samedi 31 janvier 2009

Edgar Poe : bilan de l'Aristochat

Après deux mois passés en compagnie d'Edgar Poe, il est temps de faire le traditionnel bilan.
Voici les conclusions de quelques Chats :


Mbu :

Personnellement j'aime beaucoup Edgar Poe, il était, pendant mon adolescence, un de mes auteurs favoris, sinon Le favori. Je me réjouissais donc de le retrouver. Pourtant, j'ai eu de la peine. Comme si la page avait été tournée et qu'il était superficiel d'y revenir, au risque que la magie n'opère plus aussi bien. Et ça a été le cas.

En revanche, un autre aspect est apparu, qui a d'ailleurs été déjà mentionné: se mettre dans les attentes et les rêves scientifiques de l'époque a été un expérience intéressante. Ils sont désuets
aujourd'hui, mais quels miracles à l'époque! L'approche de la science, entre fascination et ironie, m'a frappée, même si elle ne se faisait pas dans mes textes favoris. L'approche des sciences occultes, avec cette redondance du magnétisme, est un autre aspect qui m'a frappée.

Finalement, ma lecture a changé et je me suis accrochée à des détails qui étaient passés inaperçus quand j'avais 18 ans. Une redécouverte donc, mais l'arrivée d'ouvrages frais et nouveaux a interrompu cette redécouverte dans laquelle je cherchais en vain les sentiments de
passion que j'avais ressentis autrefois.



Sandrounette :

Veuillez m'excuser mais je n'y suis pas arrivée... Pourtant j'ai fait des efforts! Voilà deux ans que les "Histoires extraordinaires" sont juchés sur ma Pile à Lire et je m'y remets à chaque fois sans pouvoir les gravir. Malgré toutes mes bonnes volontés je reste de marbre devant l'écriture de Poe. Je n'accroche pas du tout au style pompeux et horriblement long de ses descriptions, je mets un temps infini pour lire une petite nouvelle de rien du tout...bref, Edgar et moi ne sommes pas copains. Je dois avoir un problème avec la littérature anglophone dite "classique" parce que j'éprouve la même sensation en essayant de lire "Le portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde...

Les "Histoires extraordinaires" restent mon challenge personnel. Peut-être aimerai-je un jour... (ou pas)
Vous l'aurez compris: l 'Aristochat est mort, Vive l'Aristochat!!!!



Guic :

Ca fait toujours un peu bizarre de se replonger dans des lectures qu'on avait étant encore... enfant disons. Surtout quand il s'agit des premieres lectures d'adulte qu'on a eu. Mais la bonne surprise est toujours là, et ni le style, ni l'abgoisse distillée dans les nouvelles n'ont vieilli. Dix ans après, c'est toujours aussi fort, toujours aussi marquant. (En meme temps, ça n'a pas vieilli en un
siècle, alors en dix ans, ce serait dommage.)

Un seul regret: m'être replongé dans des oeuvres déjà lues plutôt que d'attaquer les oeuvres encore inédites pour moi.



Sandrine :

Un Aristo-découverte, je ne l'avais jamais lu. Un peu de mal (beaucoup même) sur les nouvelles longues et descriptives, ou scientifico-philosophiques... Par contre, vrai coup de coeur pour les nouvelles au style horrifiques!! Et pour ses poèmes également, en VO (mais pas simple à trouver).



Ingannmic :

Pour moi aussi, Poe a été une redécouverte de mes lectures adolescentes, et j'en ai retiré beaucoup de plaisir, surtout à la lecture des "Nouvelles histoires extraordinaires". Mon impression a été plus mitigée concernant les "Histoires extraordinaires", dont j'ai trouvé certaines nouvelles carrément ennuyantes. Dans l'ensemble, un bilan donc plutôt positif tout de même...



Zaph :

Pour moi aussi, ça faisait longtemps que je ne m'étais pas replongé dans ces textes, après les avoir dévorés mainte fois dans ma jeunesse.
Et c'est en les relisant que je m'aperçois de l'influence énorme que Poe a eu sur moi. Il fait vraiment partie des quelques auteurs (je les compte sur les doigts d'une main) qui m'ont profondément marqué, je dirais presque façonné. C'est une relation très affective qui va au delà de l'appréciation d'un style ou d'une œuvre. L'univers de Poe est très spécial, aussi bien dans les sujets que dans l'écriture, et je conçois que tout le monde n'accroche pas, mais pour moi, ce fut un grand plaisir.

Je remercie tous les participants et visiteurs qui ont apporté leur contribution à cet Aristochat (même si personne ne semble avoir relevé mon défi de lire "Euréka"), et je vous donne rendez-vous demain pour découvrir le nouvel Aristochat !


vendredi 30 janvier 2009

"Le nom des morts" - Stewart O'Nan

Vachement gonflé, par Zaph

Si je vous dis que j'ai lu un roman qui se veut en même temps un livre sur la guerre du Vietnam, une rêverie philosophique sur l'absurdité de la vie quotidienne, et un thriller palpitant, vous allez me dire que l'auteur est vachement gonflé d'avoir tenté un coup pareil et qu'il a obligatoirement du se casser la gueule par excès d'ambition. Je le sais, j'aurais dit la même chose.
Et je me serais bien planté, parce que incontestablement, "Le nom des morts" est un succès sur les trois tableaux.

Il est rare que je rencontre un livre tellement prenant que j'y repense plusieurs fois pendant la journée, et que je maudisse les contretemps qui me font retarder le moment où je pourrai poursuivre ma lecture, tout en me disant que plus j'avance, plus vite j'aurai fini, et que je devrai alors passer à un livre qui sera forcément moins bon.
A moins que je ne relise directement un autre livre de O'Nan ? Non, un peu de modération, que diable, il ne faut pas brûler toutes ses cartouches d'un coup !

Ce livre semble être écrit tout simplement, mais en fait sa structure est plus complexe qu'elle n'en a l'air. C'est avec beaucoup de finesse qu'O'Nan arrive à imbriquer la vie actuelle du héros et les histoires surgies du passé. On passe sans transition et pourtant presque sans s'en apercevoir d'un univers à l'autre. C'est une belle illustration des séquelles psychologiques et des traumatismes de guerre dont on n'arrive pas à se dépêtrer. Les images reviennent inlassablement hanter le héros, jusqu'à ce que son passé lui-même finisse par le rattraper.

C'est aussi un livre sur la solitude et l'impossibilité d'aimer et d'être aimé en retour.
Bref, un livre ambitieux et réussi. Un coup de coeur.

jeudi 29 janvier 2009

"Passer l'hiver" - Olivier Adam


Bouts de vie par Sandrine

Je ne sais pas si vous avez déjà eu ça, j'imagine que oui, cette impression bizarre en regardant des gens inconnus passer autour de vous, l'air pressé, ou détendu ou complètement affolé. A chaque fois je me pose la question: qu'est-ce leur vie?
Pas français tout ça me direz-vous mais c'est le plus juste résumé de mes questions : qu'ont-ils?, Que font-ils?, Quelles sont leurs angoisses?, Qu'est-ce qui les empêche de s'endormir paisiblement?, Quand ont-ils ri la dernière fois, pourquoi?, A quoi pensent-ils là maintenant ?


Et ce que j'aime avec Olivier Adam, c'est qu'il raconte les vies des gens que l'on croise, des bouts de vies, pas des histoires dont on rêverait qu'elles nous arrive, pas des fins miraculeuses où tout va pour le mieux, où tout le monde rit serré en groupe pour une photo finale de bonheur complet...Non lui il vous parle de moment dans la vie d'un homme ou d'une femme, cet homme ou cette femme croisés dans le métro, à qui on a parlé dans un bureau, un vivant comme nous. Et ces bouts de vie, si réalistes car si peu joyeux, écrit – décrit par l'auteur sont beaux.

Je ne le conseille pas quand on déprime car la vie, dans ses tracas, ses misères, ses aspirations en deuil, ce n'est déjà pas facile de la vivre alors la lire...

Mais à lire pour la beauté de la plume simple et pourtant toujours juste d'Olivier Adam.

mercredi 28 janvier 2009

"Lettre au père" - Franz Kafka

Si je t'écris... par Sandrounette

Autant lire les 840 pages de Jonathan Strange et Mr Norrell a été un vrai plaisir, autant ces 99 pages-là ont été pénibles.

Je n'ai jamais vraiment aimé Kafka. Lors de mes études universitaires, j'avais dû lire "Le château" et je me souviens d'un calvaire innomable! Je n'arrive pas à m'intéresser aux romans où il ne se passe rien, quelque puisse être la beauté de l'écriture. Cependant, je suis assez curieuse de l'histoire personnelle de cet auteur. Voilà pourquoi la "Lettre au père" est différente du "château".

A travers une longue lettre, le fils s'adresse au père. Un père hautain, très dur avec ses enfants et en particulier avec Franz. Et pourtant, il ne s'agit pas d'un règlement de compte à proprement parler. L'auteur prend à sa charge toute la responsabilité (culpabilité...) de la relation filiale. Mais toutes ses frustrations transpirent, ses angoisses d'être comparé à un père si "parfait" et qui le fustige à chaque fois. D'ailleurs la lettre fut écrite suite au refus du père concernant le futur mariage de Franz. Il ne lui a jamais envoyé.

Malgré une lecture laborieuse, le côté "intime" de Kafka me plait davantage que le côté symbolique présent dans chacun de ses autres romans...

L'avis de Zaph

mardi 27 janvier 2009

"Le chant de Salomon" - Toni Morrison

Envol vers la liberté, par Ingannmic.


Il s’appelle Macon Mort, comme son père et son grand-père, qui s’est vu attribué ce patronyme lors de son affranchissement par un officier de l’état civil ivre. Sa mère, Ruth, est la fille du médecin noir le plus célèbre de la région…Il mène au sein de sa famille une existence privilégiée et confortable, loin des préoccupations du reste de la population noire, en butte au racisme exacerbé de l’époque (années 1940 /1960). A l’aube de la quarantaine, célibataire, travaillant dans l’affaire immobilière de son père, lui viennent des envies d’ailleurs. La recherche d’un hypothétique trésor en Virginie finit par se transformer en pèlerinage familial, sur la trace des enfants que furent son père et la sœur de celui-ci, la tante Pilate.

Il est très difficile de donner une idée de ce roman en le résumant. Toni Morrison a un style qui surprend au départ, mais par lequel on se laisse prendre petit à petit, et qui finit par vous accrocher de façon quasi hypnotique. Elle prend des libertés avec le réel en y incorporant des éléments surnaturels inspirés de légendes africaines, en mêlant avec ambiguïté rêves et réalité, en dotant ses personnages de touches d’excentricité parfois cocasses. Beaucoup de ces personnages sont tourmentés : ils cherchent un sens à leur vie, ont du mal, pour certains, à assumer leur passé ou leurs origines. Car d’origines il est question, dans « Le chant de Salomon », et de la place que chacun leur accorde : il est reproché à Macon de ne pas s’intéresser à son identité en tant que noir, de ne pas faire preuve de solidarité envers la communauté dont il devrait se sentir issu. Et c’est finalement en acceptant de s’approprier cette identité qu’il finira par se sentir libre en tant qu’individu. La quête de liberté et le besoin d’un retour à la terre de ses ancêtres est d’ailleurs évoquée de façon récurrente, assimilée au fait de pouvoir voler, s’évader (le récit s’ouvre justement sur une scène d’envol). En effet, si quête de liberté il y a, c’est avant tout parce que le peuple noir a été amené sur le territoire américain contre son gré, et qu’en dépit de l’abolition de l’esclavage, il a gardé en héritage cette sensation d’être prisonnier d’un pays qui n’est pas le sien.

J’ai vraiment eu l’impression d’être emportée par l’écriture de T.Morrison, par cette histoire touchante, par ses personnages hauts en couleur…Un beau coup de cœur !

lundi 26 janvier 2009

"Silence, on ment" - Gilles Martin-Chauffier

Ca balance à Paris ? par Thom

Ce n'est pas tout à fait comme si c'était inrésummable, mais quand même... ça ne va pas être facile facile. Essayons :


"Silence, on ment" prétend dénoncer l'hypocrisie du monde médiatique. Vaste programme mes amis ! Et première révélation, de taille : le monde des médias serait en fait un panier de crabes ambitieux, conspirateurs et faux-cul comme pas deux. Wow. Heureusement que Gilles Martin-Chauffier (1) était là pour nous le dire, à nous, pauvres VPIP (Very Pas Important People). Dans le genre enfonçage de porte ouverte, on pouvait difficilement faire mieux. Reconnaissons cependant à sa décharge que c'est un train commun à tous les bouquins s'étant attaqué des les années 90 / 2000 au thème de la télé, du culte "Saga" de Tonino Benacquista à l'inégal (mais sympathique) "One Man Show" de Nicolas Fargues.

Heureusement GMC écrit plutôt pas mal - ouf. Du coup, les vingt premières pages constituent un roman à clés plutôt amusant, non non, cette actrice star à Hollywood qui a pleuré sur le sorts des petits bosniaques à une remise de Prix n'est pas Sophie Marceau, cette vieille dame indigne au regard bleu glacé qui rédigea trente années durant des critiques télés pour Le Monde n'est pas Claude Sarraute, évidemment cet ex ministre des finances au nom composé exclu du gouvernement Jospin pour des raisons politcos financières n'est pas Dominique Straus-Kahn...et le narrateur, bien sûr, séduisant quinquagénaire animant un talk-show pseudo provoc en seconde partie de soirée le samedi soir n'est pas du tout Thierry Ardisson... de même que cet avant centre de l'Equipe de France rebelle qu'il invite un soir, qui balance sur tout le monde et vit reclus au milieu de son clan dans le 93 n'est pas Nicolas Anelka...

Amusant... certes, mais un peu fatigant à la longue, comme tout exercice de ce type lorsqu'on le prive de son corollaire : la subtilité. Martin-Chauffier n'en a cure, qui charge la barque tout le long des deux premiers chapitres - quitte à ennuyer un brin. Son problème ? Les stars de la télé qu'il satirise à l'envi (et non sans manichéisme) ne passeront pas à la postérité de la même manière qu'un DSK ou un Anelka (qui déjà ne passeront pas à la postérité de la même manière, sauf éventuellement si Anelka venait à remporter une Coupe du Monde... ). Qui saura encore lire son roman à clé dans vingt ans ? Qui même en aura en vie, mis à part quelques archéologues et peut-être le Pierre Tchernia de son temps ? Et surtout : vous qui me lisez du futur, savez-vous qui est Pierre Tchernia ?

(fou rire général, là, non ?)

Reprenons :

Ouf ! (bis) le roman bascule soudain dans le polar jet-set, un flic pour le moins étrange mène l'enquête, et bien sûr il va y avoir du sexe puisqu'un livre pseudo coup de poing ne peut être totalement abouti s'il n'y a pas du sexe (ainsi que de la drogue et du mauvais rock'n'roll). un peu comme si l'auteur s'était rendu compte de lui-même que sa satire, aussi corrosive soit-elle, ne pourrait tenir la longueur sans une bonne intrigue pour la soutenir. Il évite ainsi l'erreur fatale de Beigbeder dans "99 francs" (erreur qui était je le rappelle qu'après avoir lu la première partie du bouquin le reste n'était que redite).

Pour amener ça, il a eu une idée lumineuse : diviser son roman en cinq parties, chacune narrée par un des personnages clé. Idée qui aurait été totalement révolutionnaire à 73 ans près (puisqu'elle a été inventée par Faulkner dans "As I Lay Dying en 1930). Là je suis méchant. Je ne réclame pas l'originalité à tout prix : juste un peu de fraîcheur. C'est là que le bât blesse vraiment : ces multiples narrateurs viennent de milieux sociaux très différents mais ils s'expriment tous dans le même registre de langage. Le présentateur télé s'exprime comme le flic de quartier, qui s'exprime comme la copine du joueur de foot du 9-3. A peine si on différencie les passages narrés par les femmes des passages narrés par les hommes.

L'archétype de la fausse bonne idée en somme, surtout si l'on considère que l'auteur a passé toute la première partie à parfaitement caractériser ses personnages et que, dès lors que ceux-ci prennent la parole, on ne retrouve plus trace de leur caractère. Et surtout, le seul personnage qui n'ait pas son tour de narration, c'est le footballeur. Or, c'est le rouage central du roman. Je ne doute pas que ce soit volontaire, mais à mon avis ce n'est pas tellement pour de bonnes raisons : ce n'est pas pour en faire un portrait en creux, par exemple. C'est surtout que dès la première apparition du personnage on se rend très vite compte que Gilles Martin-Chauffier :

1/ ne connaît strictement rien au foot
2/ ne connaît strictement à la vie d'un jeune de banlieue

...or comme le personnage n'a que deux passions dans la vie : le foot et ses potes de banlieue, ç'aurait sans doute été délicat de le faire devenir narrateur d'une des parties.

Que retenir de "Silence, on ment" ? Euh... rien. Plutôt qu'une conclusion explicative, laissez-moi vous dire un secret : cette critique est une archive, elle remonte en fait à 2005. Alors je suis plutôt bien placé pour vous dire qu'on n'en retient rien... puisque j'ai (littéralement) découvert le livre en relisant mes propres mots. Inutile d'en rajouter (2)



(1) Récemment auteur du best-seller "Le Roman de la Bretagne"... livre aussi plein d'amour pour la Bretagne que d'âneries le discréditant au moins autant (le livre, pas la Bretagne !)

(2) Non non non !!! Ca ne veut pas dire que je viens du passé ! Ni du futur de mon passé ! Ca veut juste dire que j'ai relu un vieux texte !
...

dimanche 25 janvier 2009

"Nouvelles histoires extraordinaires" - Edgar Poe


Dakness, take my hand
, par Guic’ the old


Il y a des livres qui peuvent vous traumatiser à jamais. Jeune passionné de littérature fantastique et aimant me faire peur, j’avais lu un recueil de nouvelles de Poe quand j’étais gamin. Le Chat Noir reste la plus marquante.

Alors m’être plongé dans la relecture de ce second tome des Histoires extraordinaires (que, pour une raison que j’ignore, j’ai toujours préféré au premier), je réalise qu’elles n’ont pas perdu de leur force… et que je m’étais bien planté plus jeune en y cherchant du fantastique. Car ci celui-ci fait quelques incursions dans les écrits de Poe (Metzengerstein par exemple), il ne doit jamais être pris comptant. S’il est une constante dans l’œuvre de Poe, ce n’est pas l’incursion de l’inexplicable dans le quotidien, mais bel et bien la folie, la mort, et le destin. En centrant ses nouvelles autour de fous, d’alcooliques, Poe brouille les repères du lecteur, le torture, et l’emmène fouiller dans les recoins les plus sombres de l’esprit humain.

En ce sens, Le Chat Noir est un chef d’œuvre. Car le Chat n’est rien d’autre qu’un chat, mais il devient symbole de la destinée funeste qui attend son possesseur. Celui-ci qui sombre dans l’alcool et la folie, celui-là même qui nous narre son histoire du fond de la geôle dans laquelle il attend son exécution… C’est un humain comme les autres. Et c’est là que ça commence à faire peur.

D’exécution il est également question dans « le Puits et le pendule », où l’on découvre comment l’homme peut déployer des trésors d’ingénierie pour mettre à mort un prisonnier de guerre tout en le soumettant au pire des supplices psychologiques : voir la Mort arriver, là, pas à pas.

Cette même Mort qui vient s’incruster, vêtue du « Masque de la Mort Rouge », pour jouer les troubles fêtes dans un bal organiser par quelques riches isolés de la populace qui meurt de la peste, et leur inculquer un peu de savoir vivre…

Ces mêmes riches qui d’ailleurs ce croient tout permis et dont se vengera, avec la manière (entendez par là le grotesque et le Grand-Guignol) Hop Frog dans la nouvelle éponyme.

Mais la Mort peut être plus douce… Plus sentimentale. Plus symbolique. Et dans le portrait ovale, quand l’Art emporte dans la Mort son sujet, c’est presque son Art à lui, Edgar Poe, que l’auteur décide d’enterrer.

Dans les Histoires extraordinaires, on est écartelé entre la réalité presque terre à terre des enquêtes de Dupin et la science fiction (Aventure sans pareil d’un certain Hans Pfaal). Ici, les sentiers sont déjà battus, et l’on sait que l’issue est généralement fatale. Certes, ces nouvelles sont loin d’être douces et regorgent des obsessions morbides et déprimantes d’un auteur peu connu pour son goût pour la gaudriole.

Mais elles restent malgré tout… fascinantes. Leur plus grande qualité. Leur plus grand défaut étant qu’à être ainsi fasciné par elles, on en vient à se poser certaines questions qu’on voudrait éviter…

« Relativement à la très étrange et pourtant très familière histoire que je vais coucher par écrit, je n’attends ni ne sollicite la créance. Vraiment, je serais fou de m’y attendre, dans un cas où mes sens eux-mêmes rejettent leur propre témoignage. Cependant, je ne suis pas fou, — et très certainement je ne rêve pas. Mais demain je meurs, et aujourd’hui je voudrais décharger mon âme. »

On ne pourra pas dire qu’on a pas été prévenus.



Noir et glaçant par Sandrine

Poe est un maître quand il vous enferme dans un domaine sombre et humide, quand il vous présente un être mauvais ou plein de folie rageuse, quand il vous décrit les détours de la pensée d'un meurtrier, quand enfin il se met en scène dans ce qu'il aurait pu devenir sans l'écriture. Voilà ce que j'ai déduit de ma rencontre avec Edgar Allan Poe.
J'ai donc décidé d'oublier (et même pour certaines de ne pas les lire) ces quelques histoires pseudo-philosophiques, ou d'autres comiques et de ne garder que cette mélancolie et cette fièvre folle qui pour moi, sera toujours Poe.

Avec évidemment quelques exceptions comme "Petite discussion avec une momie" qui m’a fait rire ou "Hop-Frog" qui mêle cruauté et drôlerie.
"Bérénice", "la Chute de la maison Usher", "Le chat noir" et "Le portrait ovale" sont épouvantables. "Silence" glaçant.

Dans les quatre premiers on se rend compte qu’il ne fait pas bon être une femme dans l’univers de Poe, dans le dernier le démon joue avec les nerfs d’un homme et trouve sa faille...En effet qu’y a t’il de pire que les violences, les tempêtes, le ciel noir qui craque? Un silence total, cette impression que tout est mort autour de soi et au loin, et se sentir désespérément seul.

Conclusion, j’aime Poe quand il est noir et il l’est dans ce recueil.


Lire aussi l'avis d'Ingannmic


samedi 24 janvier 2009

Labyrinthe - Kate Mosse

Pavé parfait pour la détente par Sandrine


Deux histoires en parallèle, une durant le 13ème siècle où l'on vit avec Alaïs le début de l'inquisition catholique, et de fait, la fin des cathares et l'autre, durant notre siècle, avec la découverte d'une grotte (par une certaine Alice...) abritant deux squelettes, ainsi qu'un anneau et un manuscrit qui auraient avoir avec le Graal...

Nous passons de l'une à l'autre en suivant pour l'une, Alaïs cherchant à mettre en sécurité un des manuscrit servant à réveiller le Graal, et pour l'autre Alice, dépassée par sa découverte, poursuivie par une confrérie prête à tout pour trouver le fameux Graal.
Alaïs vivra les trahisons, les bonnes fortunes surprenantes, la mort d'êtres chers et surtout la chute de Carcassonne; Alice comprendra pourquoi il fallait que ce soit elle qui découvre la grotte...Aidée en cela par un mystérieux vieil homme, Audric.

L'histoire se déroulant au treizième siècle est bien plus passionnante que celle de notre ère. L'épopée d'Alaïs, tentant de survivre dans un siècle brutal, dominé par les « guerres » de religion, est prenante tandis que celle d'Alice, ne comprenant jamais rien mais sachant quand même grâce à des sortes d' hallucinations, de retour vers le passé, n'étant point dégourdie et ne réussissant à s'en sortir que par une chance assez impressionnante (pendant que d'autres qui l'entourent se font attraper, torturer,...), tandis que celle d'Alice, donc, est trop « surhumaine » pour me plaire.

Un gros bouquin, parfait pour se détendre, dévoré en quelques jours car l'écriture n'est pas mauvaise, contrairement à un Dan Brown, et une auteure renseignée et passionnée par son sujet, c'est déjà ça.

vendredi 23 janvier 2009

"Les hommes à terre" - Bernard Giraudeau

Beau dehors...et dedans, par Ingannmic.


L’infime part de midinette en moi a toujours eu un faible pour Bernard Giraudeau (depuis toute petite, je craque…). La part restante –la majorité, donc- se méfie comme de la peste de ces acteurs, chanteurs, politiques qui se découvrent un jour des velléités littéraires. N’est pas écrivain qui veut, tout de même ! C’est pourquoi, lorsque ma copine (vous savez, celle qui m’avait prêté le livre de Kingsolver) m’a conseillé « Les hommes à terre », j’étais très sceptique. Mais bon, le Kingsolver m’avait bien plu, j’ai finalement décidé, une fois de plus, de lui faire confiance… et une fois de plus, je ne le regrette pas ! L’ouvrage est court mais paraît dense, parce qu’il est composé de plusieurs récits (cinq, pour être exacte) que j’ai trouvés riches et émouvants. Saviez-vous qu’avant d’être comédien, Bernard Giraudeau avait travaillé dans la Marine nationale en tant que mécanicien, et qu’il a ainsi fait deux fois le tour du monde ? Dans « Les hommes à terre », on ressent en permanence son amour de la mer, des hommes de la mer* (qui « sur terre ne valent rien »), sa fascination pour les escales portuaires, avec sa faune bigarrée, ses bouges à putes, ses odeurs de fuel et de poissons. Il dépeint ce monde avec familiarité, crudité parfois, mais avec toujours un respect immense pour tous ces hommes qui partent sans assurance de retour, ces femmes qui les attendent ou qui ne les attendent plus, celles –les réelles ou les fantasmées- qui les réconfortent et soulagent leur désir le temps d’une nuit.
Il traque, derrière la rudesse des uns ou la discrétion des autres, la générosité, le courage, la beauté cachée…, tout ce qui enfin fait d’eux des êtres exceptionnels, si on prend la peine de les écouter et de les regarder vraiment, d’écouter leur histoire. Parce qu’à chaque nouvelle correspond bien une histoire, d’amour perdu ou impossible, de marin désœuvré parce qu’en cale sèche, de voyage à l’autre bout du monde... A chaque fois, la mélancolie est présente, mais l’auteur, qui marie avec justesse réalisme et poésie, ne verse jamais dans le larmoyant. A l’issue de cette lecture, mon être tout entier assume un gros faible pour Bernard Giraudeau !

*Dans le 1er récit uniquement, il n’est pas question de marin, mais l’on y retrouve malgré tout ce thème du voyage, de l’amante au loin qui attend son homme revienne.

jeudi 22 janvier 2009

"Corpus Christine" - Max Monnehay

Bon appétit, par Annemasdu.


Si vous êtes comme moi, que vous bouquinez en croquant vos tartines, en trempant des biscottes dans votre thé, en buvant du lait, du jus de fruit, ne lisez pas ce livre. Ce n'est pas bon. Ah si, c'est un bon livre, très bon même, mais c'est qu'il a des scènes carrément dégoûtantes qui risquent de vous couper l'appétit ou pire, de faire monter en liquide acide toutes les petits douceurs que vous venez d'introduire dans votre système digestif. À jeun donc, chers lecteurs et lectrices, et installez-vous pour lire (et dévorer) ce livre parce qu'il en vaut bien la peine. Faites connaissance avec le héros de cette histoire atroce car héros il est. Et il est de plus complètement fou, ou plutôt schizophrène. Il nous raconte sa vie, son amour, sa souffrance. Sa lutte pour rester en vie. Parce que c'est la guerre dans l'appartement de sa femme et lui. Lui, invalide à cause d'un chute d'un toit, passe ses journées dans sa chambre couché sur un matelas. Sa femme et lui ne se parlent pas, ne se voient pas. Quand sa femme quitte l'appartement il crawle à la cuisine à la recherche d'un peu de nourriture que sa femme cache le plus haut possible dans le frigo et les placards. Un chou fleur cru, un pot de moutarde, c'est déjà la fête. Dans l'appartement il n'y a pas de téléphone, ni télé, ni radio. La porte est fermée à clé, la voix de notre héros trop faible pour appeler au secours (ben c'est ce qu'il nous dit, hein!). Quatre ans déjà que dure cette situation. Il ne pèse que quarante kilos, il met la tête dans les toilettes pour se laver. Il devient de plus en plus faible. Il hait sa femme ... et paradoxalement, il l'aime encore. Il n'a comme compagnie que les lecteurs, qu'il accuse d'être des voyeurs remplis de préjugés (c'est très marrant quand il parle aux lecteurs) et ses petits amis imaginaires : Peter Pan, Jacques et le haricot. Et il joue aux échecs. En fait voilà sa vie maintenant : lui est le roi blanc qui refuse d'être battu par la reine noire et qui ferait tout pour sortir vainqueur de ce combat.


À vous de découvrir s'il gagne la partie ou pas.


Lire aussi l'avis de Lhisbei

mercredi 21 janvier 2009

"Les accommodements raisonnables" - Jean-Paul Dubois



La vie est faite de petits arrangements, par Livrovore


Paul Stern, scénariste, vit à Toulouse avec sa femme Anna, qui souffre d’une profonde dépression. Suite à la mort de son oncle, son père qui en hérite se révèle tout à coup totalement différent de ce qu’il avait été jusqu’à aujourd’hui, empruntant la vie de son frère défunt. Alors, la proposition de la Paramount d’engager Paul à Hollywood pour quelques mois afin de peaufiner le scénario d’un remake tombe à pic pour lui, c’est l’occasion de se changer les idées. Jusqu’à ce que là-bas, Paul découvre qu’il a comme collègue le sosie parfait de sa femme, mais avec trente ans de moins.

L’écriture de Jean-Paul Dubois me plaît toujours autant. Ancré dans la réalité, ponctuant son récit d’événements d’actualité récents, l’auteur plonge totalement le lecteur dans l’histoire au plus proche du personnage. A un tournant de sa vie, il a besoin de s’aérer l’esprit… et le fait tout en s’enfonçant dans la culpabilité. Ce livre nous met face à l’illusion que l’on se fait parfois de la vie, mais que tout en le sachant on ne repousse pas. Chacun s’arrange avec ce qu’il vit même si ce n’est pas exactement ce qu’il avait imaginé, ce qu’il aurait voulu faire. Chacun se construit ses petits « accommodements raisonnables ». Sans cela l’existence serait sans doute insupportable.

Ce roman, sous une plume sensible et touchante, est un regard et une réflexion sur la vie, mais aussi sur notre société actuelle. Le personnage est on ne peut plus humain, réel, ce pourrait être notre frère ou notre voisin, ou nous-même. Le récit se déroule tout en douceur, et la fin est un atterrissage sans donner de solution ni de leçon à personne. Chacun tirera ce qu’il souhaite de ce livre.

lundi 19 janvier 2009

The Poe Toaster

Chaque année, le 19 Janvier, date anniversaire de la naissance d'Edgar Poe, un évènement étrange se déroule dans le cimetière de Westminster Church, à Baltimore, où le célèbre Aristochat est enterré.
Un mystérieux inconnu, portant cape noire et chapeau, une écharpe couvrant son visage, sort de l'ombre, se dirige vers la tombe de Poe où il se recueille quelques instants. Il y dépose une bouteille de Cognac à moitié vide et trois roses rouges, puis disparait dans la nuit comme il est venu.

Le même évènement se répète depuis 1949.
Personne ne connait l'identité de la personne qui rend avec ponctualité cet hommage annuel à Poe, et il semble que par respect pour la tradition, on ne cherche pas trop activement à la découvrir, bien que cela fasse l'objet de supputations sans fin. Cette personne est simplement connue sous le nom de "Poe Toaster", en référence au toast de Cognac qu'elle semble offrir à Poe (moi, j'aurais plutôt choisi de l'Amontillado, mais soit).
On pense que les roses que dépose le Poe Toaster sont à la mémoire des trois personnes qui reposent dans la tombe : Poe lui-même, Maria Clemm, et Virginia Poe.

"Je vais bien, ne t'en fais pas" - Olivier Adam


Des mots simples mais qui suffisent par Sandrine


Claire et Loïc sont frère et soeur, un jour il part...


Claire est une partie de Loïc, et quand il s'en va, elle se perd dans le monde, elle essaye de surnager, de retrouver dans les hommes qui l'entourent sa moitié perdue et ne tombe que sur des vautours, cyniques et durs. Elle ne survit que grâce à quelques cartes que Loïc lui envoie au gré de ses pérégrinations...
Mais elle évolue et réussira à se détacher de lui. Ce n'est qu'à ce moment que nous pourrons apprendre ce que Loïc est devenu.

Claire est un personnage plein de fragilité, mais qui tient le coup et continue à avancer quoi qu'il advienne. Elle ne cherche que Loïc mais dans cette recherche, c'est elle qu'elle trouvera, qu'elle acceptera. Elle pourra enfin vivre sans lui vu qu'elle se sera reconstruite en un seul morceau...C'est très clair dans une des dernières scènes, où, dans un salon remplis d'intellos s'écoutant parler, elle se rend que son frère serait très à l'aise au milieu d'eux. C'est un premier rejet qui lui permettra de grandir enfin et de déciller les yeux sur ceux qui l'entoure.

Olivier Adam a une belle plume, toute simple, toute en retenue mais qui marque, qui s'impose et qui distille une jolie émotion.



Voir aussi : le dernier livre d'Olivier Adam sur "La boîte à sorties"

dimanche 18 janvier 2009

"Délicieuses Pourritures" - Joyce Carol Oates

Âmes en perdition par Lhisbei

Lors d’une visite au Louvres, Gillian, la narratrice et héroïne de « Délicieuses Pourritures », passe devant un totem aborigène qui vient de Colombie britannique. Ce totem primitif fait ressurgir de son passé les événements tragiques datant de sa période estudiantine dans les années 70. Retour en arrière dans une université non mixte du Massachussets. Andre Harrow est le professeur de littérature le plus adulé des étudiantes. Ses mots font force de loi mais son enseignement reste ambigu. A l’image des rapports qu’il entretient avec ses étudiantes. Sa femme Dorcas est une sculptrice dont les œuvres à caractère obscène échauffe les esprits. Gillian n’échappe pas à la règle et tombe elle aussi sous la coupe de ce couple malsain. Mais les filles qui succombent finissent en bien mauvais état. Certaines deviennent anorexiques, d’autres tentent de se suicider. Et des incendies se déclarent régulièrement…

Joyce Carol Oates décrit avec beaucoup de pudeur un couple de pervers qui fait des ravages chez de jeunes filles encore naïves. L’érotisme et la pornographie ne sont que suggérés et jamais le lecteur ne sait exactement ce qui se passe au sein du trio Andre – Dorcas – Gillian. La part d’interprétation est grande à la fois chez la narratrice qui navigue entre réalité et fantasme (le passé se perd dans la brume des souvenirs) que chez le lecteur qui n’a aucune certitude. L’art tient une place importante dans le récit. Les totems de Dorcas déchaînent les passions et enveniment le débat autour de la question non résolue « Qu’est-ce qui relève d’une démarche artistique ou pas ? ». La conception de l’amour, de la sexualité des auteurs évoqués par Andre Harrow corrompent un peu plus l’atmosphère du roman. Court et dense, « Délicieuses Pourritures » est un poison savamment distillé, hypnotique et mystérieux.

samedi 17 janvier 2009

"Comme une tombe" - Peter James

Suspense mortel, par Ingannmic.



Pour se venger de tous les tours pendables qu’il a pu leur faire, ses amis réservent à Michael Harrison une surprise de taille pour son enterrement de vie de garçon. « Enterrement » est d’ailleurs le terme idoine : le jeune homme est laissé au milieu d’un bois dans une tombe hermétiquement fermée, avec un talkie walkie, une revue porno et une bouteille de whisky. Les farceurs ont décidé de revenir le délivrer après être allés boire un dernier verre. Oui mais voilà, en route vers le pub, ils en sont empêchés par un accident de voiture qui tue 3 d’entre eux et laisse le 4ème dans un coma profond. Michael se retrouve donc prisonnier dans un cercueil dont personne –y compris, curieusement, son meilleur ami et futur témoin- ne connaît l’emplacement. A la demande de sa fiancée éplorée, la police se met à sa recherche…
L’auteur ménage ses effets très habilement, imbriquant plusieurs intrigues les unes dans les autres, et introduisant dans son récit des rebondissements inattendus. L’action et le suspense alternent de façon très équilibrée, et il a su rendre attachant le personnage du policier chargé de l’enquête, lui-même affecté par la disparition soudaine et inexpliquée de sa compagne 7 ans auparavant. De plus, le fait de suivre la progression des événements sur plusieurs plans (on se retrouve tour à tour dans le cercueil, avec l’équipe de policiers chargée de l’enquête, puis avec ceux qui ont tout intérêt à ce que l’on ne retrouve pas Michael…) rend la lecture prenante.

vendredi 16 janvier 2009

"Pilgrim" - Timothy Findley

Histoire de fous, par Zaph

C'est l'histoire d'un fou qui se prend pour la Joconde, alors il dit à un autre fou : "arrête, tu me chatouilles avec ton pinceau !". Malheureusement, l'autre fou s'appelle Carl Gustav Jung, alors, au lieu de faire le portrait du premier, il essaie bêtement de le guérir.

C'est à peu près le résumé de ce bouquin de 800 et quelques pages. Le personnage central de ce roman, c'est "Pilgrim" ; il est sérieusement perturbé, parce qu'il est persuadé de vivre "depuis toujours" (et à une époque, il fut effectivement la Joconde, ce qui nous vaut d'apprendre de source sûre que Leonard était un personnage peu reluisant).
Mais on se lasse de tout, et quand on vit éternellement, on finit par en avoir marre de la vie. Alors, Pilgrim tente de se suicider. Mais manque de bol, quand on est éternel, le suicide s'avère beaucoup moins simple à réaliser que pour le commun des mortels.

Findley mène habilement son récit, car le lecteur est incapable de décider s'il s'agit d'une histoire fantastique ou de la chronique d'une psychose particulièrement grave. C'est ce qui rend cette lecture aussi amusante. La quête de Pilgrim est tout simplement la mort, mais on se prend à douter qu'il puisse jamais y parvenir, et on éprouverait presque de la tristesse pour son manque de succès.

En face de Pilgrim se trouve son médecin : Jung en personne ! Une autre bonne idée, je trouve. Je ne sais pas jusqu'à quel point l'auteur s'est documenté sur la personnalité du célèbre psy, mais c'est toujours amusant quand un personnage mythique se fait bousculer sur son piédestal ; cela lui donne une dimension humaine. Sous la plume de Findley en tout cas, Jung n'est pas très sympathique, mais est assurément un personnage haut en couleurs et presque aussi fou que son patient, ce qui le rend attachant et vivant, si bien qu'il vole littéralement la vedette à Pilgrim. Nous passons beaucoup de temps avec le médecin, ses collègues, sa famille, et ces longs épisodes ne sont pas du tout ennuyeux.

La quatrième de couverture -comme d'habitude, va un peu loin en parlant de roman ambitieux, fantastique, métaphysique ; mais c'est une bonne histoire, racontée de manière plaisante, dans laquelle on ne s'ennuie pas une seconde, et c'est déjà amplement suffisant pour que je vous conseille ce livre.

jeudi 15 janvier 2009

"La trilogie de Signe" - Kerstin Thorvall

Prolifique mais méconnue, par Ingannmic

Kerstin Thorvall est une écrivaine suédoise très prolifique (elle a publié plus d’une soixantaine d’ouvrages) mais méconnue. En effet, certains de ses romans lui ont valu dans son pays natal d’être démolie par la critique, qui est allée jusqu’à lui coller une réputation de nymphomane ! Le public français ne l’a découverte que récemment, grâce à la traduction de sa « Trilogie de Signe », romans autobiographiques qu’elle rédigea au début des années 90.Je n’ai lu pour le moment que les 2 premiers tomes de cette trilogie (j’attend que le 3ème soit disponible à la médiathèque…).

« Le sacrifice d’Hilma » (1925-1931)
Nous faisons la connaissance d’ Hilma, personnage central de ce roman au moment où elle rencontre celui qui deviendra son époux : Sigfrid Thornvall. Hilma est une jeune femme du Nord de la Suède, de condition modeste, qui a été élevée dans le puritanisme et la crainte de Dieu. Les valeurs prônées sont l’humilité et le travail, toute manifestation de joie ou d’orgueil est considérée comme sacrilège, pour ne rien dire des plaisirs charnels, que l’on n’évoque même pas du bout des lèvres… Grâce à son sérieux et à ses capacités, Hilma a obtenu son diplôme d’institutrice et la possibilité de bénéficier d’une certaine indépendance financière. Cela ne durera pas bien longtemps : le charme et la verve du beau Sigfrid la séduisent, le mariage est célébré presque aussitôt, précipité par une belle famille heureuse de pouvoir enfin caser son rejeton, atteint d’une maladie mentale qui a jusqu’alors découragé les prétendantes. Cette « tare » (ignorée de la jeune épouse jusqu’à une nuit de noces cauchemardesque) se manifeste sous la forme d’accès de violence et de pulsions libidineuses démesurées. Malgré l’horreur qu’inspire à la prude et naïve Hilma cet « atavisme », celle-ci, fidèle à son engagement, restera auprès de son mari qui lui donnera Signe, son unique enfant.

« Les années d’ombre » (1931-1946)
Après le décès de son époux, Hilma se retrouve seule à élever Signe qui, le lecteur l’aura compris, n’est autre que l’auteure. La jeune mère fait preuve d’une volonté et d’un courage inébranlables en dépit de l’appréhension qu’elle éprouve à voir sa fille devenir femme et revendiquer une vocation de dessinatrice de mode.

En même temps que le destin d’Hilma, le lecteur découvre les mœurs et les événements qui bouleversent la vie des citoyens suédois à cette époque. C’est l’émergence du courant social démocrate, motivée par les conditions de travail précaires que connaissent les ouvriers, et inspirée du mouvement révolutionnaire déclenchée en Russie. En Allemagne, pays ami, un certain Adolf Hitler monte petit à petit les échelons du pouvoir, au grand dam des sociaux démocrates, mais l’ensemble de la nation, sous prétexte de neutralité, ne prend pas position face au danger que représente le chancelier, et conservera durant le conflit mondial qui suivra ladite neutralité. J’ai été réellement frappée de découvrir, dans ce pays qui a accordé le droit de vote aux femmes dès 1919 (pour rappel, les françaises ont du attendre 1944), et qui passe aujourd’hui pour un modèle en matière d’égalité hommes/femmes, l’état de la condition féminine d’il y a moins d’un siècle. Celles qui travaillent sont quasiment condamnées à rester célibataires, les divorcées sont considérées comme d’immorales dévergondées… Hilma en est le parfait exemple, qui ne conçoit pas de continuer à exercer son métier d’institutrice en étant mariée. Est-ce du à ses origines modestes, aux principes religieux rigides et puritains qui lui ont été inculqués ? Toujours est-il que l’auteure traite ce puritanisme et cet « obscurantisme » religieux de façon très sarcastique et avec aussi un certain détachement : autant elle utilise volontiers le « nous » pour s’impliquer lorsqu’elle évoque les événements historiques contemporains à son récit, autant à aucun moment elle n’use du même pronom lorsqu’il s’agit de décrire le quotidien de la famille Thornvall. Peut-être est-ce un moyen pour elle de prendre ses distances avec une mère qui, si on ne peut nier l’amour qu’elle éprouve pour son enfant, se montre obsessionnellement protectrice et par conséquent… j’ai presque envie de dire « castratrice », ne trouvant pas de terme équivalent pour les filles !

J’ai beaucoup aimé le 1er volume de la trilogie : les personnages y sont attachants, le récit prenant. J’ai moins accroché au 2ème tome, qui m’a paru plus long, parfois répétitif, mais qui ne m’a tout de même pas déplu au point de m’ôter l’envie de lire le 3ème…

mercredi 14 janvier 2009

"Jonathan Strange et Mr Norell" - Susanna Clarke

"La magie n'est pas respectable Monsieur!" par Sandrounette

Nous sommes au tout début du XIX° siècle en Angleterre. La magie fait beaucoup parler d'elle mais n'est plus pratiquée. Enfin c'est ce que croyaient les gentlemen de la Société d'York, spécialistes en débats animés sur l'Histoire de la magie. Mais le jeune John Segundus apparaît et se met en tête de retrouver le seul homme qui pratique encore la magie en Angleterre: Gilbert Norrell.

John Segundus s'efface ensuite pour laisser la place à Norrell et son désir de replacer la magie au centre de l'Angleterre. Parce qu'il faut rappeler au lecteur que la magie n'existait plus depuis la disparition du Roi Corbeau, enfant d'homme élevé par les fées qui la fonda.

J'essaie en vain de résumer ce roman. Il est d'une telle densité, d'une telle profondeur que je ne peux lui faire cet affront. La magie a complètement opéré sur moi étant donné que j'ai dévoré ce pavé de 800 pages. Le grimoire (car on peut le rebaptiser ainsi) est divisé en 3 parties : Norrell / Jonathan Strange / John Uksglass. Le maître / l'élève / le fondateur.
Le maître et l'élève vont s'aimer, se rejoindre, se déchirer, ne plus se quitter. Leur complicité est tellement grande que même lorsque la haine semble avoir tout détruit, on sait qu'ils finiront par se retrouver.
Jonathan Strange et Mr Norrell n'est pas un livre dont on sort indemne. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai rêvé de l'homme aux cheveux comme du duvet de chardon, où j'ai frissonné en essayant de traverser les miroirs avec Jonathan Strange, où j'ai eu envie de lui crier la vérité sur ce qui se passait juste en face de lui et qu'il ne voyait pas.

Je salue l'immense talent et travail de Susanne Clarke. Elle a su créer un univers et une Histoire à son histoire. Toutes les notes de bas de page renvoie à des romans écrits par des magiciens, à des anecdotes sur les légendes du roi Corbeau, tout cela monté de toute pièce évidemment. Mais on y croit tellement! Tellement qu'on aimerait pouvoir prendre la main de Jonathan et vivre dans cette Angleterre qui transpire la magie par tous ses pores!

Vous l'aurez compris, je suis Strangiste... J'ai choisi mon camp!
J'aime sa passion quand il exerce la magie, j'aime son entêtement quand les choses lui résistent et son attachement pour son vieux maître bougon quoi qu'il puisse en dire.

Parce que finalement, dans un coin de ma tête existe cette Angleterre avec ces personnages. Ils ne resteront pas figés sur le papier mais sont déjà en train de vivre de grandes aventures métaphysiques dans la bibliothèque d'Hurfew et ailleurs.


Si vous voulez l'avis de Stange et de Norrell sur le roman, allez faire un tour sur leur site officiel.

mardi 13 janvier 2009

"These thirteen" - William Faulkner

A boire, à manger, et le loyer payé, par Thom

Treize nouvelles de Faulkner, plutôt difficiles à dater. Je dirais qu'elles ont été écrites à ses tous débuts, peut être même avant "Soldier's pay"...

Si Faulkner avait sans doute déjà en tête le Comté de Yopnapatawpha, je ne crois pas en revanche qu'il avait déjà prévu que certains de ses personnages hanteraient son oeuvre jusqu'à sa mort. C'est le cas, par exemple, de Miss Emily et du Colonel Sartoris (Cf son second roman, "Sartoris") dans "A rose for Emily", nouvelle montrant l'auteur sous un jour innattendu - une authentique histoire d'amour, pleine de tendresse et de délicatesse.

Mais la nouvelle la plus fantastique du recueil demeure tout de même "Dry september". Une nouvelle ? Pas vraiment en fait. Il faut bien garder à l'esprit qu'à cette époque de sa vie, Faulkner nourrit encore l'espoir d'être un grand poète. C'était d'ailleurs sa vocation première, mais ses éditeurs successifs dans un premier temps, puis les critiques dans un second, ont fini par totalement le décourager de publier ni même d'écrire de la poésie (et sans doute à raison, vu la médiocrité de ses vers). Alors Faulkner s'est lentement métamorphosé en une sorte de "poète du roman / de la nouvelle".

"Dry september" est l'accomplissement de cet objectif...on y parle d'amour, de mort et de racisme, comme dans beaucoup d'autres textes de l'auteur, mais ici le fond est relégué au second plan. Seul compte le texte, les phrases, les mots...Faulkner pourrait bien nous recopier l'annuaire, on serait quand même touché !

C'est à la fois un texte merveilleux et catastrophique, car il est tellement au dessus des autres qu'il plombe complètement le recueil. Difficile d'enchaîner "Dry september" et le poussif "Mistral" (je ne parle même pas des deux dernières nouvelles, totalement ennuyeuses). C'est dans doute pour cela qu'on trouve un nombre incalculable d'éditions de la seule "DS".

Pour résumer, comme dans tout recueil de nouvelles, on trouve ici à boire et à manger. En l'occurrence, deux textes d'une force incroyable, "A rose for Emily" et "Dry september" (auxquels j'ajouterai "Victory", ouverture grandiose et délicieusement bizarre), quelques récits sympas quoique dispensables ("Red leaves", "That Evenning Sun") , et beaucoup de déchet (mais bon...il faut se souvenir que le début des années trente fut une période difficile pour Faulkner, qui écrivit alors beaucoup de textes sur commande dans le but avoué de payer son loyer).

lundi 12 janvier 2009

"Les Claudine" - Colette


Douce impertinence par Sandrine

D'abord l'histoire de la naissance de ces livres: Colette, jeune épouse oisive de Willy, qui jette sur les conseils de son mari ses souvenirs d'enfance sur papier. Cela donnera un volume de + de 500 pages. Ignorées un temps par Willy, il les relira deux ans plus tard et reniflera la mine d'or.
A compter de ce jour, il fit travailler Colette, tout comme d'autres nègres, coupant et ajustant ses manuscrits. Leur "collaboration" durera 6 livres, les 4 "Claudine" et les 2 "Minne" (ceux là repris et retravaillé par la suite par Colette seule dans un seul volume "L'ingénue libertine").
Après avoir quitté Willy, Colette écrira l'ultime Claudine "La retraite sentimentale".


"Claudine à l'école" relate l'année des quinze ans de Claudine. Elle est à l'école de Montigny, petite ville campagnarde, prépare son brevet, persifle avec ses amies, observe ses institutrices s'aimer jalousement. Impertinente et sauvage, Claudine nous charme malgré cette écriture quelque peu désuète parfois.
Au début de "Claudine à Paris", le père de Claudine décide sur un coup de tête de partir à Paris, pour pouvoir travailler plus sérieusement à son traité sur les limaces. Mais il manque à Paris, ces grandes étendues vertes et rocheuses qu'il y avait à Montigny et Claudine s'étiole dans la grise et irrespirable ville. Elle y rencontrera Marcel, garçon-fille et le père de celui-ci, Renaud. Et tombera amoureuse...
"Claudine en ménage" nous conte l'après lune de miel de Claudine et Renaud, et l'attrait que Claudine éprouvera pour Rézi, jeune femme aguichante mais dangereuse.
"Claudine s'en va" est en fait le journal d'Annie, nouveau personnage, fade et timide, qui doit apprendre à vivre durant les quelques mois du voyage d'affaire de son mari, autoritaire, presque tyrannique, qui lui dit quoi dire, quoi penser, qui fréquenter, comment s'habiller... Elle rencontrera le couple Claudine-Renaud malgré les recommandations de son mari.
Et ce quatrième volume est le plus interessant. En effet, Colette se détache à ce moment de Willy, et on peut faire un rapprochement entre elle et cette Annie si soumise. Elle parle à son personnage Claudine, compare son couple à celui de son héroïne, accepte le fait que Willy ne sera jamais un Renaud et qu'elle ne vis pas l'amour que vit Claudine (sinon par projection). Claudine lui explique que sans amour, un couple n'est rien et lui conseille de partir. De ne pas hésiter à porter les torts, à jouir de cette liberté à laquelle Annie/Colette à droit.
Colette et Claudine se séparent et partent vivre chacune leur vie. Celle de Claudine continuera dans "La retraite sentimentale", Colette quittera Willy et commencera des années dures mais elle sera libre.
"La retraite sentimentale" est la dernière «aventure» de Claudine. Elle a 27 ans et s'est réfugiée chez son amie Annie, le temps pour Renaud de se soigner au loin dans un sanatorium. Elles parlent amour, désir, sexe. Aucunement sur la même longueur d'ondes, elles se choquent et tentent de faire comprendre à l'autre leurs vérités sur ces sujets «brûlants» (pour l'époque en tout cas)...

On quitte, pour de bon, Claudine et son amour, ses bêtes et ses impertinences, sur une dernière vue de Montigny, avec un petit pincement au coeur, comme on laisserait une amie.
Une jolie écriture, un peu passée, clairement désuète dans le premier volume mais berçante comme si l'auteur nous chuchotait au creux de l'oreille l'histoire que nous sommes en train de lire...

La série des Claudine:
Claudine à l'école
Claudine à Paris
Claudine en ménage
Claudine s'en va (journal d'Annie)
La retraite sentimentale

dimanche 11 janvier 2009

"La vague" - Todd Strasser

Eventuellement pour une piqûre de rappel, par Ingannmic


« La vague » est le récit d’une expérience réelle que mena le professeur d’histoire d’un lycée américain dans les années 70. Cette expérience fait suite au visionnage par ses élèves d’un documentaire sur les camps de concentration, et motivée par leur incompréhension face au silence, voire la coopération du peuple allemand. Afin de leur démontrer que rares sont ceux qui peuvent se targuer de conserver leur libre arbitre en toute circonstance, il instaure des règles disciplinaires de plus en plus strictes, et un mouvement se crée : La Vague, dont l’ampleur et l’implication des membres dépasse rapidement ce à quoi s’attendait le professeur.
D’un point de vue littéraire, ce roman ne m’a pas apporté grand-chose. Il est écrit très simplement, sans originalité ni qualité particulière.De même, j’ai été déçue par la rapidité et la superficialité avec lesquelles le sujet est traité. J’attendais une analyse plus approfondie de cette expérience, notamment concernant les mécanismes qui poussent les peuples à faire taire leur conscience, et ceux qui en amènent certains à basculer dans la haine et la violence vis-à-vis de leurs semblables. D’autant que ce qu’il est intéressant de constater, à l’issue de ladite expérience, c’est qu’il n’est pas indispensable de vivre dans des conditions socio économiques difficiles pour se laisser influencer par l’endoctrinement. Serait-ce tout simplement une des composantes de la nature humaine ?

A lire éventuellement lorsque l’on a besoin de se rappeler qu’il faut toujours rester vigilant face à l’autoritarisme, et à la trop grande influence dont paraissent bénéficier certains leaders…

samedi 10 janvier 2009

"Descente aux enfers" - David Goodis


Tu peux pas descendre plus bas
, par Zaph


(Titre original : The wounded and the slain)

Bevan, et sa charmante épouse Cora, sont descendus (j'allais dire aux enfers mais non) dans un luxueux hôtel de Kingston pour permettre à Bevan de se refaire une santé après une mauvaise passe.
Du moins, c'est la version officielle. En réalité, on se rend vite compte que ce couple est sur le point d'exploser et cet environnement jamaïcain va lui en fournir toutes les occasions.
Cora semble vouloir continuer à y croire malgré tout, Bevan, par contre, recherche une forme de suicide, par le rhum, ou en s'exposant aux risques des quartiers les plus violents.

Ça, c'est clair que c'est du roman noir. Tout est noir. Le décor, les personnages, l'histoire, le cadre.
Trop noir, même. C'est presque excessif, ce qui serait le petit bémol que je mettrais à ce roman.
Bon, il y a peut-être une toute petite lueur à la fin, mais à part ça, les personnages rament péniblement à contre-courant de leur existence.
Il y a de la tragédie. Un peu comme si avec les cartes reçues d'entrée de jeu, on ne pouvait pas espérer une partie bien différente.
Un enchaînement implacable de circonstances. Les personnages sentent que leurs actions vont les mener vers un dénouement terrible, mais assument leur destin, ne voient pas les sorties de secours qui se présentent à gauche ou à droite.

Ce que j'ai trouvé intéressant, c'est que je m'attendais à un polar, mais qu'il n'y a pratiquement pas d'enquête policière.
Il y a des policiers, mais si peu dans le coup que non contents d'avoir arrêté un faux coupable, ils refusent de croire la confession du vrai meurtrier, qui -comble de l'ironie, devra risquer sa peau pour prouver sa propre culpabilité !
Bref, même l'humour est noir dans ce roman.

vendredi 9 janvier 2009

"Mendiants et orgueilleux" - Albert Cossery


Pour vivre bien, vivons sans rien par Livrovore

J'ai découvert Albert Cossery avec ce roman, qui est le premier dans ses "Oeuvres complètes I" que l'on m'a offert. Inculte que je suis, je n'avais jamais entendu parler de cet écrivain égyptien (de langue française), né au Caire en 1913 et mort dernièrement.


Etrange histoire, qui nous présente des personnages tous singuliers et hauts en couleurs. Gohar a décidé un jour de vivre sans rien. Il vit dans une chambre minable, dort sur des journaux, se fait payer sa drogue et le thé par ses amis. L'un de ceux-ci, son fournisseur de drogue, se nomme Yéghen. Il est laid, n'a pas de logement, passe sa vie à dormir et se dit poète. Il y a aussi le voisin de Gohar, un homme-tronc, et puis un fonctionnaire de l'Etat rêveur amoureux d'une prostituée malade...
Chaque personnage pourrait représenter le malheur, la pauvreté, l'horreur. Mais Albert Cossery nous les présente au contraire comme joyeux, ils ont choisi de vivre de cette façon et s'en contentent parfaitement. Il y a un crime et cela ne préoccupe pas grand monde, pas même le tueur. A part le policier chargé de l'enquête qui n'y comprend rien à ce meurtre sans mobile, et qui préférerait être avec son jeune amant.


Cossery aime à démontrer que l'on peut vivre heureux dans la pauvreté, en se fermant hermétiquement au monde bien rangé et régenté par le pouvoir, en refusant de se soumettre aux règles de la société. Caricatural, il va dans les extrêmes mais emmène à la réflexion sur le sens de la vie et les choix de ce que l'on en fait.
Parfois humoristique, grinçant, étonnant, dans une écriture agréable et fluide, Cossery a réussi à me captiver et je vais donc continuer la lecture de ses "Oeuvres complètes".


"Mendiants et orgueilleux" a été adapté en BD chez Casterman (dessinateur : Golo), et au cinéma par Asma El-Bakri en 1991, toujours sous le même titre.

jeudi 8 janvier 2009

"L'Ensorcelée" - Jules Barbey d'Aurevilly

Sur la lande abandonnés..., par Yohan


Lors de la traversée de la lande de Lessay, dans le Cotentin, Maître Tainnebouy, herbarger, voyage en compagnie d’un homme qui ne connaît pas les lieux. Dans cet endroit où la nature est hostile, entre brumes et marécages, les deux voyageurs entendent une cloche sonner, alors qu’il n’y a aucun bâtiment aux alentours. Maitre Tainnebouy raconte alors à son accompagnateur étonné l’origine ce bruit à son compagnon : c’est ainsi qu’on découvre l’histoire de Jeanne Le Hardouey et de l’abbé de la Croix-Jugan.

Moine à l’abbaye de Blanchelande, Jéhoel de la Croix-Jugan s’est engagé dans la Chouannerie. Face à la défaite des siens, il décide de se donner la mort, mais le coup de feu n’est pas mortel. Retrouvé dans un fossé, il est recueilli par une paysanne qui le soigne. Mais les Bleus, ennemis de Chouans, découvre le blessé, et pour le punir, lui arrache sauvagement tous ses bandages : La Croix-Jugan survit, mais il est défiguré.

Quelques années plus tard, Jéhoel de la Croix-Jugan revient dans l’abbaye d’où il est parti mais reste encapuchonné pour cacher sa défiguration. Et c’est lors d’une ces messes auxquelles elle assiste que Jeanne Le Hardouey va se prendre de compassion et d’amitié pour l’abbé. Elle apprend l’histoire de cet homme, qui va lui faire oublier son mari, son ménage, au point que les villageois vont la croire ensorcelée par cet abbé revenu des Enfers…

Voici un roman que j’ai lu il y a quelques années, et dans lequel je me suis replongé avec plaisir. J’en avais gardé le souvenir de cette lande inhospitalière, brumeuse, où se mêle les combats religieux et le fantastique dans ce personnage de l’abbé de la Croix-Jugan. J’y ai retrouvé tous ces aspects, et mon esprit, plus que par l’intrigue en elle-même, a été attiré par tous les aspects un peu secondaires au récit.

On retrouve ainsi dans ce roman un élément qui me parait assez caractéristique des romans du XIXe Siècle, la prise de position de l’auteur par l’intermédiaire de son narrateur. Ainsi, en plusieurs épisodes du récit, le narrateur nous fait part de son aversion pour le monde moderne, pour les machines, pour le progrès, opinions qui sont très proches de celles de l’auteur. De même, la narration prend clairement la défense de Chouans, ces paysans de l’Ouest qui se sont révoltés pour défendre la religion catholique. A travers ces différents aspects, on plonge dans un roman qui nous montre les débats qui avaient lieu au milieu du XIXe dans le milieu intellectuel français.

Si je ne partage pas les opinions politiques du conservateur Barbey d’Aurevilly (qui avait des positions très différentes en matière de littérature, puisqu’il a notamment défendu Flaubert ou Baudelaire), la lecture de l’Ensorcelée m’a une nouvelle plu par ce mélange de réalité historique et de fantastique, instillé de manière assez subtile dans le roman. C’est un joli roman à découvrir, avec un style parfois un peu daté, mais qui se lit avec un grand plaisir.
...

mercredi 7 janvier 2009

"Corpus Christine" - Max Monnehay

Émétique par Lhisbei

La troisième phrase de la première page débute comme ça : « Après élaboration d'une stratégie et mise en place des dispositifs adéquats, j’observais une phase de concentration [...] ». Un instant j'ai cru être tombée dans une faille spatio-temporelle qui m'aurait ramené au boulot ! De peur j'ai failli refermer le livre… mais je me suis retenue et me suis plongée dans les 226 pages de souffrance et de sadisme d’un couple qui s’aime et se hait.

Trois heures et quelques envies de vomir plus tard, j’émergeais, un peu hébétée, de ma lecture. Le narrateur est un homme incapable de se tenir debout qui se fait séquestrer par sa femme. Lentement elle le laisse mourir de faim et le torture moralement. Il se confie à nous par écrit (dans ce qui ressemble vaguement et de loin à un journal intime). On a donc droit à un monologue glauque, avec des retours fréquents dans le passé et la sordide description de la détérioration de son état physique. Les personnages principaux (tous les 2 sont à la fois bourreaux et victimes) sont tordus mais le livre, lui, tient à peu près la route. Le style est incisif, porté par de courts chapitres et teinté d’un humour grinçant. Une chose m’a agacée : les fréquentes interpellations du lecteur par le narrateur et les digressions inutiles que ça entraîne.

On compare Max Monnehay à Amélie Nothomb. L’analogie est-elle fondée ? Je n’en sais rien je n’ai lu que « Stupeur et tremblements » (et je n’ai pas vraiment aimé). Ce que je sais en revanche c’est que de Max Monnehay je ne lirai que « Corpus Christine ». Au final il ne me reste de cette lecture qu’une vague nausée et l'envie de ne surtout pas poursuivre avec cet auteur. Je n'ai accroché ni sur le fond ni sur la forme.

« Corpus Christine » a reçu le Prix du Premier Roman en 2006.

mardi 6 janvier 2009

"Nouvelles histoires extraordinaires" - Edgar Poe

Humour vert, par Ingannmic

Lire les « Nouvelles histoires extraordinaires » après les « Histoires extraordinaires », a été pour moi comme de déguster un plat succulent après un appétissant hors d’œuvre…L’ambiance à la fois fantastique et morbide que j’ai appréciée dans des nouvelles comme « Ligeia » et « Morella » est ici quasiment omniprésente, du « Chat noir » à « La chute de la maison Usher », en passant par « Le cœur révélateur », « Bérénice » ou « William Wilson ». Poe y instille en plus l’expression d’une folie des plus effrayantes, celle qui pousse les individus à accomplir malgré eux des actes insensés et nuisibles, comme de commettre un meurtre, puis de se dénoncer, ou de profaner une tombe pour en mutiler le cadavre…

Serait-ce révélateur d’une angoisse de l’auteur ? Question que l’on pourrait se poser également en ce qui concerne le fait d’être enterré vivant, thème qui revient dans 3 des récits (« La maison Usher », « La barrique d’amontillado » et « Le puits et la pendule »).
En tout cas, il excelle dans ce domaine du macabre surnaturel, notamment par ses descriptions : les décors de ses histoires sont baroques à souhait, les lieux choisis pour inspirer l’angoisse (caves, catacombes,…).

Mais j’ai découvert en plus dans ces « Nouvelles histoires » une autre facette du talent de Poe : l’humour –même si, j’en conviens, il n’a pas vraiment un physique de joyeux drille ! C’est vrai que « Le canard au ballon » par exemple (cf. « Histoires extraordinaires ») prouvait déjà que nous avions affaire à un farceur…il fait preuve ici d’un sens du burlesque mortel –dans tous les sens du terme-, mettant en scène des cadavres complètement loufoques ou une vengeance qui tourne à un assassinat multiple (« Le roi peste » et « Hop Frog ») mais s’essaie aussi à l’art de la satire, se moquant de ses adversaires politiques que sont les démocrates (« Le diable dans le beffroi ») et fustigeant le sacro saint progrès, qu’il oppose à la poésie dont il est un ardent défenseur (« Colloque entre Monos et Una », « Dialogue avec une momie »). Il va jusqu’à écrire que « la science est un mal » et que « le progrès détruit la nature ». Alors…
Poe précurseur du roman policier ET de la défense de l’environnement ?!

lundi 5 janvier 2009

"Cet amour-là" - Yann Andréa


Il n'y a rien à dire, il n'y a rien à faire...
par Sandrounette


L'auteur rencontre Marguerite Duras alors qu'il est encore étudiant. Il la rencontre d'abord dans ses livres: "Les petits chevaux de Tarquinia" est un coup de foudre littéraire pour lui. Il dévore ensuite les différents livres dont "India song". C'est à la suite de cette lecture qu'il se décide à écrire des lettres à son idole. Des lettres sages tout d'abord qui deviendront de plus en plus consumées par une grande passion. Cependant, ses lettres restent sans réponse... Jusqu'au jour où il se rend à Trouville, où il sait qu'elle se trouve pour la rencontrer. S'en suivront seize années de vie commune, jusqu'à la mort de Duras, entre coups de coeur et coup de gueule.

Comment vous dire? Je n'ai absolument pas accroché à ce livre. Je l'ai entamé il y a au moins six mois et, je l'avoue, je n'ai pas pu en venir à bout. Je n'ai pas aimé le fond et la forme, même s'il s'agit d'un récit autobiographique. Il y a quelque chose de glauque dans cette relation qui ne m'a pas donné envie d'en savoir davantage... Pourquoi s'embêter avec ce genre de livre alors qu'il y a tant de merveilles à découvrir?

A noter l'adaptation cinématographique de Josée Dayan avec Jeanne Moreau.

dimanche 4 janvier 2009

"Desperados" - Joseph O'Connor

Viva la revolucion, par Ingannmic

Franck Little et son ex-femme Eleanor, citoyens irlandais, se rendent au Nicaragua afin d’identifier et de rapatrier le corps de leur fils Johnny, parti depuis deux ans. Sur place ils font la connaissance de Smokes, ami de Johnny avec lequel il avait monté un groupe de rock, et qui va leur servir de guide. Nous sommes en 1985 : leur révolution ayant triomphé, les sandinistes sont au pouvoir, d’où les « contras », soutenus par le gouvernement Reagan, tentent de les déloger, provoquant une guerre civile.
Comme Johnny, de nombreux jeunes de nationalités diverses sont venus au Nicaragua pour y « défendre la révolution », et c’est d’ailleurs au cours d’une attaque des « contras » que le fils de Bill et Eleanor aurait été tué.

Les romans de Joseph O’Connor nous parlent et nous touchent parce que les personnages y sont comme nous. La vie n’a pas souvent été à la hauteur de leurs espérances, ils y progressent malgré tout alourdis de leurs échecs et de leurs erreurs, mais parfois aussi enrichis de leurs rencontres et de leurs expériences. Le résultat : de beaux portraits d’hommes et de femmes, brossés sans complaisance, et néanmoins très attachants. Pas de complaisance non plus pour ces jeunes « aventuriers » qui se veulent, au cœur de l’Histoire, les combattants de nobles causes, mais qui finalement font surtout preuve de nombrilisme et d’inconscience en compliquant la vie des locaux par leur héroïsme déplacé.

Le récit alterne entre une traversée chaotique du Nicaragua, sur les traces de Johnny, et la narration des différentes étapes de la défunte vie de couple de Bill et Eleanor, dont l’alcoolisme et le manque de communication ont eu raison en dépit de l’amour qu’ils se portaient (et se portent toujours). Ces deux histoires parallèles présentent autant d’intérêt l’une que l’autre : O’Connor sait aussi bien nous émouvoir en évoquant les désillusions et les petits malheurs du quotidien, qu’il sait nous imprégner de son récit quand il évoque l’atmosphère d’un lieu et fait revivre une époque.

samedi 3 janvier 2009

"Journal d'Hirondelle" - Amélie Nothomb


Dans la peau d'un tueur, par Livrovore

"C'est une histoire d'amour dont les épisodes ont été mélangés par un fou", nous annonce la quatrième de couverture. Je ne savais donc pas trop à quoi m'attendre, mis à part qu'il s'agit d'un livre d'Amélie Nothomb... on peut donc s'attendre à tout.


Il s'agit en fait d'un homme qui, suite à un chagrin d'amour, ferme tous ses sens. Il ne ressent plus rien, jamais. Mais lorsqu'il souhaiterait retrouver quelques sensations, il ne trouve rien d'autre que l'acte de tuer pour lui procurer du plaisir. Il se fait donc embaucher comme tueur à gages.


Comme tous les livres d'Amélie Nothomb, celui-ci se lit très vite. En quelques heures, il est avalé. Mais cette fois j'aurais peut-être préféré qu'il dure un peu plus, que je puisse rentrer un peu mieux dans l'histoire. J'ai aimé, car une fois de plus cette auteure m'a emmenée dans des méandres auxquels je ne m'attendais pas, dans la peau d'un tueur... et qui de surcroît y prend beaucoup de plaisir, sans aucun remords ni considération. Cela dérange, bien sûr, en tant que lecteur, de lire la jouissance que ressent le personnage en tuant. Chaque fois Nothomb m'épate, certainement parce que je pense qu'elle ose écrire en se mettant à la place de personnages (car le tueur est le narrateur) que beaucoup d'autres auteurs n'oseraient pas incarner, par peur d'être taxés de pervers.

Ce roman-ci est plaisant à lire une tranquille soirée d'hiver sous la couette, mais ne restera pas marquant. Certainement pas l'un des meilleurs de l'auteure.

vendredi 2 janvier 2009

"Le Montespan" - Jean Teulé


Pas beaucoup de plaisir par Sandrine

A l’âge de 11 – 12 ans, je me suis prise de passion pour l’histoire de France, en particulier à l’histoire de Louis XIV, ce roi petit, laid et tyrannique qui avait une telle estime de soi qu’il se pensait (et sa cour avec lui) grand, beau et magnanime.
Tombant sur ce livre, écrit par un auteur que j’apprécie sur une époque que je trouve fascinante, je ne me sentais plus de joie. Las, quelque chose cloche…Le style est enjoué, à la Teulé ai-je envie de dire, les situations drôles, les caractères bien signifiés et pourtant…

Serait ce personnage principal ? Plutôt insignifiant, assez frustre et certainement pas aussi intéressant que le caractère double de sa célèbre femme ? Serait – ce dû au fait que je n’ai pas réussi à avoir beaucoup d’empathie pour lui, à qui sa femme par deux fois fera des appels au secours et qui par deux fois ne les comprendra pas ? Serait-ce cette sorte de complicité sous-jacente entre l’auteur et son personnage, cette solidarité masculine un peu trop clairement exprimée?

En tout cas je ne suis pas rentré dans ce texte un peu trop long, ne m’apportant rien de plus que quelques anecdotes que je ne connaissais pas, qui m’ont plu et fais rire. Peut-être que sans savoir ce que je sais de cette époque, j’aurais eu plus de plaisir à lire ce livre…

Lire les avis de Laiezza et Lhisbei


jeudi 1 janvier 2009

Edgar Poe : le poète et les femmes

For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee

Et aujourd'hui, je m'adresse plus particulièrement aux lectrices du blog des Chats, dont je me suis laissé dire que certaines ont un vrai tempérament de midinette. Celles-là, qui s'imaginent que "sortir avec un poète, ça doit être grave trop méga cool", je tiens à les mettre en garde, surtout si le poète s'appelle Edgar Poe (notez que ça a peu de chances de se réaliser, mais pour une fois, je m'autorise un peu de licence poétique, tiens !).

"Mais si !" -les entends-je rétorquer, c'est bien connu que les poètes ont toujours à coeur d'intituler une de leurs odes du nom de leur belle, et ça, c'est la vraie classe ! Avoir un poème dédié à son nom rien qu'à soi, c'est quand-même le rêve de toute une vie de midinette !

Je suis bien d'accord, et d'autres ont eu cette chance. D'ailleurs, déjà en parcourant les titres des nouvelles de Poe, on trouve quelques prénoms de femme aux sonorités ensorcelantes : Morella, Ligeia, Bérénice, Eléonora... (désolé pour les Jennifer et autres Kelly).
Mais si on se penche un instant sur le destin de ces jeunes personnes, c'est là que les choses se gâtent.
Morella, par exemple, jeune femme d'une beauté ensorcelante et d'une érudition incomparable, est malheureusement d'une santé fragile, ce qui causera sa mort prématurée, mais ne l'empêchera nullement de revenir d'entre les morts. Et il en va un peu de même pour les autres.

Donc, mesdemoiselles, pour être élue du coeur de Poe, il faut être remarquablement belle, jeune, cultivée, mais aussi, avoir une propension à mourir dans la fleur de l'âge, et à ressortir du tombeau sous forme de zombie ou de spectre, ce qui n'est quand-même pas donné à tout le monde. Vous voilà prévenues !

Aussi, il n'est pas surprenant que ce genre de thème se retrouve (peut-être de manière plus marquante encore) dans la poésie de notre auteur.
On pourrait même dire que c'est le thème dominant de toute sa poésie. Des textes aussi célèbres que "The Raven", "Ulalume", "To One in Paradise", ou "Annabel Lee" sont inspirés par la mort d'une jeune femme de grande beauté, ce que Poe considérait comme le sujet le plus poétique du monde.
Le regret nostalgique, désespéré, la séparation irrémédiable, la crainte -presque, que le sommeil des morts ne soit pas exempt de rêves, ce sont là les notes dominantes de ses poèmes.
Poe habite en imagination des châteaux hantés, des mondes vaporeux où des cités rêvées s'engloutissent dans la mer, "in a fairy land with dim vales and shadowy woods".
Toujours selon lui, la mélancolie est le plus légitime des sentiments poétiques, et il l'a rendu comme personne, mais c'est effectivement au détriment d'autres sentiments. Les personnages de Poe sont irrémédiablement enfermés dans leur mélancolie, peu accessibles au monde réel, aux humains qui ne sont pas l'être aimé perdu, et à l'action.

C'est dû certainement au caractère de l'auteur, et aux aléas de sa vie, mais aussi probablement à une réaction contre la poésie américaine de son temps, qui se voulait très morale, respectable et didactique, et toujours au service d'un noble but. Voici ce que dit Poe, par contre :

"Beyond the limits of beauty the province of poetry does not extend. Its sole arbiter is taste. With the intellect or the conscience it has only collateral relations. It has no dependance, unless incidentally, upon either duty or thruth."

Maintenant, en ce qui concerne la poésie en langue étrangère, la question est toujours la même : faut-il la lire en traduction (quand elle existe), faire l'effort de la lire en langue originale (quitte à ne pas tout comprendre), ou carrément faire l'impasse ?

Dans le cas de Poe, nous avons la chance d'avoir des traductions dont certaines sont l'œuvre de poètes illustres. Prenons le cas du poème le plus célèbre de Poe : "The Raven", ou "Le Corbeau".


Voici une traduction des deux premières strophes par Stéphane Mallarmé :

Une fois, par un minuit lugubre, tandis que je m’appesantissais, faible et fatigué, sur maint curieux et bizarre volume de savoir oublié, — tandis que je dodelinais la tête, somnolant presque, soudain se fit un heurt, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre, — cela seul et rien de plus.

Ah ! distinctement je me souviens que c’était en le glacial Décembre : et chaque tison, mourant isolé, ouvrageait son spectre sur le sol. Ardemment je souhaitais le jour — vainement j’avais cherché d’emprunter à mes livres un sursis au chagrin — au chagrin de la Lénore perdue — de la rare et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore : — de nom pour elle ici, non, jamais plus !

Pour comparer, voici maintenant traduction du même extrait par Charles Baudelaire :

Une fois, sur le minuit lugubre, pendant que je méditais, faible et fatigué, sur maint précieux et curieux volume d’une doctrine oubliée, pendant que je donnais de la tête, presque assoupi, soudain il se fit un tapotement, comme de quelqu’un frappant doucement, frappant à la porte de ma chambre. « C’est quelque visiteur, – murmurai-je, – qui frappe à la porte de ma chambre ; ce n’est que cela et rien de plus. »

Ah ! distinctement je me souviens que c’était dans le glacial décembre, et chaque tison brodait à son tour le plancher du reflet de son agonie. Ardemment je désirais le matin ; en vain m’étais-je efforcé de tirer de mes livres un sursis à ma tristesse, ma tristesse pour ma Lénore perdue, pour la précieuse et rayonnante fille que les anges nomment Lénore, – et qu’ici on ne nommera jamais plus.

Un autre poète français, Maurice Rollinat, s'est essayé à une traduction en vers :

Vers le sombre minuit, tandis que fatigué
J’étais à méditer sur maint volume rare
Pour tout autre que moi dans l’oubli relégué,
Pendant que je plongeais dans un rêve bizarre,
Il se fit tout à coup comme un tapotement
De quelqu’un qui viendrait frapper tout doucement
Chez moi. Je dis alors, bâillant, d’une voix morte :
« C’est quelque visiteur – oui – qui frappe à ma porte :
C’est cela seul et rien de plus ! »

Ah ! très distinctement je m’en souviens ! c’était
Par un âpre décembre – au fond du foyer pâle,
Chaque braise à son tour lentement s’émiettait,
En brodant le plancher du reflet de son râle.
Avide du matin, le regard indécis,
J’avais lu, sans que ma tristesse eût un sursis,
Ma tristesse pour l’ange enfui dans le mystère,
Que l’on nomme là-haut Lenore, et que sur terre
On ne nommera jamais plus !

Je serais curieux de connaitre votre avis. Personnellement, je préfère le travail de Baudelaire, mais est-ce qu'une traduction peut vraiment rendre justice à la poésie originale ? L'ambiance y est, certes, mais il manque cette musique qui est un élément si important chez Poe (sa définition de la poésie est d'ailleurs "the rhythmical creation of beauty"). Une traduction, C'est presque comme si on avait une chanson sans la musique. Evidemment, pour lire en anglais et apprécier la musicalité, il faut au moins avoir de bonnes notions de la prononciation de cette langue.

Voici le début du texte de Poe. Déjà rien que le premier vers a un rythme et une musicalité incomparable :

Once upon a midnight dreary, while I pondered, weak and weary,
Over many a quaint and curious volume of forgotten lore,
While I nodded, nearly napping, suddenly there came a tapping,
As of some one gently rapping, rapping at my chamber door.
"'Tis some visitor", I muttered, "tapping at my chamber door —
Only this, and nothing more."

Ah, distinctly I remember it was in the bleak December,
And each separate dying ember wrought its ghost upon the floor.
Eagerly I wished the morrow; — vainly I had sought to borrow
From my books surcease of sorrow — sorrow for the lost Lenore —
For the rare and radiant maiden whom the angels name Lenore —
Nameless here for evermore.

Personnellement, mes poèmes préférés sont les derniers. Je trouve "Annabel Lee" particulièrement irrésistible. C'est le dernier poème terminé par Poe, qui fut publié deux jours après sa mort.
On y retrouve encore un amour idéalisé, d'une force peu commune. En fait, le narrateur donne à penser que ce n'est pas seulement de l'amour, mais de l'adoration qu'il éprouve pour Annabel Lee, ce qui peut-être, n'est possible qu'après sa mort. Il admet que Annabel et lui étaient deux enfant quand ils tombèrent amoureux, mais son explication enfantine que des anges l'ont tuée par jalousie suggère qu'il n'a pas beaucoup grandi depuis. Les répétitions de cette explication me font encore penser qu'il essaie de rationaliser un sentiment excessif de perte ; mais les répétitions à travers le poème ont aussi pour effet de créer un sentiment de tristesse infinie.
Contrairement à "The Raven", dans lequel le narrateur croit qu'il ne sera "plus jamais" réuni avec son amour, celui d'Annabel Lee essaie de se convaincre qu'ils se retrouveront, et que même les démons ne pourront plus séparer leurs âmes (ce qui peut être considéré chez Poe comme un exceptionnel élan d'optimisme).

Pour la petite histoire, à ce qu'on dit, "Annabel Lee" aurait servi d'inspiration à Vladimir Nabokov, spécialement pour son roman Lolita. A l'origine, Nabokov aurait d'ailleurs intitulé son roman "The Kingdom by the Sea".
Pour les rockers du site, Marianne Faithfull a enregistré une lecture du poème sur le disque "Closed On Account Of Rabies". Sur le même album, Jeff Buckley récite "Ulalume". Vous pouvez me l'offrir pour Noël.

En fait, j'ai essayé d'en trouver une version lue sur internet, et j'en ai effectivement trouvé une ribambelle (pas celle de Marianne, toutefois), mais j'ai été surpris qu'aucune ne soit à mon goût. Entre le vieil acteur de théâtre récitant d'une voix caverneuse en reprenant son souffle entre chaque vers, le jeune proto-punk se dodelinant dans sa cave une bougie à la main, et le beau gosse s'arrêtant après chaque strophe pour faire un clin d'oeil à la caméra, parce qu'il a bien saisi lui aussi tout l'impact potentiel de Poe au niveau midinettude, toutes ces versions étaient plus ridicules les unes que les autres. C'est que peut-être, ces poèmes ne sont pas vraiment faits pour être lus, que leur musique secrète est inaccessible à la voix humaine, et que ce n'est qu'au fond de son âme qu'on peut en ressentir toute la mélancolie.

It was many and many a year ago,
In a kingdom by the sea,
That a maiden there lived whom you may know
By the name of Annabel Lee;
And this maiden she lived with no other thought
Than to love and be loved by me.

I was a child and she was a child,
In this kingdom by the sea:
But we loved with a love that was more than love —
I and my Annabel Lee;
With a love that the winged seraphs of heaven
Coveted her and me.

And this was the reason that, long ago,
In this kingdom by the sea,
A wind blew out of a cloud, chilling
My beautiful Annabel Lee;
So that her highborn kinsmen came
And bore her away from me,
To shut her up in a sepulchre
In this kingdom by the sea.

The angels, not half so happy in heaven,
Went envying her and me —
Yes! — that was the reason (as all men know,
In this kingdom by the sea)
That the wind came out of the cloud by night,
Chilling and killing my Annabel Lee.

But our love it was stronger by far than the love
Of those who were older than we —
Of many far wiser than we —
And neither the angels in heaven above,
Nor the demons down under the sea,
Can ever dissever my soul from the soul
Of the beautiful Annabel Lee:

For the moon never beams, without bringing me dreams
Of the beautiful Annabel Lee;
And the stars never rise, but I feel the bright eyes
Of the beautiful Annabel Lee;
And so, all the night-tide, I lie down by the side
Of my darling — my darling — my life and my bride,
In her sepulchre there by the sea,
In her tomb by the sounding sea.