parents, ou la société en générale. Ils se sont créés comme un cocon protecteur, environnés de la familiarité et de la quiétude que procurent les liens frères-sœurs, et sans véritablement se poser de questions sur l'issue et l'étrangeté de leur situation.
Ils vivent donc indépendamment de la réalité extérieure, dans un esprit de liberté et d’aventure qui peut paraître dérangeant aux yeux de certains, car il abolit les habituels tabous du monde civilisé, tels que le travestisme ou l’inceste.
J’avoue pour ma part avoir trouvé ces enfants particulièrement attachants, et souvent candides, malgré les circonstances assez sordides de cette histoire.
J’ai découvert un McEwan différent, et sans doute peu représentatif du reste de son œuvre, que j’ai lu avec grand plaisir.

Lire aussi l'avis de Thom.

jeudi 21 mai 2009

"Première ligne" - Jean-Marie Laclavetine

SOS écrivains en détresse par Sandrounette

Cyril Corouan est à la tête d'une modeste maison d'édition parisienne. Assez reconnue cependant pour recevoir des dizaines de manuscrits par jour. Avec son assistante, Blanche, il désespère de trouver LA perle rare qui fera les beaux jours de son commerce. Il trouve tout ce qu'il reçoit pathétique et s'arrache les cheveux. Il faut dire que les titres des manuscrits valent le détour! Entre La symphonie Marguerite ou Zoroastre et les maîtres nageurs, il y a de quoi devenir fou! D'ailleurs l'auteur de ce dernier est reçu par Cyril (C.C pour les intimes). L'éditeur veut lui expliquer le refus de son manuscrit... Le problème est que l'auteur prend un révolver et se suicide devant l'éditeur qui n'en croit pas ses yeux...

A partir de cette situation plus qu'éprouvante, Cyril va remettre totalement en question ses méthodes de travail. Il va créer un club, les Auteurs Anonymes, pour tenter de convaincre les "écriveurs" d'arrêter d'écrire. Parallèlement, on suit les déboires sentimentaux de Cyril avec sa compagne Anita. Le roman est également ponctué de "chapitre un" ayant chacun un style différent et particulier. On comprend le fin mot de ces "chapitre un" à la fin.

J'ai vraiment apprécié cette lecture! Je me suis laissée embarquer dans la vie tourbillonante de notre éditeur sans en avoir conscience. La fin m'a tenue en haleine, la construction du roman est très intéressante et ne m'a pas lassé une seconde! J'ai passé un très bon moment de lecture en compagnie de ce roman!

mercredi 20 mai 2009

"Trainspotting" - Irvine Welsh

J'ai loupé le train, par Zaph

C'est un bon livre, ça c'est sûr, et un livre fort.
Je dirais toutefois qu'il n'atteint pas à cette dimension impalpable qu'on appelle "universalité".
Welsh n'est pas Bukowski, si vous voyez ce que je veux dire.
Les personnages sont réellement hauts en couleurs, mais je ne suis pas entré en totale vibration avec eux.
Je suis resté spectateur amusé, parfois ému, mais pas totalement concerné, et pas réellement en empathie avec eux. S'ils me rappelaient ma jeunesse par certains côtés, ils n'ont pas vraiment d'âge, ce qui ne les rend pas universels pour autant.
Il y a quelque chose, toutefois : cette quantité impressionnante d'amis, et ce manque cruel de véritable amitié. C'est une chose à méditer.

Par pitié, ne me demandez pas de raconter l'histoire ! Je sens que je vais plutôt utiliser le bon vieux cliché des familles à propos des pièces de puzzle.
L'auteur ne nous raconte pas une histoire de façon linéaire, mais nous livre pèle-mêle les pièces d'un puzzle que nous avons la tâche de reconstituer.
Ça peut être très chouette le coup du puzzle... en fait, c'est surtout pratique quand on n'a pas d'histoire à raconter. Et il faut bien admettre que dans "Trainspotting", l'histoire (si histoire il y a) tourne un peu en rond.
La multiplicité de points de vue, j'ai bien aimé (encore que là non plus, rien de nouveau sous le soleil), mais les personnages sont trop uniformes, n'ont pas assez d'individualité. Au début d'un chapitre, on a souvent du mal à déterminer qui en est le sujet.

Poursuivons par le style oral (est-ce que des fois, ce bouquin ne serait pas en train d'accumuler les poncifs?) ; l'accent local (d'Edinbourgh), finalement, ne m'a pas trop convaincu. J'ai l'impression que Welsh force la dose. C'est amusant au début, mais à la longue, ça en devient burlesque, voire un peu lourd. Puis on n'a pas vraiment besoin de ça pour se représenter le milieu social des personnages. Je trouve que c'est mieux si le lecteur peut imaginer sa propre version d'un accent de banlieue.
Finalement, c'est peut-être ça la barrière qui m'a empêché d'entrer complètement dans l'histoire?

Et puis, il y a un truc gênant : par moment, on voit l'auteur qui fait surface au détour d'une phrase. Au milieu d'une avalanche de vocabulaire simple et grossier, apparaît tout à coup un mot recherché, distingué, parce que l'auteur a voulu exprimer une idée ou un sentiment difficile à faire passer avec seulement "fuck" ou "cunt". Ce décalage de la langage ne m'a pas semblé très naturel.

Mais finalement, tout ça, ce sont des critiques relativement mineures, parce que le résultat, quand-même, tient debout, et surtout, ça donne un style assez puissant qui se démarque de mes lectures habituelles. Ça change, quoi ! Mais j'en lirais pas dix comme ça à la suite.

mardi 19 mai 2009

"Histoire d'une vie" - Aharon Appelfeld

Lambeaux, par Thom

« Papa m’a déjà dit un jour : Nous n’avons rien d’autre que ce que nos yeux voient. Je n’avais pas compris cette phrase. A présent il me semble que j’en devine le sens. »

…écrit Appelfeld à la page vingt-trois de son anti-autobiographie. Tout est là. Adepte de l’épure, l’auteur de « Tsili » n’a jamais eu besoin de grandes phrases – encore moins de grandes idées – pour s’exprimer. Enfant mutique devenu un magicien des mots doublé d'un orateur sage et captivant, il connaît mieux que tout autre écrivain la valeur des silences. Entre chaque phrase, chaque mot, se dessinent une multitude d’autres phrases et d’autres mots invisibles à l’œil, uniquement perceptibles sous forme d’émotions. Telle est la principale caractéristique de sa littérature, et ces quelques lignes égarées au milieu d’une anecdote a priori sans rapport suffisent à renseigner sur le sujet du livre. Non pas la vie d’Aharon Appelfeld, mais ce qu’en a conservé son être à présent qu’elle approche chaque année un peu plus de sa fin.

Pourvu d’un humour dévastateur, l’auteur (sans aucun doute l’un des plus grands de son temps) n’a pas pu ne pas goûter l’ironie de son projet : il y a quelque chose d’absolument surréaliste dans la formule L’autobiographie d’Aharon Appelfeld tant son œuvre, complexe et labyrinthique, a précisément pour base le refus du nombrilisme autobiographique. Il était en ce sens assez évident que l’autobiographie d’Aharon Appelfeld ne serait pas une autobiographie banale. Qu’il offrirait un livre aussi singulier que tous les autres, aussi sinueux, plutôt que de bafouer ses anciens préceptes. Dont acte : l’auteur annonce dès l’ouverture qu’il ne se souvient pas de grand chose, d’ailleurs il s’en fout un peu, il n’a pas l’intention de faire l’effort de se rappeler. Il racontera ce qui voudra bien lui revenir quand ça voudra lui revenir, et c’est uniquement parce qu’en plus d’être un génie il est d’une gentillesse mondialement célèbre qu’il n’ajoute pas : Et si vous êtes pas contents allez vous faire foutre. En somme il joue avec les attentes du lecteur tout en réussissant à ne jamais les décevoir : de même que beaucoup d’écrivains en mal d’inspiration finissent par écrire précisément sur le manque d’inspiration en soi, lui va écrire en filigranes sur l’absence de mémoire – puisqu’il n’arrive pas à avoir une mémoire cohérente.

En résulte un livre particulièrement déroutant par instant, non tant par son côté éclaté (finalement pas très original) que par son ton étonnamment…atone ! Clair, neutre, presque déshumanisé, comme si le narrateur n’était que spectateur de sa propre existence. Soit c’est un peu le marronnier que de comparer Appelfeld à Kafka, seulement désolé pour la quasi-lapalissade : le seul texte que j’aie jamais lu qui puisse être rapproché d’ « Histoire d’une vie » demeure le journal de Kafka. A la différence notable que ce journal est bien sûr écrit en temps réel et sans réelle ambition littéraire, là où le ton du texte d’Appelfeld relève à l’évidence du parti pris d’écrivain. Parti pris qui rend les passages évoquant les horreurs de la guerre et du ghetto à la fois très faciles à lire du point de vue stylistique et complètement insupportables du point de vue émotionnel. Et l’on ressort du livre complètement lessivé et un peu déphasé, convaincu d’avoir pris part à une expérience hors norme tout en ne pouvant réprimer une ultime impression désagréable…celle de s’être finalement senti plus concerné par la vie d’Aharon Appelfeld qu’Aharon Appelfed lui-même. Comme si, dans un de ces pieds de nez dont lui seul détient le secret, il avait voulu pousser son sens de l’épure jusqu’à laisser l’imagination et les sentiments du lecteur faire l’essentiel du boulot.

En résumé, voici donc un livre dérangé et dérangeant (ce sont souvent les meilleurs !), exhalant la sagesse mais tordant le cou au moindre bon sentiment dès qu’il pointe le bout de son nom. Un ouvrage génialement indigne mais jamais indigent, qui s’il n’atteint jamais la dimension d’un chef d’œuvre comme « Badenheim 1939 » imposera au lecteur de donner raison à l’auteur : il en a livré infiniment plus sur lui même dans ses romans que dans l’ « Histoire de [sa] vie. ».

lundi 18 mai 2009

"L'africain" - JMG Le Clézio

Au nom du père, par Yohan



Cet ouvrage de le Clézio n’est pas à proprement parler un roman. Publié dans la collection « Traits et portraits » au Mercure de France, cet ouvrage relate l’enfance de Le Clézio, et présente rapidement les liens particuliers qui le rattachent au continent africain. Mais si l’auteur raconte son aventure avec l’Afrique, son arrivée sur ce continent auprès de son père médecin au Nigéria après une enfance passée à Nice, l’Africain du titre ne se rapporte pas à lui, mais bien à la figure paternelle, centrale dans cet ouvrage.

Issu d’une famille mauricienne contrainte de quitter ce paradis originel, son père arrive en Angleterre où il poursuit ses études de médecine. Ne s’acclimatant pas à la vie occidentale, il utilise le premier prétexte venu (une sombre histoire de carte de visite) pour fuir Southampton et s’installer en Guyane britannique. Ce sera pour lui le début de la pratique médicale dans des contrées reculées, auprès de populations peu habituées à rencontrer des blancs. Cette pratique se poursuivra de manière encore plus solitaire au Nigéria, à la limite de la frontière avec le Cameroun. Il se rend dans des zones récupérées par la Grande-Bretagne suite à la défaite allemande de 1918 et qui ne figurent qu’approximativement sur les cartes d’état-major de l’époque. Dans ces villages, il est accueilli comme un roi. Il est également confronté aux coutumes locales, aux violences, aux meurtres et aux suppositions de cannibalisme qu’il entend mais qu’il ne pourra jamais attester.

Surtout, il conserve de son passage en Afrique un fort ressentiment envers la politique coloniale qui a cours à cette époque. La violence des blancs envers les noirs le choque. Il assiste depuis Nice, où il s’est installé, au conflit du Biafra, sur les lieux qu’il a fréquenté en tant que médecin. Les images de la guerre sont par ailleurs les seules reçues par l’Occident de ce territoire, dans lequel les pays producteurs d’armements ont pu faire affaire avec les pouvoirs locaux.

De l’expérience de son père, et de ses séjours en Afrique enfant, où il s’amusait à détruire les habitats des termites, Le Clézio conserve un souvenir fort qui sera la matrice de sa vie future, en tant que citoyen mais également en tant qu’écrivain. L’Africain permet donc d’appréhender les choix d’écriture de celui qui est souvent présenté comme un voyageur insatiable et un écrivain monde.

dimanche 17 mai 2009

"Bilal sur la route des clandestins" - Fabrizio Gatti

En route pour l'Europe, par Livrovore


Fabrizio Gatti est un reporter de l’hebdomadaire italien « L’Espresso ». Pour lui, une simple enquête ou interview ne suffit pas, il faut vivre de l’intérieur son sujet. Il a choisit de mener des investigations hors normes, en immersion totale. Il n’hésite pas à se créer de fausses identités pour se mêler à ceux qu’il veut comprendre et faire découvrir au monde. Après s’être fait ouvrier agricole « au noir » dans les Pouilles, Roumain sans papiers dans un centre de rétention, ou encore habitant d’un bidonville à la sortie de Milan… Cette fois Gatti s’est mêlé pendant quatre ans aux immigrants africains qui traversent clandestinement l’Afrique et le désert pour atteindre l’Europe. Avec eux, de Dakar à l’île italienne de Lampedusa, il a vécu les horreurs qu’ils subissent. Entre vols, violences, maladies, déshydratations et découragements, il a essayé de comprendre ce qui pousse ces personnes à partir. Pourquoi ces gens, souvent jeunes et qui pour la plupart ont une famille et la laissent derrière eux, choisissent la souffrance et le risque, la route criblée de dangers pour arriver à la mythique Europe ? Qu’est-ce qui les pousse à préférer risquer la mort que de rester dans leur pays ? Il nous livre son vécu et les témoignages de ses compagnons de voyage qui tentent l’impossible, ou parfois doivent y renoncer en route.

« Pour que mon récit soit au plus près de leurs vérités, de leurs souffrances, de leurs espoirs, j'adopte leur quotidien. Je suis journaliste, mais un homme aussi. Je ne crains pas l'émotion, et même je la revendique, à moi de la tenir à distance. »

Fabrizio Gatti a choisi de partir du Sénégal afin de croiser en chemin une bonne partie des routes qui mènent à l'Europe via le Maroc, l'Algérie, la Tunisie ou la Libye. Je n’aurais jamais imaginé que le voyage des clandestins était si terrible avant de lire ce livre. Non seulement ils doivent faire face aux maladies, au manque d’eau et de nourriture, mais ils sont aussi écrasés à dix fois plus de passagers qu’on l’imaginerait dans des camions au bord de la panne (la moindre panne au milieu du désert et c’est la mort assurée). Mais à ces souffrances-là s’ajoutent les militaires à chaque frontière qui les battent jusqu’à obtenir tout leur argent, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus rien. Il y a derrière tout cela une sorte de trafic international d’humains.

Le journaliste à été jusqu’au centre de rétention de Lampedusa, se faisant passer là-bas pour Bilal, un clandestin irakien. Le récit est à la fois passionnant et effrayant, et nous fait réaliser ce que peuvent engendrer les politiques mises en place à la fois en Europe, et dans les pays africains. On découvre ce qui est habituellement caché aux médias. J’ai beaucoup aimé cette lecture qui fait froid dans le dos, et qui m’a permis de réfléchir à une situation que je n’imaginais pas aussi grave, dont je ne connaissais pas toutes les données.

samedi 16 mai 2009

"Voyage au pays des arbres" - JMG Le Clézio

La rêverie que tout le monde aimerait faire par Sandrounette

Comme souvent dans ses romans, JMG aime faire voyager son lecteur. Quel auteur n'aime pas ça? C'est inscrit en lui comme une marque de fabrique. Ce petit opus ne fait pas exception.

Un jeune garçon qui s'ennuyait avait très envie de voyager. Il se rendit compte qu'il ne fallait pas forcément avoir des nageoires ou des ailes pour rencontrer cet ailleurs. Il suffisait de se rapprocher de ce que l'on connaît et de le regarder d'une manière différente. C'est ainsi qu'il décida de se faufiler au pays des arbres, pays qu'il connaissait pour l'avoir traversé de nombreuses fois. Grâce à un doux sifflement et à une immersion progressive, ce jeune garçon réussit à réveiller les arbres et même à leur parler.

J'ai été plus qu'enchantée par ce petit roman publié chez Folio Cadet. Il est d'une richesse infinie. Le lecteur se laisse bercer par cette escapade merveilleuse grâce à l'écriture cajoleuse de Le Clézio. De plus, les illustrations d'Henri Galeron sont extraordinaires! Sous chaque arbre se cache une personnification bienveillante qui donne envie de s'éclipser au creux d'une forêt et de savourer l'odeur de l'herbe fraîche tout en dégustant un bon roman...

vendredi 15 mai 2009

"Les bienveillantes" - Jonathan Littell

Récit de la cruauté des hommes ordinaires, par Ingannmic.

« Les bienveillantes » imposaient leur masse conséquente dans ma bibliothèque depuis un certain temps, sans que je trouve le courage de m’y atteler, et je dois bien avouer que j’ai presque hésité à remettre une fois de plus ma lecture à plus tard, car après quelques 200 pages, j’avais l’impression de me noyer dans les sigles et les grades SS, sans jamais comprendre qui était le supérieur de qui, ni me souvenir du nom des divers Gauleiter, Obergruppenfürher, Hautptsturmfürher…, cités quelques pages plus tôt. Heureusement, initier le lecteur aux différents degrés de la hiérarchie militaire allemande et/ou nazie n’est pas le but de ce roman, qui a suscité mon intérêt sur d’autres questions autrement plus essentielles.
Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, « Les bienveillantes » sont le récit des années de guerre d’un officier SS, Maximilien Aue, dont la mission, au sein d’un einsatzgrupe, était de veiller à la sécurité des groupes d’armées. L’une des tâches principales de ces einsatzgrupe était d’éliminer, au fur et à mesure de la progression des troupes sur le front, les "ennemis" du Reich.

Nous suivons Maximilien dans ses déplacements (notamment en Russie, au début du récit), qui nous décrit les méthodes utilisées pour exterminer les juifs, tziganes, bolchéviques… assassinés à la chaîne, par balle, et empilés dans des fosses communes fraîchement creusées à cette occasion. Il le fait avec une distance choquante, sans regret ni remord, et en assumant totalement ses actes. Il a pleinement conscience de ce qu’il a fait, il a essayé de le faire avec le maximum d’efficacité possible, on pourrait même dire avec « conscience professionnelle », mais sans plaisir non plus, comme une corvée inévitable et nécessaire, dont il faut bien se charger. Et pourtant… Maximilien est par ailleurs un homme cultivé, intelligent, qui n’aime pas tuer, ainsi qu’il le dit lui-même, qui rêvait d’être pianiste. Comment peut-il se persuader de la nécessité d’éliminer des milliers de personnes ? Comment peut-il se résoudre à laisser cette soi-disant nécessité prendre le pas sur l’horreur que suscite le spectacle de ces meurtres en masse ? A vrai dire, lui-même semble se poser ces questions : il éprouve un douloureux besoin de « comprendre » pour justifier son action vis-à-vis de lui-même, et cela me paraît encore plus cynique et effrayant, de penser qu’il imagine pouvoir fonder sa « mission » sur des arguments logiques et raisonnés. Et pire encore : bien qu’il ne trouve pas cette justification, finalement, cela ne l’empêche pas d’accomplir tout de même sa tâche… Alors… ne serait-ce, comme il le dit lui-même, qu’une question de circonstances ? Pour lui, l’homme ne serait foncièrement ni bon ni mauvais, et se retrouverait du bon ou du mauvais côté selon ces circonstances, amené à perpétrer des actes qui ne sont pas forcément en adéquation avec ce qu’il est ou ce qu’il ressent : « Le bien et le mal sont des catégories qui peuvent servir à qualifier l’effet des actions d’un homme sur un autre. Mais elles sont inadaptées, voire inutilisables, pour juger ce qui se passe dans le cœur des hommes ». Car victimes et bourreaux sont tous des hommes, justement. Et c’est bien cela le plus difficile à admettre : ces assassins n’en restent pas moins des êtres humains, ils n’ont pas besoin d’être des monstres pour se montrer capables de la plus abjecte cruauté. Et tant qu’un homme est capable du pire, cela signifie que chaque homme l’est, y compris, ainsi que le précise Maximilien en nous interpellant, nous-mêmes : « vous devriez pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait : il est permis de conclure comme un fait établi par l’histoire moderne que tout le monde, ou presque, dans un ensemble de circonstances donné, fait ce qu’on lui dit ; et excusez-moi, il y a peu de chances pour que vous soyez l’exception ». Voilà qui semble remettre en cause la force du libre arbitre : en effet, l’homme seul ne pourrait décider du bien ou du mal, mais les mesurerait à l’aune des références préétablies, qu’il s’agisse de Dieu ou d’un fou comme Hitler ?
Ce qui est également troublant, c’est de voir la docilité avec laquelle les populations se laissaient mener aux exécutions, se révoltant finalement très peu lorsqu’elles se rendaient compte du sort qui leur était réservé, comme si effectivement les circonstances font que chacun se tient à son rôle : victime ou bourreau.

C’est très difficile d’exprimer la complexité des paradoxes décrits dans ce roman : on a du mal à comprendre cet homme qui pleure, semble devenir fou lorsqu’il est amené à achever les condamnés que la première balle n’a pas tués, qui se révèle de plus en perturbé (il rêve de femmes gazées avec leurs enfants ou enceintes, de ces personnes squelettiques, couvertes d’excréments, qu’ils a croisées dans les camps), et qui pourtant continue à vouloir mener à bien la tâche qui lui est confiée… quitte à en avoir des nausées récurrentes, et à sombrer peu à peu dans la folie. Et c’est d’ailleurs aussi une sensation de nausée qui s’empare de nous à la lecture de ces « Bienveillantes », face à tant d’horreurs, et surtout à la facilité avec laquelle les hommes se mettent à les perpétrer. Tout simplement a-t-on sans doute du mal à admettre combien Maximilien Aue est finalement terriblement humain...

Dire qu'il s'agit d'un coup de coeur ne me semble pas adéquat, je le qualifierais plutôt de "coup au coeur"...

jeudi 14 mai 2009

Moka and Co

Pauline nous présente ses auteurs et ses livres préférés

Une petite présentation de MOKA :
Auteur française de livres jeunesses et adultes, elle publie chez ces derniers sous son vrai nom : Elvire Murail. Par contre, chez les enfants, elle publie sous son pseudonyme.
Je peux vous conseillez comme livres d'elle :
"L'Enfant des ombres", de MOKA. Un récit fantastique. Une très belle histoire, très bien écrite, prenante et géniale.
Ou encore, "La chambre du pendu", de MOKA. Récit fantastique également, une magnifique intrigue, des personnages uniques. Vraiment génial.

J'ai plein d'autres idées :

  • "Harry Potter", de J-K ROWLING. Même si c'est un livre célèbre, chaque personne qui le présente en l'ayant aimé peut faire envie aux gens qui ne l'ont pas encore lu. Personnellement, j'ai beaucoup aimé le film, mais encore plus les livres, qui contenaient plus de détails.
  • "Tara Duncan", de Sophie AUDOUIN-MAMIKONIAN. Plus dirigée vers la jeunesse, cette série peut être aussi appréciée chez les adultes. Tout simplement passionnant, à la fin de chaque, on n'a qu'une chose en tête : Où est la suite ? Qui plus est, c'est assez drôle dans certains passages.
  • "Eragon", de Christopher PAOLINI. Alors ça, c'est mon roman préféré. Cet auteur a un talent fantastique et une imagination des plus enviables. Le film fut complètement raté, et fut une perte de temps, comparé au travail de l'auteur et du résultat qu'est son bouquin. La suite est aussi géniale. C'est un livre à ne pas manquer.
  • "Fascination", de Stephenie MEYER. Cette série à succès a été tellement appréciée, surtout après la sortie du film, que beaucoup qui avaient l'intention de lire cette saga ont été stoppés dans leur élan. Et c'est dommage. C'est vrai que les fans qui viraient complètement à l'obsessionnel étaient particulièrement décourageants, mais ce fut tellement passionnant, que je pense que ce livre mérite d'être présenté pour ce qu'il est.
  • "Les âmes vagabondes", de Stephenie MEYER. C'est le livre qui a suivi la publication de sa série. Il est merveilleux et franchement bien écrit. Très différent comme style d'écrit et d'histoire, mais fantastique.
  • "Peggy Sue et les fantômes", de Serge BRUSSOLO. Une série au nombre indéterminé parce que non finie. Génial, une intrigue pleine de suspense, une imagination débordante, une héroïne sans pareil.
  • "Les Colombes du Roi-Soleil", d'Anne-Marie DESPLAT-DUC. Série finie, historique, au temps du Roi-Soleil, intrigues côtoyant des jeunes filles. Fantastique.
  • Tous les livres d'Annie PIETRI sont à connaître. Comme l'auteure du dessus, elle est française et écrit des romans historiques de cette même époque à intrigues tout aussi passionnantes.
  • "Bayou", de Nora ROBERTS. Ce livre, avec "Eragon" et "Tropiques amers", est mon préféré. Cette auteur nous montre des talents formidables. Une histoire qui vous fera trembler, et que je vous conseille d'éviter le soir. Lisez-la.
  • "Tropiques amers", de Virginie BRAC et Myriam COTTIAS. Un roman de fond historique, exploitant cette terrible histoire que fut l'esclavage en Martinique. Une histoire terrible, mais pourtant qui nous démontre une réalité qui nous met en horreur à présent. Magnifique, et émouvant. Même si ce livre est mon préféré, je ne pourrais pas le lire deux fois. Il m'a trop bouleversé.

mercredi 13 mai 2009

"Désert" - Jean-Marie Gustave Le Clézio

Un Homme sans "home", par Ingannmic.


Le Clézio est un homme du monde. Ce n’est bien sûr pas au sens social que je l’entends, mais au sens humain : Le Clézio est un homme de la Terre, qui a beaucoup voyagé, mais qui surtout la parcourt au travers de ses livres. Et lorsqu’il nous emmène à la découverte d’un pays, de sa culture, de ses habitants, c’est comme s’il était l’un d’eux. Il s’oublie en tant qu’individu, pour se faire le porte-parole de l’Homme, dont il semble capable de faire siennes toutes les langues, toutes les religions, toutes les histoires.
Le Clézio est aussi un homme de la terre. Dans ses romans, la nature et les éléments occupent souvent une place aussi importante que celle du récit et des personnages. Sans cesse il nous plonge dans l’évocation d’une réalité sensorielle inspirée du vent, de l’eau, du sable, du soleil, des odeurs des plantes, du bruit des insectes…

Cet humanisme et ce rapport instinctif à la nature prennent dans « Désert » toute leur mesure. C’est du désert marocain dont il y est question, où nous suivons alternativement deux histoires. La première est celle du périple, pendant des semaines puis des mois, des tribus nomades menées par le cheikh Ma el Aïnine, au début du XXème siècle. Celui-ci, réfractaire à toute pénétration étrangère au Maroc, a l’intention de fuir l’envahisseur européen et de lui résister. Parmi ces nomades, Nour, un jeune garçon, descend par sa mère d’El Azraq, « l’homme bleu », dont les exploits et la sagesse sont auréolés de légende. La marche de ce peuple du désert est interminable, pénible, la nature hostile fait de nombreuses victimes, mais inlassablement, ils avancent, ils sont « les hommes et les femmes du vent, de la lumière, de la nuit (…) », ils portent « avec eux la faim, la soif qui fait saigner les lèvres, le silence dur où luit le soleil, les nuits froides, la lueur de la Voix lactée, la lune (…) ».
Plus proche de nous, l’histoire de Lalla : orpheline, elle a été recueillie par sa tante Aamma, et vit dans la Cité, où les maisons sont faites de planches et de papier goudronné. Lalla n’aime rien tant que sa liberté. Elle passe des heures à parcourir les dunes du bord de mer, les sentiers des bergers, à visiter Naman, le vieux pêcheur qui lui raconte comment sont les grandes villes d’Europe, et « Le Hartani », le jeune garçon muet qui garde les chèvres, et vit comme un sauvage. Lorsque, avec Aamma, elle partira vivre à Marseille, jamais elle ne se défera de cette liberté, et de son attachement à sa terre d’origine, un attachement plus instinctif et intuitif que culturel. Elle a en commun avec Nour, le jeune nomade qui vécut presqu’un siècle auparavant, El Azraq pour ancêtre.
En écho à la guerre perdue d’avance par Ma el Aïnine et ses hommes (car l’honneur et le courage des hommes du désert ne font pas le poids contre l’argent des multinationales), Lalla, finalement, gagne la sienne. La force et la pureté qu’elle puise dans la simplicité de sa vie font qu’elle ne se laisse corrompre ni par l’argent, ni par l’illusoire pouvoir que peut procurer la célébrité. Sa fidélité à ce qu’elle est, à la terre dont elle est issue, est bien plus forte que les méprisables tentations d’un monde matérialiste où elle et ses semblables n’ont pas leur place.

On retrouve dans « Désert » certains des thèmes récurrents de l’œuvre de Le Clézio, notamment celui de l’errance (le mode de vie nomade le fascine, et il a d’ailleurs épousé en seconde noce une marocaine sahraouie, de la tribu des Laaroussiyine), ainsi que son aversion pour le colonialisme.
Lui-même se décrit comme un « schizophrène intercontinental », et dit ne pas considérer avoir de pays natal. Ce qui a d’ailleurs été la raison de certaines critiques, lors de l’attribution de son Nobel, qui lui ont reproché ce manque de sentiment d’appartenance à la patrie française !

Quand j’entends ça, je me dis qu’il devient urgent de faire lire Le Clézio…





Lecture lumineuse par Sandrine


Il y a deux récits qui se croisent, qui ne se rejoignent pas mais se complètent. Il y a celui de Nour, jeune homme qui à la suite de ses parents et de nombreuses autres personnes, marchent dans le désert brûlant. Cette éprouvante marche pour fuir les chrétiens colonisateurs et pour trouver une terre où vivre paisiblement, sera pour Nour initiatique.

Et il y a le récit de Lala, jeune fille, ivre de liberté et de nature, qui à chaque fois qu’on voudra l’enfermer dans une vie « normale » fuira tranquillement. Sa jeunesse passée près du désert ne sera faite que de soleil, de lumière et d’océan, d’écoute de soi tellement profonde qu’elle pourra entendre la voix de son ancêtre (et c’est là que se rejoigne brièvement les 2 récits). Sa première fuite sera quand un homme riche du village voudra l’épouser, elle partira alors avec un jeune berger solitaire. Peu après, on a retrouve en France, toujours à la recherche d’une liberté qui n’est donnée ni par l’argent ni par l’amour. Elle a besoin de la liberté donnée par le désert tout comme Nour qui apprendra cette liberté et donc à pouvoir survivre au désert.

Histoire superbe, pas toujours facile à lire, il faut du temps devant soi pour entrer dans l’histoire, il faut se concentrer, accepter l’incroyable lumière qui sort du livre et vous englobe, il faut marcher au côté de Nour et regarder vivre Lala et se laisser emporter par eux et par les mots qui les racontent. Quelle envie, après avoir refermé ce livre, d’aller se perdre quelques temps dans un désert, se laisser nous aussi manger par la lumière et la chaleur.
Ce livre n’est pas un coup de cœur car les deux personnages principaux, et en particulier Lala, sont volontairement « loin » de nous, on les voit vivre, survivre mais je n’ai pas ressenti cette empathie particulière qui lie le lecteur aux « héros » des histoires… Il est évident que de par leur caractère libre il ne pouvait y avoir un tel rapprochement mais cela m’a manqué tout de même.

Belle lecture malgré ça que je recommande vivement!

mardi 12 mai 2009

"Seul dans le noir" - Paul Auster

Seul dans le noir d'un scriptorium avec Paul Auster qui me fait la lecture..., par Thom

A lire la presse, difficile de savoir si le dernier Paul Auster est génial ou nullissime - on lira tout et son contraire selon les titres. Vous me direz Thomas, grand fou ! Quelle idée de lire de la presse ? ... quelle idée en effet, mais que voulez-vous : on a tous nos petites faiblesses. Or quand on s'est emmerdé comme un rat crevé au fin fond du scriptorium du précédent Auster, on est en droit de nourrir quelques appréhensions avant de se lancer dans "Man in the Dark", de chercher à savoir ce que les autres en pensent... et de noter une cassure vraiment marquée dans les commentaires. Cassure bien connue d'ailleurs, Auster divisant depuis longtemps le monde des lettres en deux camps d'égale importance : ceux le considérant comme un génie et ceux le voyant comme une outre vide faisant piailler les intellos neurasthéniques. Mais cassure qui jamais n'a semblé si prononcée - et pour cause : "Man in the Dark" est probablement le plus austérien (et le plus austère, aussi) de tous les livres de son auteur... et là, je ne vous cacherai pas que j'ai un peu l'impression d'écrire cette phrase à chaque fois qu'Auster publie un livre.

Il est pourtant assez rapidement évident que "Man in the Dark" est bien plus que ce que certains veulent en dire, bien plus qu'une uchronie basée sur le concept de Et si le 11 Septembre n'avait jamais eu lieu ? Notons d'ailleurs que s'il n'était que ça, il partirait déjà d'un postulat particulièrement excitant, l'idée de voir Auster chasser sur les terres du Philip K. Dick de "Man in the High Castle" étant plutôt prometteuse tant leurs œuvres sinueuses ont toujours paru liées. Or il n'est pas que cela : l'uchronie est réelle, projette le lecteur dans un étonnant monde parallèle où New York est ravagé par une guerre d'indépendance... mais cette uchronie, c'est là toute la spécificité de ce nouveau roman, est une fiction assumée comme telle : le fruit des divagations d'un vieil homme seul et paralysé, s'imaginant un univers (et une vie) parallèle pour tromper sa solitude et son ennui. Ici réside à la fois la force et la faiblesse de "Man in the Dark" : sa force, c'est une fois encore chez Auster une plongée vertigineuse dans les méandres de la création, une capacité unique à faire se confondre réalité et fiction, à emporter le lecteur dans une galaxie littéraire dont seul l'auteur de "Music of Chance" semble connaître le chemin ; sa faiblesse, c'est que comme l'uchronie n'est qu'un prétexte, elle semblera par moment un brin faiblarde à l'amateur du genre, poursuivant une trame foncièrement invraisemblable (je parle évidemment non pas de la non-existence du 11 Septembre mais de la Guerre de Sécession ravageant New York) et mettant en relief des caractères et des comportements finalement assez banals.

Qu'en penser alors...? "Man in the Dark" est assurément un ouvrage singulier, mais ça c'est le minimum syndical pour du Paul Auster. L'explosion des balises fictionnelles est épatante de maîtrise, mais aucune véritable gloire là-dedans - Auster ne sait pas faire autrement (et ne fait pas autrement du reste depuis son tout premier livre). A vrai dire dans "Man in the Dark", roman aussi ambitieux qu'inabouti, on a en fait la sensation désagréable que d'une part Auster se répète et excelle dans ce qu'il ressasse, et que d'autre part il se renouvelle mais ne convainc pas vraiment dans sa mue. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'on le retrouve dans ce genre de situation périlleuse : chez Auster, le génie semble souvent cyclique. Après un premier Âge d'Or qui l'avait révélé au monde, le candidat permanent au titre de plus grand écrivain vivant avait quelque peu peiné dans les côtes à la fin des années quatre-vingt-dix... avant de renaître et d'entrer dans un second Âge d'Or au début des années 2000 (avec successivement "The Book of Illusions", "Oracle Night" et "The Brooklyn Follies"). Depuis "Travels in the Scriptorium" il semble à nouveau entré dans une phase de transition... autant dire que si son retour à l'excellence est du niveau de "The Book of lllusions", on est prêt à s'envoyer autant de "Man in the Dark" qu'il le voudra.

lundi 11 mai 2009

"Le liseur" - Bernhard Schlink

Désabusée... par Sandrounette


Décidément, j'enchaîne les livres qui me laissent une impression étrange... Surtout que ce roman est très connu partout dans la blogosphère et qu'il est surtout apprécié. Vous allez peut-être pouvoir m'éclairer sur l'engouement qu'il a suscité.

Mickaël est un jeune garçon de quinze ans lorsqu'il rencontre Hanna alors âgée de 36 ans. Ils deviennent rapidement amants. Un rituel s'installe alors entre eux: Michaël fait la lecture à Hanna avant que sa belle ne lui fasse l'amour. Ce petit jeu dure quelques années puis Hanna disparaît sans laisser de traces.
Des années après, alors qu'il assiste à un procès en tant que stagiaire, Mickaël retrouve Hanna dans le box des accusés. En effet, nous sommes dans l'Allemagne post 3ème Reich avec toutes les questions que cela peut soulever.

Je n'ai pas du tout accroché. Le roman n'a pas eu le même effet que sur d'autres lectrices qui ont trouvé passionnante la deuxième partie axée sur le procès et le crime commis par Hanna. Non seulement ça ne m'a pas touchée, mais en plus j'ai trouvé ce passage ennuyeux. Je n'arrive pas à comprendre où voulait nous emmener l'auteur. Bien que je comprenne sa réflexion sur la Shoah et ses conséquences sur ces jeunes gens de la génération suivante, je n'ai pas saisi cette incision dans la relation Mickaël/Hanna. D'ailleurs, est-elle bien intéressante cette relation? Finalement, le poisson est un peu noyé.

Je n'ai donc pas adhéré au propos de l'auteur. Je m'attendais à un tout autre roman, me voilà déçue...

dimanche 10 mai 2009

"Ourania" - J.M.G. Le Clézio

Et vous, vous êtes plus "Ourania" ou "Onitsha" ? par Zaph

Meuh non, je ne parle pas de destinations de vacances exotiques !
Quoique, pour ce qui est de l'exotisme, Le Clézio a le don de dénicher les coins les plus improbables. Bien sûr, il ne s'agit pas d'endroits paradisiaques où on rêverait de couler des vacances tranquilles, mais justement, l'âme véritable d'un pays se trouve souvent en dehors des chemins battus.
L'âme d'un pays, c'est d'ailleurs quelque chose qui se mérite, qui s'apprivoise au prix de mille efforts et de risques, et qui, oui, en partie... s'invente.

"J'ai inventé un pays", c'est le titre du premier chapitre d'Ourania, et l'auteur annonce donc directement la couleur. C'est dans un Mexique onirique, en partie utopique, mais aussi terriblement désespérant que va nous emmener Daniel Sillitoe, géographe français en voyage d'études. C'est un monde que se partagent différentes communautés qui se croisent tout en restant étrangement isolées les unes des autres ; il y a la communauté utopique post-hippie nécessairement vouée à l'échec, la fondation scientifique où les chercheurs se partagent entres idéaux élevés et minables querelles académiques, les notables de la vallée, enrichis par le commerce des fruits et légumes, les pauvres exclus de la société, utilisés ou exploités sexuellement dans la "zone rouge", les révolutionnaires sur le retour... et on a l'impression que c'est Daniel qui sert de lien entre tous ces pôles, au point qu'on a l'impression, au moment où il doit poursuivre son voyage, que tout va s'effondrer derrière lui.

Pour répondre à la question de départ, moi, je suis plus Ourania, car j'ai été vraiment emporté par ce livre (alors que j'étais resté un peu "en dehors" de l'autre).
Pourtant, il présente quelques imperfections de construction, comme par exemple quand l'auteur se voit obligé d'alterner entre récit à la première et troisième personne. Mais on pardonne aisément ces petits défauts, tant la poésie qui se dégage de son écriture est encore une fois irrésistible.
Le thème aussi m'a plu, musardant autour de l'idée d'appartenance, d'être de quelque part. C'est un peu le le livre que Coelho ou Sepulveda rêveraient d'écrire (ou qu'on rêverait qu'ils écrivent), mélange de conte philosophique, de satire sociale ou écologique, de récit de voyage, mais servi par des personnages loin d'être caricaturaux et par une écriture superbe.

samedi 9 mai 2009

"Victor" - Michèle Fitoussi

Vieil homme de 85 ans cherche foyer désespérément par Sandrounette

Voilà un billet bien embêtant à rédiger puisque je ne sais que penser de cette lecture, même une bonne semaine après l'avoir terminée. On ne peut pas dire que c'est un chef-d'œuvre mais on ne peut pas dire non plus qu'il n'est pas intéressant. Jugez plutôt.

Victor est un vieux monsieur qui se meurt dans un petit appartement miteux du centre ville parisien. Ses voisines le prennent sous leur aile pour lui faire retrouver un peu de dignité. L'une d'elles, Alice, est une jeune stagiaire d'un grand quotidien national. Les fêtes de Noël approchant, elle a une idée de génie: faire passer une annonce pour faire adopter Victor. Le directeur du journal est très enthousiaste (Victor un peu moins) par un sujet qui passionnera les ménagères.

Le reste du roman raconte la nouvelle vie de Victor au sein de sa nouvelle famille. Vie qui va très bien se passer au départ pour finir en couac évidemment. Je ne saurai dire ce qui m'a réellement gênée à la lecture. La situation initiale était intéressante et originale et puis, au fur et à mesure du roman, nous assistons à la déchéance de la famille modèle, propos banal et raconté avec beaucoup de banalité. Un livre qui ne restera pas dans les annales donc...

vendredi 8 mai 2009

"Bob Dylan : une biographie" - François Bon

Back pages, par Thom

On ne peut pas avoir des idées originales tous les jours.

Ce commentaire ne s’adresse pas à François Bon, mais à moi-même, qui vous écris à cette seconde en écoutant Before the flood. C’est une d’une banalité déconcertante, et en même temps comment faire autrement après avoir lu cet étrange bouquin ? Dylan y est si remarquablement capté qu’on peut difficilement résister à la tentation de se servir de son œuvre colossale en guise de bande son.

Si je n’aime pas le mot fan et ignore à partir de combien de disques d’un même chanteur on doit s’en parer, il est certain que j’adore Dylan, découvert très tôt mais réellement apprécié sur le tard – je pense qu’avant mes vingt / vingt-et-un ans j’étais encore un peu trop tendre pour bien en saisir toute la portée. Trop jeune pour ne pas le trouver trop vieux, si j’ose dire. Aujourd’hui je suis devenu une espèce de collectionneur malade du Zim tout en évitant consciencieusement de perdre mon esprit critique (vous ne lirez donc jamais ici, rassurez-vous, d’apologie de Saved – je crains de ne pas être encore assez snob pour le réhabiliter) ; si j’ai si peu écrit sur Dylan durant toutes ces années de blogging, c’est je suppose parce que je n’ose pas trop m’y attaquer tant j’ai peur de me viander...

Cette peur de se cogner au gros morceau que constitue Dylan n’habite visiblement pas François Bon (ou alors il l’a domptée), et c’est tant mieux. Il y a même quelque chose de très courageux (parce qu’un brin kamikaze) dans le fait de publier cette biographie si peu de temps après que le plus grand songwriter de tous les temps ait lui-même ses offert ses « Chroniques ». Que je n’ai d’ailleurs pas encore lues, et ce n’est peut-être pas plus mal pour aborder le livre de Bon avec recul. Lequel avait déjà sévi il y a quelques années avec un bouquin sur les Stones (et vient de récidiver avec Led Zeppelin) qui m’avait…un peu emmerdé, pour tout dire. J’y avais trouvé un côté « accumulation » foutrement peu rock’n’roll, encore moins stonien. Pour Dylan j’avais néanmoins un a priori positif qui s’est rapidement avéré judicieux : il va sans dire que le poète rock par excellence se prête autrement mieux à la littérature que l’affreux Keith Richards.

Ceci n’est cependant pas la seule raison rendant « Bob Dylan : une biographie » plus que recommandable. Car le traitement appliqué au Zim se révèle rapidement très différent de celui appliqué aux Stones. Si le concept ce que l’artiste représente pour moi est relativement similaire (quoique plus discret me semble t'il), l’aspect strictement biographique est pour sa part nettement moins prononcé, se limitant à une tranche très courte de la vie de Dylan (en gros la période où il a le plus fasciné la planète - et on l'imagine l'auteur, soit donc les années 60 / début 70), à tel point que le terme biographie accolé au titre sonne plus comme une boutade façon Magritte que comme une définition. Cet aspect captivant prend même régulièrement le pas sur le sujet en lui-même tant on prend autant de plaisir à la prose de l’auteur qu’à ce qu’il raconte, se disant parfois qu’on se fait un plaisir coupable, que ça n’est finalement pas très journalistique…or justement, voilà qui soulève une question très intéressante : un biographe doit-il forcément être une espèce de narrateur omniscient super soûlant parce qu’il nous expose tout plein de trucs qu’on ira jamais vérifier vu que c’est pas notre boulot ? N’a t’il pas le droit, le devoir même, de transcender son sujet – quand bien même ce sujet serait-il une Statue du Commandeur éminemment analysée et commentée ?

Ces questions sont contenues en creux dans le travail de François Bon, et je pousserai même le vice jusqu'à dire qu’il n’y avait sans doute pas sujet plus approprié que Dylan pour les suggérer au passage. Car si le livre prend régulièrement un côté explosé le rendant indéfinissable, c’est autant parce que Bon est un écrivain au style unique que parce que Dylan lui-même est indéfinissable, explosé. Une figure aussi labyrinthique que son œuvre est épurée, un roman à clé à lui tout seul. L’écrivain l’a bien compris, qui l’aborde par cercles concentriques plutôt que de manière linéaire et qui en cela s’approche sans doute bien plus de la substantifique moelle de Dylan que les deux cents érudits qui l’ont précédé. Si j’osais la référence balourde (et je me refuse rarement ce plaisir) je dirais qu’il est le wiseman, et eux les fools. Tout en évitant l’écueil préféré des biographes de tout crin (mais là encore : s’il a tout le fait le droit au titre de biographe, il ne l’est clairement pas au même niveau ni pour les mêmes raisons), celui consistant à théoriser un truc qui ne doit surtout pas l’être sous peine de contresens – en l’occurrence la musique rock. Chapeau.

La question qui ressort de tout cela étant sans doute : à qui s’adresse ce livre si agréable à lire et si difficile à saisir ? Ce n’est probablement pas celui-ci que je conseillerais à un amateur de Dylan souhaitant en apprendre plus sur sa vie au sens strict de l’expression. Je ne me risquerai pas non plus à le recommander à quelqu’un qui ne connaîtrait quasiment pas Dylan – cela dit je suis évidemment super mal placé pour deviner comment il le recevrait (et serais par ailleurs très intéressé de connaître son opinion)…tout en étant convaincu qu’il faut quand même connaître un minimum le sujet pour appréhender l’ouvrage (puisque la forme est justifiée par le fond…). Les fans de Dylan (je veux dire : les FANS, les hardcore, les-qui-vénèrent) détesteront sûrement – en même temps tout le monde sait qu’il n’y a rien de plus con qu’un fan hardcore lequel grosso modo déteste automatiquement n’importe quoi de non-consensuel écrit sur son idole (qu’importe si le cas échéant l’idole en question n’a franchement rien de consensuel). En revanche les amoureux de Dylan, eux, s’y retrouveront à coup sûr, car je dois quand même le souligner avant de conclure : je n’avais absolument aucune envie de lire une bio de Dylan. Une vraie. Quarante-cinq ans après son premier album ce n’eut pu être qu’un pavé totalement indigeste, abrutissant voir même contreproductif. Il me semble que quand on se contente d’aimer un artiste sans pour autant le vénérer, on est difficilement capable de se taper six cent pages d’anecdotes (les meilleures biographies étant du reste souvent les plus concises)…De ce point de vue si le Dylan de Bon ne peut en aucun cas prétendre au titre de meilleur bouquin sur Dylan, je lui accorde en revanche avec plaisir le titre de meilleure œuvre littéraire sur Dylan (c’est aussi bien, peut-être même mieux). Il apporte à l'évidence quelque chose de plus, de différent. D'unique.

…oui, je sais. Ca donne l’impression que le bouquin est hyper ciblé. Je ne sais pas si l’on peut vraiment dire ça car je doute qu’il ait été envisagé comme tel, mais je dois bien reconnaître que comme toute œuvre ovni celle-ci n’a que très peu de chances de faire consensus. Si ce n’est auprès de gens qui à la fois : sont passionnés de littérature et de musique, sont captivés par les liens unissant les deux, ne sont pas rebutés par les proses poétiques, apprécient suffisamment Bob Dylan…

Ceux-là ne seront peut-être pas extrêmement nombreux, mais ils auront bien du mal à lâcher le nouveau livre de François Bon.

jeudi 7 mai 2009

"Le grand cahier", "La preuve", "Le troisième mensonge" - Agota Kristof

Trilogie de la relativité, par Ingannmic.

Afin de ne pas dévoiler les surprises de cette trilogie, je ne résumerai que le début de son 1er volet. En effet, impossible d’évoquer le 2ème tome sans révéler la fin du 1er, ni de parler du 3ème sans… vous m’avez comprise !
Dans un pays en guerre, la mère de jumeaux nommés Claus et Lucas les confie à la garde de leur grand-mère, une femme méchante, avare et malpropre, surnommée « la sorcière » par le reste du village. Les deux garçons, âgés de 5 ans à leur arrivée chez cette mégère, font preuve d’une intelligence et de ressources hors du commun. Dispensés d’école, ils pourvoient eux-mêmes à leur instruction, qui va de l’étude de la bible à l’observation des comportements humains les plus abjects. Comme exercice, ils s’astreignent à écrire, dans « Le grand cahier », des rédactions devant relater de la façon la plus objective leurs expériences diverses. Le roman est la compilation de ces rédactions.
Il en résulte un style froid, dénué de tout apport émotionnel, mais néanmoins glaçant, car les scènes décrites sont souvent empreintes de violence, et le fait de s’imaginer qu’elles le sont par de jeunes enfants ajoute à leur noirceur.
Tout au long de la trilogie, l’auteure gardera cette distance vis-à-vis des sentiments : ses personnages, qui ont décidé de ne plus rien ressentir dans le but de pouvoir faire face à un monde injuste et cruel, subissent ensuite comme un handicap cette carence émotionnelle, porteuse dans les 2ème et 3ème volumes d’une immense mélancolie.
La relation ambiguë qu’entretiennent Claus et Lucas au bien et au mal est troublante pour le lecteur, qui est de plus déstabilisé par les rebondissements de l’histoire, que l’on pourrait qualifier d’histoire « à tiroirs ». En effet, A.Kristof nous plonge dans une réalité qui se dérobe pour en révéler une autre, elle-même enrichie d’un nouvel éclairage qui rend caduc le récit qui précède... et finalement, n’est-ce pas une seule réalité abordée sous divers points de vue plus ou moins fantasmagoriques, mais tous recevables ? Sur quoi est-il vraiment nécessaire et intéressant de s’attarder : sur ce qui est, ou sur ce que la souffrance, les désirs, nos mécanismes d’autoprotection, nous poussent à imaginer ?
De même, l’action se déroule dans un lieu et un temps qui ne sont jamais vraiment précisés : il est question du « village », de « la ville », de « la guerre » et de « la révolution », le quotidien est celui d’un pays totalitaire, où sévit la censure… là aussi, on a l’impression d’être à la fois dans un monde imaginaire mais inspiré de la réalité, appréhendé à partir de diverses perspectives, selon que l’on se place d’un côté ou de l’autre de la frontière.

Un style extrêmement simple qui sert un récit à la structure complexe, et une lecture qui ne laisse pas indifférent… à tel point que "Le grand cahier" a souffert de la censure : il a été interdit dans certaines bibliothèques (notamment au Québec) et l'enseignant de français d'un collège d'Abbeville a été soumis à une garde-à-vue et à une perquisition à son domicile pour avoir fait travailler une classe de troisième sur ce roman (les parents des élèves ont porté plainte en raison des scènes de zoophilie et de pédophilie qui y sont décrites).





Lucas, Claus et Klaus sont sur un bateau… par Sandrine


La première fois que j’ai entendu parler d’Agota Kristof, sur un site de lecture, j’ai cru à une parodie, naïvement je l’avoue. C’est dommage que personne ne m’ai contredite mais heureusement je n’en ai jamais parlé à quiconque jusqu’à ce je trouve un exemplaire d’un de ses livres à la F°°°°. En lisant le résumé, j’ai compris mon erreur : ce n’étais clairement pas une parodie, ce n’étais vraisemblablement pas gai…
Plus tard, toujours influencée (pour mon grand bonheur) par les lectures bloguesques, je me lançait dans la trilogie des jumeaux, résumé facile constitué des trois livres suivants « Le grand cahier », « La preuve » et « Le troisième mensonge ».
Chacun de ces livres nous fait nous interroger, de manières différentes, sur le monde de l’enfance. Le premier n’est qu’une succession de petites saynètes, deux pages en moyenne sur la vie d’enfants envoyés pendant la guerre chez leur grand-mère. La grand-mère est dure, les enfants sont pires… Ils grandissent, s’endurcissent par plusieurs exercices, font des rencontres avec les être étranges gravitant autour d’eux. Ils savent tuer, ils savent regarder en face la souffrance. Ils sont ce que tout enfant ayant pas mal souffert dans sa vie voudrait réussir à être : un être sans émotions. Leur séparation sera leur ultime endurcissement. Dans « La preuve », nous suivons le destin de Lucas, celui qui est resté, sa vie, ses compagnons divers. Le système narratif n’est plus du tout le même, l’écriture a grandi avec les enfants, mais le rythme est toujours soutenu tout comme dans «Le troisième mensonge ».
Ce dernier s’attache à la vie de Claus et nous révèle (ou nous cache) la vérité contenue dans ces trois tomes. Une vérité qui s’attache à dire les silences entourant l’enfance et ses méfaits. Qui nous prouve que cette fuite dans l’écriture est le sujet central de ces livres.
J’ai aimé cette trilogie mais elle n’est pas à lire un jour de déprime, car elle reste noire du début à la fin, malgré la pointe d’espoir qui au final n’aura pas servi à grand-chose…