vendredi 31 octobre 2008

"Les feuilles mortes" - Thomas H. Cook

Le soupçon est un acide, par Céline-la-revenante


Une jolie maison avec son superbe jardin, son érable du Japon majestueux, la vie qui s’est montrée généreuse avec cette famille d’Américain moyen dans une petite ville sans histoire, voilà la carte postale qui plante le décor.

Eric aime Meredith qui elle aime son mari et son fils. En apparence tout va bien, c’est l’harmonie sur terre.

Keith, le fils, est un ado mutique qui vit reclus dans sa chambre, sans que nul n’y voit à redire, ces choses là finissent par passer « mais qu’est-ce que je savais, à ce moment là ?......rien. Et que fait-on lorsqu’on ne sait rien ? On poursuit sa route….on progresse en terrain miné,….l’épilogue sera dramatique »

Après avoir gardé une adorable petite fille du quartier, qui disparaît le lendemain, Keith est le premier suspect. Commence alors les sentiments les plus ambivalents chez son père. D’abord serein, son fils n’est pas un pervers, puis le doute, que faire si c’est lui ?, et enfin l’effroi, comment pourrait-il faire une chose pareille ?.

« L’illusion c’est qu’une journée normale annonce un lendemain normal »

Car alors son enfance lui saute aux yeux, il commence a enquêter à tirer des conclusions qui n’ont pas lieu d’être, à craindre une hérédité, avec ce frère raté et sans ambition, son fils n’est qu’un gamin mal dans sa peau il faut le défendre. « Le soupçon est un acide. Il ronge tout ce qu’il touche. Il s’attaque à la surface des choses en y laissant une marque indélébile » Des pensées malveillantes se font de plus en plus nombreuses.

Le soupçon oblige à une extra lucidité qui se vit dans la plus grande solitude. Et si toute sa vie était un leurre ? Si les apparences avaient été plus importantes que la recherche du bonheur ? Ce gosse au regard vide est-il celui que j’ai élevé ? Quel père est-on quand on laisse son fils vivre enfermé à double tour dans un espace que l’on ne franchit plus depuis trop longtemps ?

Tout vole en éclat, des mots tranchants sont lancés et le mal est irréparable. Une lueur viendra mais à quoi bon quand le pire est fait. La confiance est un sentiment fragile et le désespoir de retenir ce qui s’effrite ne fait pas d’un homme un héro.

Le ton de ce livre peut sembler un peu froid parfois, limite sans émotion, mais le récit se veut d’une objectivité dérangeante, l’auteur nous bouscule, on est dans la peau de ce père trahit, on plaint ce gosse fragile, on pointe du doigt le malaise que notre bonne conscience repère si bien. Mais quand on effleure une vérité une autre surgie, rien n’est écrit et bien des maux sont inaccessibles.

Un polar ou l’enquête n’est pas le centre du livre mais ou l’humain se révèle parfois bien maladroit pour aimer à plus forte raison quand il en donne l’apparence.

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jeudi 30 octobre 2008

"... et l'Ane vit l'Ange" - Nick Cave

La glauquitude vissée au corps, par Guic'


J’ai longtemps tergiversé avec moi-même avant de faire cette critique. Et encore, critique c’est pas le terme juste. Je ne suis pas foutu d’émettre un avis, et encore moins un avis cohérent, sur ce livre. Je ne sais même pas vraiment ce que j’en ai pensé.

Le point sur lequel j’ai pas réussi à me décider tout de suite, c’est : « Ce roman, je le critique chez moi ou chez les Chats ? »

Alors finalement, presque idiotement, je me suis dit que… c’était surement mieux de le faire chez moi, ne serait-ce que parce qu’il y a quand même de grandes chances de croiser des amateurs de Nick Cave ici. Malgré le fait que Les Chats sortent d’un cycle Philippe Jaenada, et au risque de les traumatiser avec un bouquin aussi glauque que celui-ci. Quoique avec Mc Ewan on nage pas non plus dans la joie et le bonheur… Et puis surtout… parce que je vais peut-être parler d’un livre écrit par un musicien, ok, mais ce que je vais tenter devrait s’apparenter quand même à une critique littéraire. Du tout.

J’aime bien Nick Cave, le chanteur. Cela dit j’aime bien Bob Dylan le chanteur et je n’ai jamais lu son roman "Tarantula", et n’ai aucune envie de le faire. Alors au final, qu’est-ce qui m’a poussé à le faire… On va dire que j‘avais un a priori positif, en avait entendu de bons échos, et pensait que, bon, ben oui, Cave peut me tenir en haleine presque 500 pages. Et puis bon, un rockeur qui préfère écrire directement un bouquin plutôt que d’en faire un concept album imbittable, c’est forcément quelqu’un de bien intentionné.
Mais quand même, qu’est ce que ça raconte ? Euchrid Eucrow est l’honnête fils muet, à moitié autiste et légèrement psychopathe d’une alcoolique et d’un braconnier. Il vit dans Ukulore Valley, dont les productions principales sont la canne à sucre et les prédicateurs de la parole de Joseph Ukulore, fondateur de la secte des Ukulites qui règne en maître dans la vallée. Ajoutez à cela un prédicateur fou, un jumeau décédé, une prostituée martyr… Et vous aurez une petit idée de ce que peuvent être les 100 premières pages de ce roman.

Bon, vous voyez bien que je suis mal barré pour la critique littéraire, vu la difficulté du seul résumé.

Alors, d’un, ce livre est glauque. De deux, il est blindé de délires mystiques, pourtant pas toujours si délirants que ça. De symboles aussi. De malaise, de bêtise humaine, de cruauté, de… tout ce qui peut ne pas aller chez l’homme. Pour vous dire, même la météo est pourrie jusqu’à la moelle dans ce bouquin.
Et en fait je suis même pas capable de vous dire si j’ai aimé ce bouquin. Je l’ai fini, c’est bon signe. Mais j’ai hésité à le lâcher à une ou deux reprises (surtout au début du livre troisième, en fait…) . Mais le style, mes aïeux, le style !! Cette écriture, cette façon de prendre aux tripes, de tirer dessus et de retourner le lecteur comme une chaussette… Ce livre est saisissant…. On frémit d’horreur, on s’inquiète parfois pour la santé mentale de l’auteur, parce que pour les personnageas, on ne se pose plus de questions de puis longtemps…

Et puis on se rappelle que le bouquin est sorti à peu près au même moment que l’album « Tender Prey »… Et qu’il faut le voir très certainement comme un morceau de l’œuvre Cavienne. On va pas non plus dire que les albums d’après le roman sont plus apaisés, mais ils sont moins… bruitistes, ou même foutraques. (Si, les premiers le sont un peu quand même pour une oreille non habituée, permettez-moi de le dire…)
A croire qu’il a lâché toute une part de son malaise dans le bouquin, ce qui explique son côté brut, « vidage de tripes », Cave y relache certainement une bonne part de ses démons intérieurs. Remarquez que vu ceux qu’il a conservé, et à supposer qu’il ait relaché les pires… cela nous explique beaucoup. Mais quel livre cela donne ! Dans lequel on recherche sans même forcément le vouloir, des références aux albums. Un livre encore plus agréable, dans lequel on s’immerge plus encore, à l’écoute des premiers albums des Bad Seeds , sauf « Tender Prey ». A croire que dans « From Her to Eternity », « The Firstborn is Dead », et « Your Funeral my trial », ce livre est en germe (et en toute logique il l’est surement), tandis que dans « Henry’s Dream », « Let Love In », et « Murder Ballads », il y résonne encore comme un écho.

Bref. Je ne saurais dire si ce livre est bon ou non. Je ne saurais y trouver les références littéraires que tout le monde y attribue, ignorant tout ou presque de Faulkner, de Steinbeck, et de tant d’autres. Je sais que j’y ai trouvé une écriture franchement intrigante, mais qui porte l’histoire. Un gout pour la symbolique que je partage assez. Une folie que j’aime trouver dans ce que je lis. Des références, et quand il y a des références, mon égo est toujours flatté de les relever. Et surtout, j’y ai trouvé une ambiance cavienne comme je les aime. Même si , avec son goût du non-dit et de l’ellipse, je suis même pas sur d’avoir tout compris. Mais bon… c’est presque dans mes habitudes avec lui en tant que chanteur.
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mercredi 29 octobre 2008

"Expiation" - Ian McEwan

Réconciliation tardive, par Lhisbei


Angleterre, août 1935, une journée de canicule dans la campagne anglaise. La petite Briony, 13 ans, a écrit une pièce de théâtre pour le retour à la maison de son frère Leon. Sa sœur Cecilia est rentrée après une première année d’études universitaires décevante. Son père s’absorbe dans son travail au ministère et sa mère, migraineuse, passe une grande partie de son temps enfermée dans sa chambre. Débarquent la tante de Briony accompagnée de ses enfants mais sans leur père puisque le couple, oh ! scandale ! vole en éclat. Ajoutez à cela Robbie, le fils de la domestique, et vous avez tous les ingrédients d’un roman anglais dans lequel se joue, le temps d’une journée et sur un quiproquo, le destin de tous ses personnages.

Autant l’avouer tout de suite j’ai trouvé le temps long en lisant ce livre. La profusion de détails a noyé l’intérêt que je portais à Briony, à son histoire et à sa tentative d’expier sa faute. La première partie m’a semblé interminable, bien plus ennuyeuse qu’une longue journée d’été dans une campagne anglaise écrasée de soleil. La suite, qui plonge le lecteur dans les horreurs de la seconde guerre mondiale, ne m’a pas plus enthousiasmée. Pourtant je n’ai pas abandonné en cours de route. Ian McEwan a un don pour sonder l'âme de ses personnages, leur insuffler des forces et des faiblesses qui les rendent fragiles et émouvants. Sa façon de décrire les évènements du point de vue des différents protagonistes permet d’explorer à fond les (nombreux et traditionnels) thèmes abordés et de bien comprendre les enjeux. Les relations entre les personnages sont finement traitées et le lecteur ne peut rester insensible devant cette fresque familiale dramatique. Heureusement j’ai poussé jusqu’à lire la fin, une mise en abyme étonnante, qui m’a réconcilié avec le roman de McEwan.
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mardi 28 octobre 2008

"Guerre & Paix" - Léon Tolstoï

Un autre classique vu par Tonton Zaph


- Guère épais! Guère épais! Non mais de qui se moque-t'on?

- Qu'est-ce que tu dis, papa?

- Non, rien, je disais que j'ai l'impression de ne pas avancer dans ce bouquin. Je me sens aussi embourbé que les armées de Napoléon dans la plaine de la Bérézina.

- C'est vrai qu'il est gros, ton livre. En plus, c'est écrit tout petit.

- Et ce n'est que le premier volume; il y en a un second tout aussi épais! (Si seulement je savais où je l'ai "classé").

- Mais si ça ne te plait pas, pourquoi tu continues?

- Oh, au contraire, ça me plait beaucoup. Je pestais simplement contre ma lenteur.
Mais d'un autre côté, pourquoi me presser? Quand j'aurai fini, il faudra dire au revoir à tous ces personnages auxquels j'ai fini par m'attacher, à tout cet univers dans lequel j'ai pu me faire une petite place discrète, et il faudra retourner me confronter aux réalités de la vraie vie.
La relation avec un livre, c'est un peu comme avec une personne. On se rencontre, on s'apprécie, on passe du temps ensemble, le livre nous devient un peu nécessaire, puis un beau jour, il se referme, la personne s'en va, et on se retrouve seul avec des souvenirs qui
s'estompent peu à peu.
Bien sûr, on peut toujours rouvrir un livre, mais ce n'est plus jamais exactement pareil, on ne retrouve plus l'émoi de la première séduction.
En fait, nous avons besoin des livres, mais les livres ne semblent pas réellement avoir besoin de nous. C'est parfois un peu dur à vivre.

- Houla, papa! Ca n'a pas l'air d'aller très fort!

- Ah, ça passera! Justement, avoir un bon livre sous la main est un des meilleurs remèdes contre le blues.

- Il est très rigolo alors, ton livre? Ca raconte quoi de drôle?

- Pas très rigolo, non. Si tu veux, dans "Guerre et Paix", y a d'abord de la guerre, et puis aussi un peu de paix.

- Et il faut toutes ces pages pour raconter ça?

- En réalité, c'est un peu plus compliqué.

Tout commence avec Napoléon, le chef des Français, qui décide un beau jour qu'il n'aime pas les Russes. (En réalité, il n'aime pas grand monde en Europe, mais d'après ses calculs, c'est maintenant au tour des Russes de déguster).

Alors, il prend ses armées et s'en va attaquer la Russie en saccageant un peu tout sur son passage. Les armées font toujours ça.
Faut bien se rendre compte qu'à cette époque, les gens aimaient énormément la guerre. C'était un peu le sport national, et les Français étaient en quelque sorte champions d'Europe. Ils étaient prêts à voyager loin pour s'en payer une bonne tranche. Mais marcher
pendant des centaines de kilomètres, y a rien de plus chiant. Alors, pour passer le temps, on saccage.

Seulement, la Russie, c'est grand. Et tiens toi bien, le GPS n'existait pas encore! Napoléon cherche les armées russes partout, mais il n'arrive pas à les trouver. Si bien qu'il arrive finalement jusqu'à Moscou.

Ca impressionne beaucoup les Russes. Alors, ils réfléchissent à la surprise qu'ils pourraient faire à Napoléon. Et c'est le Tsar, le chef des Russes, qui trouve la super idée:

"Ecoutez, les amis, j'ai une super idée! Comme Napo aime bien saccager, on va bouter le feu à Moscou en son honneur, comme ça quand il passera les portes de la ville, il trouvera tout déjà bien saccagé et il pourra se reposer. C'est pas sympa ça? Allez, vodka pour tout le monde, c'est moi qui régale!".

Les Russes mettent leur plan à exécution. Mais Napoléon, qui manquait cruellement d'humour et de savoir-vivre, ne comprend pas cette délicate attention. Môssieur a son caractère. Il préfère saccager lui même et trouve que les autres ne font jamais aussi bien que lui. Il râle à mort. Il dit que c'est pas possible de faire correctement la guerre avec ces tricheurs de Russes.
Alors, il ne veut plus jouer et décide de retourner bouder chez lui en France.

Inutile de dire que les Russes sont terriblement déçus. Et honteux. Eux qui sont d'ordinaire si courtois, ils se rendent comptent qu'en refusant de faire la guerre aux Français malgré tous les efforts de ceux-ci, ils ont manqué aux règles les plus élémentaires de l'hospitalité et les ont peut-être vexés pour de bon.

Désireux de réparer ce malentendu et de rétablir leur bonne réputation, les Russes veulent maintenant rattraper les Français pour présenter leurs excuses et dire que oui, finalement, on serait très heureux de faire la guerre avec vous s'il n'y a que ça pour vous faire plaisir.

- Ah, mais ça a l'air quand-même rigolo!

- C'est vrai, maintenant que j'y pense, c'est quand-même un bouquin sacrément drôle. Quelques pages le soir et on s'endort avec le sourire aux lèvres. Excellent pour le moral!


Amour, Gloire et Beauté. C'est un peu ce que je pensais en racontant l'histoire à ma fille. Tous les ingrédients sont présents dans cette oeuvre pour en faire une vraie grande belle saga.
Je voulais faire le malin en ironisant sur les péripéties, qui tout en étant basées sur des faits historiques, sont en effet digne de la catégorie "saga".

Mais en fait, à la moitié de l'oeuvre, il me semble que Tolstoï change de ton, ou du moins de perspective.
C'est comme si au milieu de son travail, il s'était mis soudain à philosopher sur l'histoire qu'il racontait, à voir toute l'absurdité sous-jascente dans l'héroïsme, le patriotisme, les grands sentiments et la stratégie militaire.
Curieusement, il devient de plus en plus distant et ironique à mesure que le revers de l'armée française se fait plus sensible.

De plus en plus, Tolstoï dénigre les héros de cette affaire: Napoléon, Alexandre, Koutouzov, les présentant comme des pantins impuissants, capables seulement de subir les forces historiques. La supériorité de Koutouzov résidant seulement dans le fait qu'il soit le seul à être conscient de son impuissance personnelle.

C'est comme si en nous racontant cette histoire, Tolstoï s'était forgé une théorie historique qu'il nous martèle à de nombreuses reprises.

"C'est seulement en prenant pour objet d'observation une unité infiniment petite - la différentielle de l'histoire, c'est à dire les aspirations communes des hommes - et en apprenant l'art de l'intégrer (faire la somme de ces infinitésimaux) que nous pouvons espérer saisir les lois de l'histoire."

Je donne cet exemple pour une raison anecdotique, mais amusante, je crois.
J'y vois la source de la théorie de la "psychohistoire" qui a servi de fondement à Asimov pour la conception de sa saga à lui: "Fondation".
Ca m'amuse d'imaginer Asimov en train de lire ces lignes de G&P et avoir la vision soudaine de son projet: transposer l'idée de Tolstoï quelques milliers d'années dans le futur.

Trêve de plaisanteries. Pourquoi ai-je l'impression d'un virage en cours d'écriture dans le projet de Tolstoï? Bien, si comme il l'affirme dans le second volume, les décisions des généraux et des puissants on moins de poids vis-à-vis du cours de l'histoire que les
actions du moindre des cosaques ou des simples habitants de Moscou, tout le récit tourne cependant autour des grands hommes, empereurs, princes et princesses, généraux, et les gens du peuple y sont à peine mentionnés.

Ou alors, est-ce volontaire? Une sorte d'énorme démonstration par l'absurde, en creux? Dans ce cas, Tolstoï serait encore plus diabolique que je ne le pensais. (NDLR : à en juger par le portrait ci-contre, il a l'air !)

lundi 27 octobre 2008

"L'Amant de Lady Chatterley" - D.H. Lawrence

Encore meilleur qu'annoncé, par Lily


Connie est une Lady. Lady Chatterley. Connie est mariée. Mais son mari n'est pas vraiment en mesure de la satisfaire (sinon il n'y aurait pas d'histoire). Alors Connie s'envoie en l'air avec le garde chasse, et DH Lawrence nous raconte ça pendant plus de 500 pages.

J'avoue que j'ai déjà lu des livres de cet immense auteur mais jamais celui-ci. J'ai eu tort, car "Lady Chatterley's Lover" fait partie de ces classiques qui sont encore meilleurs que le dit leur réputation. C'est un chef-d'oeuvre.
A l'époque il y a eu évidemment, le succès dû au scandale. Mais la grande force de ce livre, c'est que son sujet est toujours aussi sulfureux en 2006. C'est intemporel dans la subversion, si j'ose dire.

Parce que si on ôte tout indicateur temporel à cette histoire, finalement, ça nous raconte quand même une histoire assez abjecte : celle d'une femme qui trompe son pauvre mari paralysé du début à la fin du livre. C'est du moins l'image qu'en aurait la société d'aujourd'hui, peut-être encore plus puritaine que celle d'hier sur certains sujets (les handicapés en font partie, comme les minorités).
De ce point de vue, l'aspect visionnaire de DH Lawrence force le respect ! car Connie n'est pas une femme montrée comme un monstre d'égoïsme (un peu, ok) mais surtout comme une femme qui s'épanouit et se redécouvre dans l'accomplissement de sa sexualité. Voilà qui devrait suffire à faire taire les mauvaises langues qui prétendent depuis plus d'un siècle que Lawrence était un auteur malsain et mysogine...malsain peut-être, il y a un réel climat étouffant dans ce livre. Mais mysogine sûrement pas !

Enfin, il y a l'écriture typique de l'auteur : rageuse, puissante et crue...un livre de 1928 ? je connais des livres de 2000 qui sont écrits dans un langage plus retenu et moins moderne que celui-ci.

Un chef-d'oeuvre. Je ne suis pas la première à le dire, je sais...

dimanche 26 octobre 2008

"Black Cherry Blues" - James Lee Burke

Marécageux, par Ingannmic


Nous voici en Louisiane, plus précisément en pays cajun, au cœur du bayou, contrée de marais, de typhas et de pacaniers.

Dave Robicheaux, ex-flic, ex-alcoolique, y vit d’une entreprise de location de bateaux, en compagnie d’une fillette d’origine salvadorienne qu’il a recueillie, de ses deux employés et d’un raton laveur. Ses nuits sont hantées par les fantômes des êtres chers qu’il a perdus dans de dramatiques circonstances : son père, qui a péri dans l’explosion d’une plateforme pétrolière, et sa femme, Annie, sauvagement assassinée.

L’apparition de Dixie Lee Pugh, un ancien camarade d’université devenu prospecteur immobilier et ayant gardé un fort penchant pour l’alcool, va bouleverser son existence en l’entraînant dans une sombre histoire de meurtres. Celle-ci va le mener sur la piste de tueurs sans états d’âme, de mafieux en quête d’affaires juteuses et sur le territoire des indiens Pieds Noirs du Montana.



Ce qui m’a frappée en premier lieu dans ce roman, c’est l’amour de la nature qui en émane. Cela peut sembler paradoxal, car il s’agit bien d’un roman « noir », mais la place qui est accordée à l’environnement naturel des protagonistes (arbres, chants d’oiseaux, pluie, odeurs des sous bois…) y est si importante qu’elle en fait presque un personnage à part entière, omniprésent. Les travers des hommes, et la violence du monde dans lequel ils évoluent en ressortent avec d’autant plus d’acuité. Institutions judiciaires inaptes à protéger les innocents et à empêcher les coupables de nuire, impunité obtenue grâce au pouvoir et à l’argent…Et le constat, désabusé, que le mal et le bien sont des notions relatives, car définies par un système défaillant qui peut difficilement s’ériger en modèle.

Autour de Dave, « héros » crédible car faillible, évolue toute une série de personnages élaborés, qui contribuent à la densité du récit et ajoutent à l’intérêt de l’intrigue. Mais l’intrigue n’est qu’une des fascinantes facettes de l’ouvrage : quand on referme « Black Cherry Blues », c’est aussi en gardant en tête l’atmosphère marécageuse de la Louisiane, l’image des montagnes du Montana, et celle d’une culture (musicale, culinaire, linguistique,…) enrichie par la diversité ethnique. Et c’est aussi en emportant une lueur d’espoir, puisque par la bonne volonté de certains hommes, la justice parvient quelquefois à être rendue…
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samedi 25 octobre 2008

"L'Eté meurtrier" - Sébastien Japrisot

Le Japrisot préféré de Sandriiine


Pin-pon tombe amoureux d'Elle, jeune femme étrange et provocante. Elle qui vit entourée d'un père paralysé qu'elle refuse de voir depuis des années et d'une mère accablée par un lourd secret. Elle qui épousera Pin-pon pour satisfaire son envie de vengeance, qui le poussera au pire avant de tomber et de ne plus pouvoir se relever…

C'est une histoire de vengeance qui tourne mal, une histoire d'amour qui voudrait tant être réelle, une histoire de folie, de secrets trop bien/mal gardés, au choix. C'est l'histoire d'une petite fille qui voudrait tellement retrouver son père et qui sait que ce ne sera plus jamais possible.

Il y a beaucoup d'émotion dans ce livre, alors que le récit reste assez froid, par exemple le personnage de Elle, calculateur et sans amour est très touchant dans tout ce qui n'est pas dit (suis-je vraiment claire… ? Ce que l'on devine est bien plus triste que l'histoire en elle-même…) ou celui de Pin-pon, qui sait parfaitement qu'il la perdra et qui malgré tout veut y croire ! C'est ce qui m'a plu dans ce roman, cette chute inexorable des personnages et leurs efforts vains pour trouver la paix (Elle encore, avec son attirance pour le jeune frère de Pin-pon qui n'est, d'après moi, qu'une attirance pour l'innocence qu'il représente).

Le film m'avait déjà beaucoup touché mais c'était il y a longtemps, je ne m'en souvenais quasiment plus, le livre a suivi le même chemin.

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vendredi 24 octobre 2008

Boileau & Narcejac

Oui, parce qu'en fait, ils sont deux (vous ne vous étiez jamais dit que Boileau c'était un peu bizarre comme prénom...?), par Thom

1947 : Pierre Boileau est un écrivain de polar en devenir, plutôt doué mais peu connu. Un jour qu'il flâne dans une librairie, il tombe sur l'essai d'un certain Thomas Narcejac, qui prétend dépoussiérer le roman policier. Sa première réflexion est : "De quoi se mèle t'il celui-là ?". Mais au terme de l'essai, il ne peut s'ôter de l'idée que ledit Narcejac s'apprête peut-être bien, en effet, à changer la face de la littérature policère. Il faut dire que Narcejac cite en exemple un auteur nommé... Boileau !

C'est donc Boileau qui contactera le premier Narcejac. Mais c'est Narcejac qui aura l'idée géniale d'écrire un roman à quatre mains. On pourrait écrire des pages et des pages sur le sujet tant leur art est exceptionnel, mais je vais essayer de condenser un peu : en gros, Boileau trouvera les idées de départ et écrira le roman ; Narcejac pour sa part s'occupera de la structure du texte et de la création des personnages (c'est forcément moins schématique que ça, mais c'est à peu près l'idée)
Car l'idée fumeuse de Narcejac, qu'il développe d'ailleurs dans son formidable essai "La Machine A Lire" (à découvrir absolument, vous ne lirez plus jamais un polar de la même manière), c'est de supprimer le schéma habituel : crime / enquête / découverte du coupable... eh ouais, ç'a l'air tout bête comme ça, mais le fait est qu'avant Narcejac personne n'y avait pensé ! Les deux associés bouleversent donc le cannevas habituel composé jusqu'alors :

- d'une victime
- d'un enquêteur
- de suspects
- de témoins
- d'un (ou plusieurs) coupables

...et décident que le personnage principal (et narrateur dans 90 % de leurs textes) pourrait être justement le coupable ou un de ses proches. Vous l'avez compris : sans le savoir, les deux compères se sont éloignés du roman policier traditionnel pour inventer un genre nouveau : le thriller.


Boileau, Narcejac et Michel Galabru

Il faudra tout de même quatre ans pour que leur mécanique soit parfaitement huilée, et encore : pas du tout satisfaits de leur roman "L'Ombre & La Proie", ils le jettent dans un carton (où il restera pendant presque dix ans). En 1952, le second connaitra un destin nettement plus heureux, puisqu'il s'agit d'un classique d'entre les classiques, "Celle qui n'était plus" (plus connu sous le titre du film qui en sera tiré : "Les Diaboliques"). Leur succès est tel que quasiment TOUS les romans qu'ils publieront dans les années 50 seront presque aussitôt adaptés au cinéma. Le revers de la médaille, c'est que de nos jours les films tirés de leurs œuvres sont nettement plus connus que les œuvres elles-mêmes - l'exemple le plus flagrant est celui de "D'entre les mort" alias "Vertigo / Sueurs froides" de Hitchcok mais on peut également évoquer "Maldonne" par Sergio Gobbi (inspiré de leur meilleur roman). On pourrait en citer encore bien d'autres, comme "A coeur perdu", "Les eaux dormantes", "Mr Hyde"...

A partir des années 60, B&N vont se mettre directement à écrire pour le cinéma, pour Molinaro ("Un témoin dans la ville") ou Oury ("Le crime ne paie pas"), ainsi que pour la télévision ("Le train bleu s'arrête 13 fois", rigolote petite série policière avec Jean-Louis Trintignant, qui repasse régulièrement sur le satellite).
Mais l'histoire n'étant qu'un éternel recommencement, ceux qui voulaient bousculer le polar traditionnel vont eux-mêmes devenir une institution et être bousculés à leur tour. A partir des années 70/80, les auteurs de "roman noir", inspirés par la littérature harboiled américaine, vont venir leur filer un coup de vieux. Boileau-Narcejac vont être passés de mode après presque trente années de règne sans partage sur la littérature policière française.

Boileau décèdera en 1989, et Narcejac aura la mauvaise idée de continuer sous le double nom. Leur dernier vrai roman commun est donc "Le soleil dans la main" sorti en 1990. De toute façon ce n'est pas un drame, car la plupart de leurs derniers bouquins sont ratés .
Quant à Narcejac il décèdera à son tour en 1998... dans une indifférence quasi générale, comme tous les grands écrivains !!!

NB : à découvrir également, "Six crimes sans assassin", une petite merveille publiée par le seul Boileau en 1939.

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jeudi 23 octobre 2008

"Les cochons au paradis" - Barbara Kingsolver

Des filles en enfer, par Ingannmic.


«Les cochons au paradis», c’est d’abord une histoire de filles.

Il y a Alice, la grand-mère, mariée depuis 2 ans à Hartland, et qui n’en peut déjà plus de subir ses silences et son addiction au petit écran.

Il y a Taylor, sa fille, femme indépendante qui a toujours eu des difficultés à rester en couple, et vit actuellement avec Jax, un musicien bohème.

Il y a Turtle, gamine Cherokee adoptée par Taylor, et il y a Annawake, avocate de la nation indienne, qui a décidé que l’enfant devait réintégrer la tribu dont elle est issue…


A partir de là, c’est aussi l’histoire de deux cultures qui s’affrontent, faute de se comprendre. D’un côté, une longue tradition indienne qui donne la priorité au groupe : l’appartenance à la tribu est plus forte que l’intérêt individuel et les liens familiaux, même lointains, revêtent une importance capitale. Malgré les fléaux que sont la pauvreté et l’alcoolisme, il règne au sein de la communauté Cherokee une grande solidarité et une capacité à se réjouir de bonheurs simples. Face à cet état d’esprit communautaire, Taylor oppose certes l’amour qu’elle éprouve pour sa fille, mais aussi une culture empreinte d’individualisme, au sein de laquelle les racines familiales ou ethniques importent peu, dans une société où, si vous avez des ennuis, vous vous retrouvez bien souvent seul. Pour autant, l’auteure ne verse pas dans le manichéisme : les deux mondes sont ici représentés avec leurs avantages et leurs limites. Ceci dit, il y est aussi bien clair que les maux qui affectent le peuple indien sont la conséquence de leur colonisation par les « américains »…


L’histoire m’a plue, les personnages aussi, bien que j’ai préféré « Les yeux dans les arbres » de la même auteure, que j’ai trouvé plus dense et plus riche. J’ai été en revanche déçue par le dénouement, que j’ai trouvé trop facile.

mercredi 22 octobre 2008

"Le jardin de ciment" - Ian McEwan

De l'amour avant tout par Thom.


Lorsque vous prendrez « The Cement Garden » pour la première fois dans vos mains, vous serez tout de suite happés, vous le lirez d'une traite - il ne fait après tout que cent-trente huit pages. Vous en parlerez alors autour de vous, vous n'aurez pas le choix puisque ce sera l'un des livres les plus étonnants que vous ayez jamais lus. Et sans doute userez-vous des mêmes termes que deux générations de lecteurs avant vous : sombre, étrange, dérangeant, poisseux, puissant, bouleversant... - « The Cement Garden » est tout cela à la fois.
Ce n'est peut-être pas le meilleur livre du grand Ian McEwan, mais ce premier roman a assurément tout d'un électrochoc pour le lecteur (et pas que : sa parution à la fin des années soixante-dix marqua le renouveau d'une littérature anglaise vampirisée durant une décennie par sa grande sœur américaine). Jeunes mais déjà adultes, ses héros s'y inventent un monde à part, régit par des lois propres et des codes bien à lui. Froideur ? Austérité ? Evidemment : ce sont les marques de l'univers de McEwan, auteur mélomane qui en 1978 livrait un équivalent littéraire à la cold-wave de Siouxsie & The Banshees ou de Joy Division. Style épuré, chirurgical ; décorum réduit à l'essentiel, dont le moindre détail reflète l'angoisse de l'époque.
Ici, donc : le jardin. Bétonné par un père malade ne se sentant plus de l'entretenir. Autour : une autoroute inachevée dont la construction a depuis longtemps a été abandonnée. Et ce qui fut autrefois une ville, désormais vidée de ses habitants, ou détruite... à l'exception de quelques maisons, dont celle de cette famille dont bientôt les parents vont mourir l'un après l'autre. Les enfants, différents mais solidaires, restent et seuls et choisissent de faire front. En dissimulant la mort de leur mère, dont ils cachent le cadavre dans la cave. En continuant à vivre envers et contre tout, en résistant aux autres, à ce monde extérieur qui pourrait si aisément réduire en lambeaux le peu qu'il leur reste de famille.
« Lord of the Flies » s'installant au cœur d'une ex cité ouvrière anglaise ? On n'en est pas loin. On est surtout stupéfait par l'aplomb (sans mauvais jeu de mots) d'un Ian McEwan conjuguant merveilleusement émotion et sens inné de l'absurde. Partant d'un fait divers à la sordide banalité, il parvient à recréer un monument de poésie, ménageant quelques éclats d'humour impromptus et réservant même, parfois, une petite place pour l'espoir. C'est peu dire que quelques lignes suffisent à nous faire tomber sous le charme de ces quatre gamins paumés tentant de faire perdurer la vie au milieu du chaos industriel leur servant de berceau. Symboliquement pelotonnés les uns contre les autres, ils imposent la chaleur au froid... l'image est aussi simple que son traitement - c'est principalement ce qui plaît dans ce livre. Parce qu'il est plus lumineux que ne le laisse croire son résumé, parce que le côté délibérément glauque de l'histoire ne suffit pas à faire oublier qu'il s'agit avant tout d'une magnifique histoire d'amour faternel... parce que c'est cela, outre la virtuosité de Mc Ewan, que l'on en retient des années après, au moment de le relire...

mardi 21 octobre 2008

"De Niro's game" - Rawi Hage

Les pères ont mangé des raisins verts et les dents des fils en ont été agacées par Idothée.


Ce livre, je l'ai dévoré, l'écriture est belle, incisive. Elle atteint son but nettement, sans qu’on sache pourquoi. Je veux dire sans qu’on s’aperçoive des fondations mises en place pour l’atteindre. Les personnages sont solides et tous les deux parfaitement crédibles. Aucun besoin de nous dire : Bassam est comme ci et Georges comme ça, leurs mots, leurs actes les campent parfaitement. De Niro’s Game est un témoignage au singulier sur une guerre civile, le Liban en 1990. Deux jeunes garçons qui deviennent adultes en pleine guerre. Bassam et Georges déambulent au milieu d'une tragédie en tentant d'y inscrire leur désir. D'y tracer un trajet personnel. Les jeux de gamins sont finis, il faut tenter de vivre. Des jobs sans avenir, des vols mal ficelés jusqu’à ce projet, plus que dangereux : s’emparer de la recette de la salle de jeux où travaille Georges. Mais qu’y a t-il à vivre dans Beyrouth en pleine guerre civile, d’autre ? La question qui se dégage de ce récit, c’est aussi : et sans la guerre ? Quels hommes seraient-ils devenus ? Où les aurait conduit leur désir ? Est-ce que Bassam et les femmes, Bassam et sa mère, Georges et les femmes, Georges et sa mère, ça aurait été très différent ? Et les pères ? Est-ce seulement la guerre qui les absente ainsi de l’histoire qu’ils finissent par envahir ? Sur laquelle, par leur absence même, ils pèsent lourdement. Leurs pères absents et les autres, dans tous les coins de rue, armés, ou terrés, ou trafiquants …

Et puis la tragédie se trame. On met du temps, du moins, moi, lente peut-être, j’ai mis un peu de temps à la voir se nouer. C’est brusquement qu’elle m’est apparue, quand il n’y avait plus rien à faire. Malgré le titre j’ai mis aussi du temps à me souvenir de « Casino », avec De Niro et Joe Pesci. Vous vous rappelez ? Des hors la loi, des pervers, des psychopathes . Difficile à dire pour des personnages de fiction mais je ne suis pas loin c’est certain. Ce film m’avait horrifiée, je m’en suis voulue de l’avoir regardé. Surtout Joe Pesci, bon sang, souvent si drôle dans les films. Quels points communs entre De Niro’s Game et « Casino » ? L’embarquée des personnages dans un drame sanglant certainement. Mais De Niro’s Game n’est pas un film. Et il n’y a rien à voir entre la violence en image, à mon avis complaisamment filmée et celle écrite sans effet par Hawi .Ce ne sont pas des images, qui capturent, ce sont des mots et on sent qu’il n’y a pas de la part de l’auteur de recherche d’accrocher (de racoler, je suis très sensible et très réfractaire à ces racolages ) le lecteur de ce côté là. Ces mots disent la part de peur, de souffrance, d’inéluctable mais aussi de jouissance mortifère que la violence entraîne. Les fils vont avoir à payer, quelque soit la droiture de leurs choix ils ne peuvent que se retrouver à devoir rendre compte pour eux-mêmes mais aussi devant les autres de cette violence. Très vite on se demande : est-ce qu’ils vont s’en sortir ? Et comment ?

Parce qu’ils sont attachants, on voudrait les tirer de là mais ce pas certain qu’ils se laisseraient faire.

lundi 20 octobre 2008

"L'Enfant Volé" - Ian McEwan

A la fois dense et dilué..., par Ingannmic


Stephen écrit des livres pour enfants. Il vit avec sa femme Julie, dont il est très amoureux et leur petite fille Kate, 3 ans. Cette dernière disparaît alors qu’ils sont au supermarché, et c’est pour Stephen le début d’une existence chaotique et vide de sens. Sa femme part vivre seule à la campagne, pour tenter de surmonter la perte de son enfant. Quant à ses plus proches amis, Charles et Thelma, ils décident eux aussi de quitter Londres et son agitation pour habiter définitivement dans leur résidence secondaire isolée, Charles laissant derrière lui une carrière politique prometteuse. La seule occupation qui maintient Stephen dans un semblant de vie sociale est sa participation à un comité chargé de réfléchir à l’élaboration d’un manuel de pédagogie.

Ian McEwan me laisse perplexe. La lecture de ce roman m’a laissée des impressions contradictoires : il m’a paru à la fois dense et « dilué », parce que de nombreux thèmes de société y sont abordés, les sentiments et pensées du personnage principal sont décrits avec force détails, et paradoxalement, on n’a pas vraiment le sentiment qu’il s’y passe grand-chose, où en tout cas pas de quoi combler 400 pages bien tassées…
Au départ, avec l’enlèvement de Kate, le lecteur –s’il est naïf comme moi- pourrait croire qu’il va s’agir en partie d’une enquête policière et … et pas du tout. L’enfant est volé (par qui, pourquoi, là n’est pas l’important), et l’auteur part de cet instant pour disséquer les différentes phases émotionnelles par lesquelles passe Stephen, tout en l’intégrant dans un contexte plus général : il ancre son personnage dans un pays, une époque, ce qui va être l’occasion d’aborder et de porter un regard plus que critique sur la société dans laquelle il évolue. Corruption, pauvreté et exclusion, aliénation de la liberté individuelle par l’ingérence insidieuse de l’état dans la vie privée…, rien n’échappe à la plume acérée de l’écrivain !
Et c’est fait de façon absolument structurée, McEwan utilisant en quelque sorte la technique du « travelling arrière » : à partir de gros plans de son personnage, il offre une vision globale de son environnement. Et tout au long du récit, court un fil conducteur que l’on pourrait qualifier d’universel : la relation que l’on a au temps, et à l’inverse, l’incidence du passage du temps sur les individus. En effet, s’il est question, pour commencer, du vol réel d’un enfant, il est ensuite régulièrement fait mention de la perte de l’enfance que nous subissons tous, et comment, avec les années, nous perdons notre spontanéité, notre joie de vivre chaque moment présent, pour les remplacer par le pragmatisme, le besoin de confort et de sécurité.

Une fois de plus, je m’incline devant le talent de l’auteur, qui, ainsi que l’a dit Zaph, écrit très bien, même lu en traduction française, mais j’avoue que j’ai du survolé certains passages, parce que, par moments, sa minutie, la profusion de détails, ont fait que j’ai « décroché » un peu. Avant de m’en aller lire un autre livre de cet auteur, je vais par conséquent faire une pause…

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dimanche 19 octobre 2008

"Au secours pardon" - Frédéric Beigbeder

Moins que zéro, par Thom


Il est aisé de se moquer de Beigbeder, et pas grand monde ne s’en prive. Faut-il cogner à loisir sur un type prêtant si volontairement et si complaisamment le flanc à la critique ? Vaste débat. Je me suis souvent abstenu de le faire, essayant de dégager un point de vue à peu près nuancé – ce qui n’a rien d’évident en face d'un auteur déchaînant tellement les passions. Et puis d’autres fois ai-je cédé à une tentation irrésistible, car il est bien sûr éminemment comique que le grand pope (c’est le cas de le dire ) autoproclamé de la critique littéraire french touch soit parallèlement un écrivain si décevant, si limité et aux exigences vis à vis de lui-même inversement proportionnelles à celles qu’il a (souvent à juste titre) vis à vis des autres. Beigbeder est loin d’être le nase que prétendent certains : critique de talent, chroniqueur souvent inspiré…il a une plume et sait s’en servir – son gros problème c’est qu’il s’en sert bien souvent pour des conneries. Si je n’étais pas moi-même trop bien placé pour le comprendre, je me demanderais comment on peut placer si haut la littérature sur son échelle de valeurs tout en s’y adonnant paradoxalement de manière aussi peu convaincante – Beigbeder le critique a-t’il jamais été dupe des insuffisances de Beigbeder l’écrivain… ?
Au fil des années je crois avoir fini par lire tous les livres de Beigbeder, ce qui est pour le moins étonnant quand on considère que je n’en ai jamais adoré aucun...tout en en ayant pas profondément détesté beaucoup. Je ne crois cela dit pas être le seul dans le cas : curieux, tout de même, cette manière qu’ont tant de gens de se jeter sur ses livres…pour mieux les dégommer après. Curieux mais pas forcément contradictoire, tant la bête médiatique occupe une place importante dans nos médias, à tort ou à raison (le plus souvent à tort, en fait).

Une petite dizaine de livres plus tard (déjà) mon opinion sur l’ « œuvre » n’a pas beaucoup évolué. Beigbeder n’est pas dénué de talent. A l’instar de ceux d’une Nothomb la plupart de ses livres s’avale vite, plutôt bien, s’oublie parfois aussitôt (je n’ai plus le moindre de souvenir de « L’Egoïste Romantique » - pourtant lu il n’y a pas si longtemps…). Ceux-ci sont généralement plutôt bien fichus, car le bonhomme connaît la littérature et est pourvu d’une réelle maîtrise. Si on était salaud on dirait que son meilleur est sans doute « Dernier inventaire avant liquidation », dans lequel il exerce sa plume en tant que…critique ! Mais on ne sera pas trop salaud (même si c’est vrai). Disons que globalement ses romans souffrent tous peu ou prou des mêmes défauts, des mêmes faiblesses, et qu'au fil des années son incapacité à les affronter se prête de moins en moins à l’indulgence tant elle confine à la paresse pure et simple. Ainsi la plupart du temps ça démarre tambour battant, efficace et enlevé, toujours prometteur…et ça se casse la gueule aux alentours des pages soixante / soixante-dix. Le plus symptomatique de cela étant assurément « 99 francs », tout à fait excellent dans sa première partie (celle du « Je ») et absolument bassinant le reste du temps. De même en toute logique son seul livre qui soit réussi de bout en bout est « Vacances dans le coma » - soit donc : le plus court. Et bien sûr son recueil de nouvelles.
Depuis « Windows on the World » (2003) cependant Beigbeder semble avoir non plus stagné mais carrément régressé : passablement raté, ce roman racontant un monceau de conneries autour du 11 septembre l’a amené à prendre une dimension encore plus importante, et voilà que loin d’être renvoyé à ses cours de création littéraire (ça lui aurait fait du bien) comme le mec potiellement doué qu’il était Frédéric s’est retrouvé invité partout, sur des plateaux sérieux ou dans des conférences, adoptant des postures de grand écrivain qui auraient fait rire tout le monde si le sujet du bouquin n’avait pas été si sérieux (et le bouquin en lui-même si désespérément dénué d’intérêt). Les choses se sont corsées et quand bien même le lancement promotionnel de ce brûlot de 2007 stipulait bien que Beigbeder avait décidé de « tout arrêter à part la littérature »…c’est pourtant bien dans la lignée de « Windows » que se situe « Au secours pardon ».

Il faudrait sans doute passer sur ce titre absolument ricule, seulement voilà : il est à l’image du reste, il dit déjà tout – ou presque. Accoucher d’un titre aussi nullissime quand même vos détracteurs s’accordent pour louer votre sens de la formule…voilà qui annonce le pire. Banco : dans ce nouveau roman, Beigbeder s’applique méthodiquement à foirer absolument tout – y compris les trucs pour lesquels il était doué jusqu’alors. A tel point qu’arrivé au bout, on hésite : et si c’était volontaire ? Et si quitte à faire pisser de rire les trois quarts des lettreux du pays Beigbeder avait décidé d’y aller à fond ? L’hypothèse prête à sourire, il n’empêche : la pure charité chrétienne imposera à tous de souhaiter qu’elle soit juste.
Dans « Au secours pardon » on retrouve donc Octave, héros tête à claques de « 99 francs ». Passé le trouble naturel provoqué par des retrouvailles si émouvantes (à vrai dire on se demande s’il y a une personne dans ce pays qui ait jamais vraiment espéré que les aventures de ce personnage aient une suite), on note qu’il est dans de sales draps, puisqu’il est en pleine prise d’otages dans une cathédrale russe, menace de se faire sauter si on ne lui rend pas la gamine qu’il aime…consternation dans l’assistance et consternation du lecteur : c’est QUOI cette intrigue débile ? On imagine bien que tout cela n’est pas sensé être sérieux (on est pas complètement con – nous) mais tout de même : à défaut de verser dans le réalisme on est en droit d’attendre un brin de vraisemblable de la part d’un auteur prétendant brosser une satire des dérives du monde occidental. La Décadence ne s’est certes jamais complètement prise au sérieux, en revanche elle a toujours été une affaire sérieuse, et si Des Esseintes porte des tenues pour le moins extravagantes on l’image mal enguirlandé dans de la dynamite en train de gémir niaisement après son amour perdu. Et pourquoi pas Patrick Bateman en string à paillettes, pendant qu’on y est ?!
Le résultat de cela est qu’Octave (dont le seul nom est déjà un repoussoir) revêt un côté franchouillard en contradiction totale avec tout ce qu’il est sensé représenter, comme si Bret Easton Elis avait décidé de prendre Jean-Claude Dusse pour figurer au casting de « Glamorama ». Du coup lorsque Beigbeder veut entraîner le lecteur dans une plongée dans les bas-fond de Moscou, ses bordels et ses paillettes, ses occidentaux vivant en vase clos et ses milliardaires russes sans foi ni loi…on a déjà cessé de le prendre au sérieux depuis un moment. On est même à la limite de pleurer de rire tellement tout ceci ressemble à une vaste fumisterie, même pas écrit avec la plume vive qu’on n’avait pas forcément détestée ailleurs.
Reste l’espoir que cette partie satirique soit réussie, à défaut d’être totalement cohérente…espoir qui bien sûr va rapidement s’envoler tant Beigbeder semble préférer les digressions bavardes à une narration rigoureuse. A priori incapable de se documenter un tant soit peu pour donner du corps à son histoire, il retombe exactement dans le même plan fumeux que pour « Windows on the World » – à savoir qu’il pontifie à n’en plus finir et termine le livre en se triturant le nombril (notez que ça boucle la boucle). Ce ne serait sans doute pas bien grave si ses divagations pseudos existentielles (on peut légitimement se demander, vu ce qu’il écrit sur la vie, à quoi ressemble sa vie de bobo starifié par hasard – et pas rasé) et ses délires potaches parfois franchement craignos ne venaient pas se greffer sur des sujets autrement plus complexes, profonds et sérieux (situation de la Russie contemporaine, milieux jet-set corrompus jusqu’à la moelle, prostitution adolescente – sans oublier son inaugurale et piteuse parodie de terrorisme kamikaze). De tout cela Beigber ne fait qu’une vulgaire pantalonnade, un roman de Houellebecq revisité par Stéphane Collaro, je dois bien reconnaître qu’à la fin j’avais presque honte pour lui (même si j’avais surtout honte pour moi de perdre mon temps avec un livre aussi indigent). A trop vouloir être tout le monde, c’est bien connu, on finit par n'être plus personne.

Ici Beigbeder essaie à l’évidence d’être tout à la fois Easton Ellis, Tom Wolfe et Hunter S. Thompson…pas de chance il n’a ni la vision du premier, ni la verve satirique du second ni la rigueur quasi-documentaire du troisième. On lui aurait bien conseillé du coup d’essayer la prochaine fois de faire du Beigbeder, seulement voilà : dix-huit ans et sept romans plus tard, on a pas la moindre idée de qui c’est, ce Beigbeder.
A part bien sûr le mec de la télé. Peut-être qu’il aurait dû arrêter la littérature et continuer tout le reste – plutôt que le contraire ? A voir. Ce qui est certain c’est qu’à force de se foutre de la gueule du monde, ses lecteurs même les plus fanatiques finiront par ne plus lui pardonner. Et qu’avec ce roman si profondément nul, il a largement dépassé le stade où on pouvait le critiquer gentiment et le mettre au coin pour le forcer à bosser.

On optera donc avec insistance pour un passage en Conseil de Discipline Littéraire, en espérant pour lui qu’il se mettra à la littérature pour de bon avant le violent retour de bâton qu’on peut d’ores et déjà lui prédire. Capitaliser sur son seul nom pendant des années, même Britney Spears s'y est cassé les dents l'an passé !

samedi 18 octobre 2008

"La petite fille de Monsieur Linh" - Philippe Claudel

Roman à chute, par Lhibsei


Monsieur Linh, vient d’un pays d’orient (qu’on suppose être le Viet-Nam), d’un tout petit village perdu au milieu de rizières. La guerre lui a pris sa famille, son village a été incendié, et les habitants sont presque tous morts. Monsieur Linh décide de partir, de fuir puisqu’il n’y a plus rien. Il emmène avec lui sa petite fille Sang Diû seule rescapée du bombardement de la rizière qui emportât son fils et sa bru. Il arrive en occident avec d’autres réfugiés, dans une ville sans odeur et dont il ne connaît pas la langue. Commence pour lui une vie d’exil, une vie de réfugié, une vie vide de sens que parviendra à éclairer l’amitié improbable qu’il noue avec M. Bark, un veuf inconsolable.
Etrange petit roman que voilà. En 159 pages, Philippe Claudel parvient à condenser la vie d’un homme, à nous faire ressentir la douleur de l’exil, de la solitude et du deuil, à brosser le tableau d’une amitié profonde, sans jamais sombrer dans un mélodrame larmoyant malgré la tristesse qui imprègne le roman. Tout en finesse l’auteur dépeint le pays d’origine de M Linh avec des sons, des épices, des odeurs et des plats simples en jouant sur les cinq sens du lecteur pour mieux le faire voyager. La force des sentiments (celle de l’amitié à la fois intense et fragile entre M Linh et M Bark et celle de l’amour qui lie M Linh et la trop sage Sang Diû) permet aux personnages d’échapper à la folie d’une vie qui n’a plus beaucoup de raisons d’être.

Etrange petit roman, dit « à chute », offrant une histoire émouvante et délicate portée par une plume d’une grande pudeur. « La Petite fille de Monsieur Linh » laisse son empreinte sur le lecteur : une empreinte légère mais persistante .

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vendredi 17 octobre 2008

"La Reine dans le palais des courants d'airs" - Stieg Larrson

Les Héros sont fatigués… pourtant c’est le lecteur qui baille, par Guic’the old.


J’avais dit verdict après le Tome 3 ? Eh bien…

Bon tout d’abord, vous m’excuserez de pas vous résumer le début du tome 3, mais… ce serait raconter le 2 et je sais pas comment coder des panneaux danger qui clignotent autour d’un « Attention Spoiler » Rouge fluo.
Bon, si, mais c’est surtout un résumé à l’attention de ceux qui ont lu le tome deux : si les meurtres de Hedestaadt ont été résolu par Mikael Blomkvist, ce n’est pas le cas de la police. L’instruction suit son cours, vers le procès de Lisbeth, où la Sapö a bien l’intention de mettre son grain de sel pour protéger ses secrets. Désolé, mais en dire plus serait en dire trop.

Et ben vous savez quoi ? Millenium est une trilogie. Dans tous les sens du terme. Comme Scream, comme… le Seigneur des Anneaux, auquel je ne cesse de penser depuis que j’ai refermé le tome 3. Parce que les deux ont ceci en commun : c’est le tome 3 qui est le plus épais, mais c’est le 2 le plus palpitant.
J’avais parlé de cliffhanger facilement soluble en trois chapitres… J’étais pas loin, en quatre c’est bouclé. Et alors commence… Commence quoi en fait ? J’aurais eu envie de dire l’intrigue, mais elle commence pas, c’est juste la continuité de celle du tome 2. Ou, pour être plus précis… son dénouement. Un dénouement de 600 pages. Autant une intro de 100 pages à la trilogie, au début du premier tome, ça m’avait paru … justifié, autant là… c’est lancinant, c’est long…
Le style est là, oui, Larrson écrit toujours aussi bien, mais un roman policier qui tourne autour d’une énigme déjà résolue… Ca perd quand même de son intérêt. Alors on sent que le gaillard se dit que, de temps en temps, il est bon de relancer le suspens, de faire angoisser un peu le lecteur… Et bizarrement, ces rebondissements tombent toujours juste à temps : ça commence 5 pages avant la fin du chapitre et ca se ferme 5 pages après le début du suivant. En soi, c’est pas une mauvaise idée, mais… sur des chapitres de 30 pages, c’est peu. Et encore je parle pas de ‘intrigue totalement annexe qui est là juste pour qu’on se pose des questions pendant les longs interrogatoires vides qui parsèment le bouquin.

Ajoutez à ça des autorités bornées, des journalistes tellement plus malins que les autorités, des super méchants qui ont gagné leurs galons de super méchants à l’époque du McCarthysme… Et vous obtiendrez Millenium 3.
Ou Blomkvist, qu’on trouvait futé et sympathiquement irrévérencieux, est à baffer. Cela dit, Lisbeth aussi. Ou des personnages sans profondeur véritable sont rajoutés pour boucher des trous dans la structure du récit (oui, c’aurait été dommage si la structure des trois tomes était différente !)
Ou le lecteur finit par se dire, que, heureusement, c’est bientôt fini.

Alors au final, on dirait que j’ai détesté… mais en fait non. Je n’ai pas aimé le tome 3, mais ca m’a pas empêché d’apprécier beaucoup la lecture de Millenium. Je veux dire, c’est pas parce que les tomes 5 et 6 sont vides que Harry Potter c’était pas bien… Dans l’ensemble, c’était agréable, sympa, pas prise de tête, idéal pour le bus à 8 heures du matin. Mais… une grosse déception pour le tome 3.
Je n’ai pas voulu mettre un coup de cœur sur le tome 1 en me disant que je jugerai à la lumière de la trilogie… C’est pour cette même raison que ce tome 3 sera épargné par le coup de griffe. Mais juste pour ça.
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jeudi 16 octobre 2008

"Crash" - JG Ballard

Une idée géniale ne fait pas forcément un livre génial (mais ça peut aider), par Zaph


Pour écrire "Crash", Ballard part d'une constatation presque évidente, à la portée de tout le monde: le sexe, la mort et l'automobile sont liés de manière intime et complexe dans l'imaginaire de l'homme moderne.
Que le sexe et la mort soient indissociables, les psys depuis Freud l'ont amplement montré. Mais on pourrait se demander en quoi l'automobile, création technologique assez récente vient s'immiscer comme un lien corrompu dans l'éternel binôme du sexe et de la mort. Pourtant, y a-t'il un instrument de mort plus redoutable et plus unanimement célébré que la voiture? Et il suffit de regarder la moindre publicité pour une marque automobile pour se rendre compte que les publicitaires, qui connaissent les ressorts de notre inconscient, misent sur la charge sexuelle véhiculée (sans jeu de mot) par l'automobile. Ou bien encore, regardez l'agressivité de la plupart des conducteurs mâles une fois installés aux commandes de leur puissant engin. N'est-ce pas un déplacement de l'agressivité sexuelle à travers une prothèse technologique qui les rassure par sa puissance toujours disponible? Enfin, je suis sûr qu'on a écrit des tonnes de thèses sur le sujet.

Mais l'idée géniale, c'est de prendre les trois termes de l'équation, de les réunir chez des personnages névrosés qui les vivent au premier degré, et d'en faire un roman.

Dans le monde décrit par "Crash", aucune trace de nature n'est visible, pas la moindre plante ni le moindre animal. Le paysage est entièrement constitué d'immeubles, parkings, échangeurs autoroutiers. Dans la ville vue depuis la fenêtre élevée d'un appartement, il semble que les seuls signes de vie soient la circulation (sanguine/sanguinaire) des voitures sur les avenues ou le décollage (érection) des avions sur les pistes de l'aéroport proche.
Dans cette vision cohérente de l'apocalypse contemporaine, tout ce qui était "naturel" semble remplacé par un medium technologique, jusque dans l'intimité des relations sexuelles.

Mais une fois la situation posée, Ballard va-t'il pouvoir la mener assez loin pour faire d'une idée géniale un grand roman?
Justement, là est le problème. Vers le milieu du livre, l'histoire semble tourner en rond, comme les personnages à bord de leurs bolides sur le périphérique de Londres.
Ce qu'il fait, c'est pousser son idée jusqu'au comble de la perversion et de l'horreur, en bon écrivain de SF apocalyptique qu'il est.
Mais c'est cette outrance même qui fait qu'on garde une certaine distance, comme on le fait face à une caricature.
Dommage. Si au lieu de nous "crasher" au visage, Ballard avait usé d'un peu de subtilité et de retenue, il aurait pu faire un roman vraiment dérangeant, un grand roman.
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mercredi 15 octobre 2008

"Sous les draps et autres nouvelles" - Ian McEwan

Ceci n'est pas de l'amour, par Sandriine


(ancien titre : «Premier amour, derniers rites »)


La 4ème de couv’ annonce des histoires d’amours, perverses ou impossible mais de l’amour… Je ne suis pas d’accord, ce n’est pas de l’amour, au contraire c’est un recueil de nouvelles sur l’anti-amour, sur le désir, sur le sexe mais pas beaucoup d’amour là dedans. Pédophilie, inceste, pornographie, possessivité, égoïsme sont les principaux thèmes de ces nouvelles, premiers écrits de l’auteur.
A la base moi j’aime pas les nouvelles…, ce qui me plaît ce sont les gros romans avec plein de pages, plein de mots, plein de personnages, plein de pensées, plein donc et pas coupé au bout d’une dizaine de pages, ce qui est souvent franchement frustrant.
Pour que mon bonheur soit complet, peut-être influencée par le titre, un bug m’a fait entendre en boucle Céline Dion chantant « Sous le veeeeeeent… » dans ma petite tête…C’est effrayant. Effrayant d’avoir la Dion dans le crâne ; effrayant de lire les nouvelles de ce recueil, effrayant d’avoir à combiner les 2… (Je dois admettre, à un moment, légèrement écœurée par une des nouvelles, j’y repensais en faisant la vaisselle et là qui est venu me squatter le cerveau ???? Eddy et son « pas de boogie-woogie avant vos prières du soir »…)
Je n’aime pas les nouvelles, ma sono interne est réglée sur Radio Nostalgie et malgré ça, je les ai lues ces nouvelles, je les appréciées pour la plupart, certaines m’ont fait grincer des dents mais il y a incontestablement une envie d’aller plus loin avec cet auteur, de savoir ce qu’il vaut sur du long.
Son habilité à décrire le pire m’a en quelque sorte enchantée, car dans la plupart de ces nouvelles, le narrateur n’est pas du côté de la morale, il n’a donc pas choisi le chemin le plus simple et c’est assez rare pour le souligner. Le lecteur est secoué et manipulé (comme par exemple cette nouvelle où un chat se fait rôtir vivant par un bande de gamins -> on est dégoûté, triste, on se dit qu’en plus ça existe et pendant ce temps-là la lecture se poursuit, une petite fille se fait agressée sexuellement et le choc est moins grand car le narrateur nous explique ses raisons, limite on compatit…J’exagère mais à peine…Cette nouvelle là je ne l’oublierais pas !!).
Cette lecture m’a donc partagée, il est évident que l’on assiste à la « naissance » d’un grand auteur et en même temps je ne relirai pas ce livre, il ne m’a pas apporté grand-chose.

mardi 14 octobre 2008

"De Cape & De Crocs" - Ayroles & Masbou

Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? par Sandrounette


Dans le port de Venise, Armand Raynal de Maupertuis et Don Lope de Villalobos y Sangrin, deux gentilshommes désargentés volent la carte au trésor des Iles Tangerines pour aller sauver un jeune homme soi-disant enlevé par des turcs dans une galère (Mais qu'allait-il donc faire dans cette galère? )

Cette BD est tout simplement géniale! En suivant l'aventure de nos deux compères (un renard et un loup gentilshommes et épées à la ceinture) on rencontre des personnages de Molière, des Esméralda, de multiples références littéraires et historiques. On sourit devant le caractère impétueux de nos deux héros, on se plait à repérer tous les indices faisant référence à telle ou telle œuvre. Car c’est tout le théâtre classique qui se trouve convoqué dans ces pages magnifiquement dessinées.

La série comporte IX actes à l'heure actuelle (1 acte correspondant à 1 tome) et je vais me précipiter pour acheter ceux qui me manquent! C'est une magnifique découverte.

Vous pouvez aller visiter le site (non-officiel) de la série qui est extrêmement bien fait !

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lundi 13 octobre 2008

"La Reine du Sud" - Arturo Pérez Reverte

Aucune preuve n’a pu être retenue contre elle, par Lhisbei

« La Reine du Sud » c’est l’histoire de Teresa Mendoza, une pauvre enfant des rues mexicaines, douée pour les chiffres et qui finira à la tête d’un empire de la drogue sur la Costa del Sol espagnole. Amoureuse du Güero Davila, un pilote d’avion fougueux qui transporte des cargaisons de drogue pour le cartel mexicain de Juarez, elle doit s’exiler lorsqu’il est assassiné. Teresa arrive en Espagne et commence à changer. Poussée par un instinct de survie des plus puissants elle découvrira enfouie en elle une autre Térésa Mendoza, une Térésa froide, implacable, impitoyable et calculatrice. A partir d’une petite livraison de haschisch entre le Maroc et l’Espagne avec son nouveau petit ami, cette Térésa-là va progressivement construire une des plus grandes sociétés de transport de cocaïne et de haschisch de Méditerranée.

« La Reine du Sud » c’est aussi l’histoire d’un écrivain qui enquête sur Teresa Mendoza, la plus célèbre « narca » (féminin de « narco » pour narcotrafiquant), une femme d’affaire multimillionnaire, à la personnalité complexe, discrète, qui aime la solitude en mer et que la police n’a jamais réussi à épingler. L’enquête est fouillée, minutieuse et sans complaisance, nous montre que le soleil de Marbella blanchit facilement l’argent sale des trafiquants en tous genres.

« La Reine du Sud » ressemble une comtesse de Monte Christo (le livre de Dumas marqua fortement Teresa lors d’un séjour en prison). Mais la vengeance pour rééquilibrer la balance de la justice n’est pas le moteur de la nouvelle vie de l’héroïne. Elle ne pense qu’à survivre dans un monde impitoyable, violent. Arturo Pérez Reverte réussit quand même à nous la rendre sympathique. Et même si, au début, il m’a été difficile d’entrer dans l’histoire, au bout de quelques pages, j’ai été totalement happée par ce livre sans savoir vraiment pourquoi ou comment. C’était totalement inattendu car ce roman n’a rien, a priori, d’un « grand » roman ou d’un « chef d’œuvre » à côté duquel il ne faut surtout pas passer. Il n’est pas accompagné d’un cortège de prix ou de critiques dithyrambiques dans la presse ou sur la toile. L’histoire (l’ascension d’une trafiquante de drogue) n’est pas exceptionnelle, la plume non plus (très sobre, elle se passe volontiers des envolées lyriques qui accompagnent souvent les grands destins). Le narration oscille entre littérature (pour les passages romancés de la vie de Teresa) et reportage journalistique. Et pourtant ce livre m’a conquise par ses différents niveaux de lecture. En plus des thèmes déjà évoqués plus haut, il aborde le travail du romancier (le travail littéraire mais aussi et surtout la documentation et l’enquête) et le processus créatif. Il parle aussi au lecteur des livres, de la lecture et de la manière dont chacun s’enrichit avec un livre ou la manière dont chaque livre peut influencer le lecteur et, pourquoi pas, lui ouvrir de nouvelles perspectives ou pistes de réflexion, voire influer sur sa vie. Il donne à méditer sans avoir l’air d’y toucher, au détour d’une phrase. Alors oui « La Reine du Sud » n’est pas un « grand » roman ou d’un « chef d’œuvre » mais c’est un bon roman. Je ne sais pas si je le relirai autant de fois que j’ai relu « Le Comte de Monte Christo » mais il a produit en moi le même écho, écho qui raisonne encore en moi.
Morceaux choisis :

« […] il n’y a pas deux livres semblables, parce qu’il n’y a jamais eu deux lecteurs semblables. Et que chaque livre lu est, comme chaque être humain, un livre singulier, une histoire unique et un monde à part. »

« A mesure que le temps passait, la certitude s’affirmait en elle que le monde et la vie étaient plus faciles à comprendre à travers un livre. »

« Elle lisait toujours deux ou trois livres en même temps : un d’histoire, […] un roman sentimental ou policier, et un autre plus compliqué, de ceux qu’il faut beaucoup de temps pour terminer et qu’elle ne parvenait pas toujours à comprendre mais qui lui laissaient, une fois refermés, le sentiment que quelque chose de différent s’était noué en elle. »

A noter : « La Reine du Sud » va prochainement être adapté dénaturé au cinéma par Jonathan Jakubowicz avec Eva Mendes, Josh Hartnett, Ben Kingsley.

dimanche 12 octobre 2008

"Amour, Prozac et autres curiosités" - Lucia Etxebarria

Voix espagnoles, par Livrovore


C'est mon premier livre de cette auteure. J'avais envie de lire un de ses livres depuis que je l'avais entendue parler à une conférence lors du Salon du Livre 2006.
"Amour, Prozac et autres curiosités" est un roman à trois voix, le narrateur changeant selon les chapitres. Ce sont trois soeurs madrilènes qui se racontent, qui expriment leur mal-être, les bonheurs et les malheurs qu'elles ont vécu, leur façon de voir la vie. Elles sont très différentes les unes des autres, et pourtant soeurs de sang. Elles ne se comprennent pas très bien, elles ont évolué chacune à sa manière, pourtant elles ont vécu la même histoire d'enfance, avec chacune ses traumatismes et ses joies, qu'elles n'ont pas toujours vu de la même façon, comme on le découvre à la lecture de ce très bon roman.
"Le sang n'unit pas autant qu'il le devrait ; quand les gens ne sont pas sur la même longueur d'ondes, c'est ainsi, impossible d'y remédier."

L'écriture est pleine d'humour, parfois très franche, aussi très rude, crue, grinçante. A la lecture on rit beaucoup, on pleure aussi, et on ne sait plus très bien où l'on en est, comme les héroïnes de cette histoire. Lucia Etxebarria semble s'amuser à rédiger ce roman, avec des chapitres en forme d'alphabet, chacun correspondant à une lettre, et avec un style direct, presque "parlé" parfois. Elle manie le changement de narrateur avec brio, car on repère tout de suite laquelle des soeurs s'exprime dans les chapitres, rien qu'à la façon de construire les phrases.
J'ai été très touchée par ce récit très réaliste, sans fioritures, à l'image de la vie, et des obstacles qui ne sont pas toujours faciles à franchir pour évoluer, grandir, et faire face aux réalités de l'existence.
"En naissant, nous étions des pierres attendant que la vie nous taille. En grandissant, nous nous sommes transformés en statues. Nous pouvons nous fêler ou nous briser, mais nous ne changeons plus fondamentalement."

samedi 11 octobre 2008

"De Niro's game" - Rawi Hage

Noirceur et poésie, par Thom & Ingannmic


« Dix mille bombes avaient déjà déchiré l'air, mais ma mère était toujours dans la cuisine à fumer ses longues cigarettes blanches. »
La dualité sous-entendue par cette phrase (déclinée sur trois chapitres) illustre de manière assez saisissante le premier roman de Rawi Hage, récit sobre et puissant d'une déroute presqu'ordinaire dans le Liban du début des années quatre-vingt (soit donc au plus fort des conflits qui ravagèrent le pays jusqu'au début des années quatre-vingt dix). D'un côté les bombes, la peur, la mort... un conflit absurde, omniprésent mais presqu'iréel... de l'autre le quotidien de Bassam et Georges, ennui urbain et boulot minables, picole et palabres en rêvassant à des jours meilleurs. A chacun son « idéal » (la fuite pour le premier, les milices chrétiennes pour le second), à chacun sa croix... jusqu'au jour où ils décident de voler le casino employant Georges afin de se remplir les poches - enfin.
Le roman bascule alors, s'éloignant de la chronique sociale cinglante pour nager dans les eaux troubles du polar le plus noir - celui qui change le fait divers sordide en histoire renfermant autant de suspens que de tiroirs. Ce retournement pourrait être un ratage - c'est au contraire la grande réussite de « De Niro's Game » : en refusant d'écrire un livre politique et en ne dénonçant rien d'autre que l'impact de la Guerre sur la vie des gens ordinaires (bien malin celui qui aura appris quoique ce soit sur la Guerre du Liban au terme de ce récit !), Hage contourne habilement les pièges de sa situation de départ, slalome entre la multitude d'écueils s'offrant à lui... et réussit au final là où beaucoup se sont cassés les dents : plus que le proverbial *livre coup de poing*, il publie une très belle *œuvre de littérature*, bien écrite , bien rythmée et pour le moins captivante.

La critique française aura sans doute tôt fait de comparer ce primo-romancier prometteur à Yasmina Khadra - on se gardera pour notre part de ce genre de raccourci fâcheux. Pourvu d'un style plus direct, plus cru, plus... anglo-saxon, Rawi Hage évolue dans un genre moins lyrique et plus terre à terre que l'auteur (régulièrement encensé dans ces pages) de « L'Attentat ». A bien y regarder les points communs entre les deux sont pour le moins minimes (sauf à considérer que tout auteur mettant en scène des arabes sur un mode proche du polar fait du Khadra) ; au risque de se faire taxer d'obsessionnel, Hage évoque bien plus souvent Dennis Lehane (mêmes personnages fracassés par la vie et hantés par la violence, même talent pour bâtir un récit montant en puissance, même force d'évocation dans les scènes dites *« d'action »*)... ce qui, était-ce utile de le préciser, ne sera vraiment pas pour nous déplaire... car au-delà de la force émotionnelle inhérente à son sujet (le plus facile de l'affaire, somme toute), Rawi Hage, encore inconnu chez nous il y a quelques mois, développe dans ce roman une palette impressionnante. Poésie, nerf, ironie décapante, art de la mise en scène... il sera impossible à quiconque de refermer « De Niro's Game » sans avoir la conviction d'avoir découvert un jeune écrivain qui comptera dans les années à venir. C'est du moins ce qu'on espère pour lui (accessoirement pour nous).



Beyrouth, début des années 80. La ville est le théâtre d’incessants bombardements, sise dans un pays où s’affrontent palestiniens, syriens et israéliens, juifs, chrétiens et musulmans…où les horreurs de la guerre civile culmineront lors du massacre de Sabra et Chatila.
C'est ici que vivent Georges et Bassam, deux jeunes amis de culture chrétienne qui se connaissent depuis l’enfance. Bassam, dont le père est mort, vit avec sa mère et travaille au port, tout en rêvant de partir vivre à Rome et Georges, orphelin, partage son temps entre un emploi au casino et des contacts de plus en plus fréquents avec les milices chrétiennes.

Bassam est le narrateur de ce récit où relation et dialogues sont indissociés (la ponctuation habituellement associée aux dialogues, tels les tirets ou les guillemets, étant inexistante), où malgré les descriptions blasées d’un quotidien qui nous paraît monstrueusement banal, affleurent une sensibilité et un sens de la poésie remarquables.
C’est tout d’abord le portrait d’une ville que nous livre l’auteur, une ville de poussière, de sang, de pénurie d’eau, de souffrances et qui, après « 10 000 bombes », finit par coller à l’image que pendant des années nous en ont donnée les médias : une ville dont l’essence même serait d’être bombardée, de laquelle nous ne sommes habitués à imaginer que des ruines...
Et pourtant, une autre Beyrouth émerge de cette cité ravagée : une ville internationale, multiculturelle, où circulent "cigarettes américaines et chats chrétiens", où les « petites voitures européennes suintent le pétrole capitaliste que les travailleurs nigérians exploités tirent du sous-sol », où se sont succédés maints envahisseurs, des romains qui l’ont fondée aux turcs qui ont réduit à l’esclavage la grand-mère du narrateur.
Ames de cette ville, nos deux héros sont passés sans transition de l’enfance à l’âge adulte dans sa représentation la plus sordide, traînant continuellement avec eux un lourd passif de violences et de restrictions. Paradoxalement, la façon dont ils participent à cette guerre semble s’inscrire dans la continuité de leurs jeux d’enfants, sans qu’ils s’y investissent vraiment, en se disant qu’une fois cette guerre terminée, ils iront boire un verre avec leurs adversaires !

Un premier roman aux multiples qualités, dont l’écriture, à la fois riche et efficace, sert un récit très instructif…

vendredi 10 octobre 2008

"Prières pour la pluie" - Dennis Lehane

Le Lehane qui manquait à la collection des Chats, par Sandriiine

Kenzie, détective privé, évolue seul depuis que sa partenaire Angela Gennaro l'a laissé tombé à la suite d'une divergence éthique (voir « Gone Baby Gone »). Secondé de temps en temps par son ami quelque peu timbré Bubba, il continue à faire semblant : il sort avec une belle avocate, il bichonne sa Porsche tout va bien dans le meilleur des mondes… En façade bien sûr, car Patrick Kenzie est brisé par ce qu'il a vu et vécu. Trop de violence, trop de morts, trop d'injustice et trop de questions irrésolues. Tout va mal dans le pire des mondes chez Lehane, je sais c'est facile comme phrase mais cela résume vraiment le côté désespéré de Patrick Kenzie.

« …Des fois, je me demande si, le jour où on sera vieux et décrépits, on sera enfin réconciliés avec nos actes et les décisions qu'on a prises, ou si on regrettera toujours ce qu'on a pas fait. »

Karen Nichols, jeune femme apparemment quasi parfaite se suicide en se jetant, nue, du 26ème étage d'une tour. 6 mois auparavant, elle avait contacté Kenzie pour qu'il « calme » un homme la harcelant. Mission réussie mais entre la fin de cette mission et le suicide de la jeune femme, il ne lui arrivera que une succession de malheurs. En apprenant son suicide, Kenzie va chercher à en savoir plus sur ces quelques mois durant lesquels Karen a sombré. Il se rend compte alors que l'on peut tuer autrement qu'avec un revolver ou un couteau. Il se rend également compte qu'il ne pourra pas mener cette enquête seul sans Angela…

Dernier volume de la série Kenzie - Gennaro à ce jour (sorti il y a quasiment 10 ans quand même).

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jeudi 9 octobre 2008

"Mari & Femme" - Regis de Sà Moreira

Pour le meilleur et pour le pire…, par Sandrounette


Régis de Sà Moreira est un auteur que j’ai découvert il y a un an ou deux avec un petit livre s’intitulant Le libraire. Fabuleux…

L’auteur récidive avec ce roman qui se dévore en un rien de temps… Le mari et la femme sont au bord de la rupture. Ils l’ont d’ailleurs décidé pendant le week-end, ils doivent se séparer.

Sauf que…

Le lundi matin, ils se retrouvent propulsés dans le corps de l’autre. La surprise passée, une exploration intime sans précédent commence pour lui en elle et elle en lui.

Vous allez me dire, le concept n’est pas très original et les films exécrables de ce genre-là se sont succédés au cinéma. Là où réside, à mon avis, le génie de l’auteur, est qu’il ne tombe pas dans des clichés désuets du genre mais nous entraîne dans une profonde exploration de la découverte de l’autre, avec ses qualités et ses défauts. Que celui ou celle qui n’a jamais prononcé une phrase telle que « J’aimerai bien t’y voir » me jette la première pierre !

L’écriture à la deuxième personne est un véritable casse-tête, un jeu de cache-cache pour deviner qui est qui, comme ce couple qui se cherche.

« Tu as passé l’après-midi à fumer ton cigare à la fenêtre du bureau de ta femme en te demandant lequel de vous deux mourrait si tu sautais et tu voyages de nouveau sous terre, assis dans le métro. Tu as envie de frapper chaque homme qui te regarde mais avec le corps de ta femme ça n’est pas gagné. »

On voit évoluer la situation au fil des pages pour arriver à la dernière page et rester à bout de souffle…

Si vous avez une heure à tuer, régalez-vous avec Régis !

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mercredi 8 octobre 2008

"Samedi" - Ian McEwan

Le jour le plus long, par Thom


Comme son titre le laisse supposer, ce roman de Ian McEwan se déroule le temps d'un samedi presqu'ordinaire. Je veux dire par-là qu'en fait, c'est un samedi totalement normal durant la grande majorité du texte. A ceci près que de temps en temps, un élément totalement angoissant apparaît furtivement puis disparaît tout aussi vite. Un mot, une phrase totalement décalée par rapport au reste de son paragraphe…plein de petits détails qui ne sautent pas forcément aux yeux mais laissent une impression désagréable au lecteur…

Pourtant tout commence de la manière plus ordinaire qui soit : Henry Perowne, personnage central et réceptacle des angoisses de l'auteur, mène peinard une petite vie bourgeoise et sans anicroche. Sa vie se détraque, mais progressivement, par petites touches subtiles : ici une discussion houleuse avec un proche, là cet avion en feu qu'il aperçoit filant droit vers Heathrow au milieu de la nuit, là encore une défaite cuisante au squash…et tout autour un contexte politique étouffant : angoisse du terrorisme (le roman a pourtant été composé avant les attentats de Londres, c'est dire son impact), menace de guerre imminente en Irak figurée par ces manifestations pacifistes auxquelles participe le fils de Henry…


L'intrigue ne va en réalité pas beaucoup plus loin, car l'intrigue n'existe pas. Ou peu. Le suspens, en revanche, est partout, ce qui a de quoi surprendre : comment un roman aussi statique peut-il contenir une telle charge en adrénaline ? une telle tension ?! un roman où il ne passe quasiment rien mis à part un empilement de détails successifs ? Tout cela semble tenir dans l'écriture de McEwan, que ses lecteurs connaissent déjà et qui n'a sans doute jamais été aussi bien exploitée : phrases longues et tortueuses qu'on a fait rentrer au forceps dans des paragraphes tassés, style principalement descriptif, discours la plupart du temps rapporté (comme un écho ?)…une telle équation garantissait en soi un climat terriblement lourd, parfois à la limite du supportable.

Ian McEwan a réussi à faire encore mieux : il a bâti un roman totalement poisseux, effrayant – de loin son plus noir. Et est parvenu à démontrer avec presque rien (dix évènements et 300 pages) à quel point l'univers environnant, qu'il soit social, politique ou culturel, détient une influence déterminante sur notre sphère intime.

Après une lecture si brillante et si secouante, il est probable que plus personne n'ose nier ce que beaucoup pensent depuis déjà longtemps : Ian McEwan est sans aucun doute le plus grand écrivain anglais vivant.



Après ça, vous aimerez les Lundi, par Zaph

J'avoue que j'étais bien parti pour le descendre, ce bouquin.
A la moitié du livre, j'avais déjà une bonne idée de comment j'allais débuter mon billet, quelque chose dans ce genre :
Pendant cinquante pages, McEwan installe l'ambiance en nous décrivant dans les moindres détails faits, gestes et pensées de son personnage principal. L'action va pouvoir commencer... Après cent pages, cependant, il ne s'est toujours rien passé, mais on se dit que là, c'est pour bientôt. Mais après deux-cent pages, toujours rien, on en vient à se demander s'il va réellement se passer un truc dans ce bouquin. Après trois cent pages, le roman s'achève, et on a la réponse : il ne s'est strictement rien passé.

Sauf que zut, à un certain moment, mais bien après le milieu du livre quand-même, il se passe quelque chose. Oh rien de démentiel, mais quand même un évènement qui m'a fait raturer tout ce que j'avais déjà écrit (en pensée) et recommencer depuis le début.

Recommençons donc.

J'ai commencé ce livre en avion. Et franchement, c'est pas trop recommandé, parce que le héros voit passer un avion en feu dans le ciel de Londres, puis se lance dans une réflexion très juste sur le fait que les passagers ont toujours l'air confiant et détendu, mais qu'en réalité, aucun ne peut supporter l'idée de n'être séparé de milliers de mètres de vide que par une mince cloison de plastique et de métal. Tout le monde se berce de l'illusion que le transport aérien est sûr, et chaque passager se dit qu'il ne va pas se mettre à paniquer alors que tous les autres sont plongés calmement dans leur journal, mais justement, le problème est bien que chacun se dit ça. A ce moment, j'ai trouvé que le train d'atterrissage faisait un drôle de bruit en remontant, et que d'ailleurs, l'angle de l'avion était inhabituel, et j'ai bien failli paniquer. Par la faute de Ian McEwan. Après tout, il mériterait bien que je déchire son bouquin.

Sauf que, après un début très lent donc, j'ai quand-même été capturé -si pas captivé, par l'histoire. En fait, j'ai l'impression que McEwan possède son King sur le bout des doigts. Oh, il n'y a rien de fantastique dans ce livre, mais un rythme lent, l'installation d'une ambiance par accumulation d'informations avec ça et là un détails inquiétant ; il sait s'y prendre pour nous enfermer dans l'histoire et faire monter la tension peu à peu.

En plus, le héros est un personnage désespérément banal, un peu comme vous (peut-être) et moi (certainement). Il s'intéresse surtout à son métier, à sa partie de squash dominicale, aux préparatifs de la guerre en Irak, à la réussite de ses enfants ; il aime sa femme et est content de sa voiture.
Bref, un personnage auquel on a un peu honte de s'identifier, mais avec lequel on est bien obligé quand-même de reconnaître un nombre effrayant de points communs.

Maintenant, la question est de savoir si ce réalisme, ce souci du détail et de la documentation, cette vraisemblance parfaite qui fait qu'on y croit à fond, suffisent à faire une oeuvre géniale. Et là j'ai comme un doute.
Je dirais que l'histoire racontée par McEwan est extrêmement "présente" au lecteur. Mais si on compare à de grands écrivains qui eux aussi racontent des choses quotidiennes, en apparence banales, je trouve qu'on cherche en vain cette force et cette poésie, ce quelque chose de plus que la réalité, justement.

Chez McEwan, on frissonne en pensant que le même samedi pourrait nous arriver. Chez Bukowski (par exemple), on frissonne parce qu'il nous fait voir quelque chose du réel que nous n'avions jamais perçu.
Voilà qui est très subjectif, assurément, et si je n'ai pas été complètement emballé, je ne peux pas nier que McEwan écrit très bien (même lu en traduction française). Je m'en vais donc lire un autre livre de cet auteur.